Karmelle secoue son frère par l’épaule, la voix basse mais tranchante.
— *Lève-toi, Junior. On dégage d’ici. Maintenant.*
Junior cligne des yeux, encore embrumé. Il trouve sa sœur étrange depuis ce matin : pâle, nerveuse, les mains qui tremblent. Mais il obéit sans discuter. Quelque chose dans son regard ne laisse pas de place à la négociation.
Darus, qui traînait non loin, décide de les suivre. Pas par hasard. Il veut savoir où ils vivent. Comprendre pourquoi ils fuient comme si le diable était à leurs trousses.
Pendant ce temps, chez Ronisia. Yvan est là, planté au milieu du salon. Il avance d’un pas.
— *Tu crois que tu peux me défier, Ronisia ? Tu te prends pour qui ?*
Sa voix est un murmure, mais chaque mot claque comme une gifle. Il veut la voir trembler.
Ronisia serre les poings. Elle a peur, oui. Mais elle refuse de le montrer.
— *Je ne te dois rien, Yvan. Sors de chez moi.*
Elle joue la courageuse. Elle n’a pas le choix.
De loin, cachée derrière un manguier, Arianne observe. Un sourire mauvais étire ses lèvres. Voir Ronisia acculée lui procure une satisfaction immense. Ce qu’elle ignore, c’est que pendant qu’elle savoure sa vengeance, ses propres enfants sont en danger. L’ironie est cruelle.
Darus découvre enfin la maison de Karmelle et Junior. Une petite bâtisse modeste en bordure du village. Il reste un long moment avec eux, parle, écoute. Il comprend peu à peu que la peur de Karmelle n’est pas de la paranoïa.
Au village, Ébènezere harangue la foule sur la place centrale.
— *Cette usine nous empoisonne ! L’air est lourd, nos enfants toussent, nos vieux meurent plus vite ! Combien de temps on va supporter ça ? Il faut porter plainte ! Il faut que ça ferme !*
Sa voix porte. Il manipule, il enflamme. Et ça marche. Les villageois, exaspérés par les fumées noires qui noircissent leur linge, approuvent tous d’un seul cri.
Rfiou fend la foule et attrape Ébènezere par le bras.
— *Un jour, tu paieras pour tout ça, Ébènezere. Joeresse t’a aimé comme un frère. Avec tout son cœur. Et voilà comment tu le remercies ?*
Ébènezere se dégage, le regard noir.
Au poste de police, Ébènezere en rajoute. Il déverse ses ragots devant l’officier, monte les villageois les uns après les autres.
— *Allez-y, parlez ! Dites ce que cette usine vous fait !*
Sous la pression, l’officier soupire et rédige une convocation au nom de Joeresse. Le détective, envoyé sur place, inspecte l’usine et hausse les épaules :
— *Les normes sont respectées. Pour moi, c’est légal.*
Mais les villageois insistent, tapent du poing sur le bureau.
— *Légal ou pas, on n’en peut plus ! On ne dort plus ! Fermez-la !*
Joeresse, lui, est assis dans une buvette poussiéreuse. Il fixe son verre sans le boire. Il n’arrive pas à comprendre. Pourquoi Ébènezere, son ami de trente ans, lui fait ça ? Quelle mouche l’a piqué ?
La nuit tombe sur le club. La musique cogne, les néons aveuglent. Tout semble normal. Jusqu’à ce qu’un client glisse une liasse de billets à Satana.
— *Je la veux, elle. Pour la nuit.*
Il pointe Astride. Astride refuse. Elle se débat, supplie. Mais l’homme est plus fort. Ce qui suit est brutal, sale. Un viol.
Quand il a fini, l’homme va se plaindre à Satana.
— *Elle s’est débattue. C’est pas ce que j’ai payé.*
Satana fait appeler Astride, le visage fermé.
— *Tu recommences ce genre de caprice, et je te jure que tu le regretteras. Ici, tu obéis. Point.*
Jessica, témoin de la scène, enfonce le clou plus tard, à voix basse :
— *Astride, écoute-moi bien. Si tu refais ça, t’es morte. Tu comprends ? Morte.*
Astride s’effondre dans les toilettes du club. Elle est dévastée, en état de choc. _Dans quoi je me suis mise ?_
Jessica s’approche, pose une main sur son épaule.
— *Et c’est rien encore. Attends que le patron arrive. Là, ça va devenir vraiment compliqué.*
Karmelle n’en peut plus. L’angoisse la ronge. Elle se tourne vers Junior, la voix brisée :
— *J’ai peur, Junior. Je crois qu’on est en danger. Toi et moi. J’en suis sûre.*
Soudain, le téléphone sonne. Karmelle décroche. C’est Yann, leur cousin.
— *Karmelle ! C’est moi ! J’arrive bientôt au village. J’ai trop hâte de voir Astride !*
Karmelle se fige. Son sang ne fait qu’un tour. Comment lui dire ? Comment annoncer à Yann qu’Astride… qu’Astride est morte ?
Le lendemain matin, Joeresse reçoit la convocation de la police. Ronisia, inquiète, lui prend le papier des mains.
— *Mais qu’est-ce que t’as fait, Joeresse ?*
Il lève les bras, perdu.
— *Je te jure, Ronisia. Je ne sais pas. Je ne comprends rien.*
À la banque, l’ambiance est tout autre. Astride, avec un sourire cruel, se moque ouvertement de sa sœur enceinte et de son mari.
Maella, elle, caresse son ventre et murmure à Arianne :
— *Bientôt, je vais récupérer Joeresse. J’en suis sûre.*
Arianne lui sourit et hoche la tête.
— *Bien sûr, ma fille. Il reviendra vers toi. C’est obligé.*
Plus tard, Astride, terrifiée, tire Jessica à l’écart.
— *Jessica… et si on s’enfuyait ? Maintenant. Loin d’ici. On disparaît.*
Jessica la regarde comme si elle était folle et lui retire cette idée de la tête d’une voix sans appel.
— *Enlève-toi ça du crâne. Tout de suite. Tu veux nous faire tuer toutes les deux ?*
Au poste de police, la tension explose. Joeresse et Ébènezere se font face. Les mots volent, violents.
— *Pourquoi tu fais ça, Ébènezere ? Après tout ce qu’on a vécu !*
— *La justice tranchera, Joeresse !*
L’officier les sépare. Seul le tribunal décidera si l’usine doit fermer ou non.
Ébènezere sort du poste avec un sourire satisfait. Il espère de tout son cœur que, le jour du procès, le juge ordonnera la fermeture définitive.
Le soir, Joeresse rentre chez lui, épuisé. Il raconte tout à Ronisia.
— *Je ne sais plus quoi penser…*
Ronisia lui prend la main.
— *Même si l’usine ferme, Joeresse, on a encore la banque. On ne tombera pas.*
Joeresse la regarde, confus. La banque ? Quelle banque ?
Son trouble est interrompu par la sonnerie du téléphone de Ronisia. Elle décroche. C’est Yvan. Sa voix, menaçante, emplit le combiné.
Joeresse fronce les sourcils.
— *Qui c’était ?*
Ronisia raccroche vite et invente une excuse enfantine, maladroite.
— *Personne… juste une erreur.*
De son côté, Yvan raccroche avec un rictus. Il en est persuadé : cette femme essaie de le défier.