LE PLAN D'ÉBÈNEZÈRE

1469 Words
Yvan observe Arianne partir, un rictus aux lèvres. Cette femme est audacieuse, se dit-il. Dangereusement audacieuse. Elle joue avec le feu sans même sembler craindre de se brûler. Chez lui, Joeresse est toujours en grande discussion avec Ronisia. Elle le soulage, le rassure, mot après mot. Sa main dans la sienne, sa voix douce qui tente de chasser les ombres. — *Calme-toi, mon amour. Ce procès n’est qu’une étape. On va s’en sortir, ensemble. Je te le promets.* Joeresse hoche la tête, épuisé. Il veut la croire. Il a besoin de la croire. Dehors, Karmelle serre fort le bras de son frère. Son regard balaie la rue derrière eux. — *Junior, je te jure qu’il y a quelqu’un. Quelqu’un nous suit depuis le marché. Il faut le dire à maman.* Junior s’arrête et scrute les alentours. Rien. Juste des passants. Il soupire et passe une main apaisante dans les cheveux de sa sœur. — *Karmelle, respire. Il n’y a personne. C’est la fatigue, le stress. Tu imagines des choses.* Elle veut le croire, mais son cœur bat trop vite. Ils reprennent leur route en silence, puis Junior aborde le sujet qui les hante tous les deux. — *Il faut qu’on parle de notre cousin… Comment on va lui annoncer pour Astride ? Comment on dit à quelqu’un que sa cousine est morte, comme ça ?* Karmelle baisse les yeux. Les mots lui manquent. Le silence entre eux devient lourd, chargé de deuil. Ébènezere est seul chez lui, euphorique. Il est persuadé de triompher. Bientôt, l’usine de Joeresse fermera, et ce sera sa victoire. Pourtant, une image s’impose à lui, malgré sa joie : lui et Joeresse, enfants, courant pieds nus sous la pluie, morts de rire, partageant une mangue volée. Une douleur brève lui traverse la poitrine. Il la chasse aussitôt. _Non_, se répète-t-il. _Il mérite tout ce qui lui arrive. La vie a été injuste avec moi. Dieu m’a oublié. Pourquoi je devrais avoir pitié ?_ Il lutte contre cette nostalgie, contre ce reste d’affection. Et il l’écrase. Le téléphone de Satana vibre sur la table en verre du bureau. — *Allô ?* — *Satana, c’est Lucho. On débarque demain matin à la première heure. Le Blanchisseur veut voir tout le monde. Tous les membres du club. Sans exception.* Satana raccroche, le visage fermé. Elle compose aussitôt un autre numéro. — *Polo ? C’est moi. Demain, 8 heures. Tout le monde doit être là. Ponctuel, tiré à quatre épingles. Et tu me prépares les filles. Je veux qu’elles soient impeccables. Le Blanchisseur ne tolère pas la moindre erreur.* Rafiou observe son ami d’enfance de loin, le cœur serré. Chaque jour, Ébènezere s’enfonce un peu plus. Il devient un monstre, et Rafiou ne reconnaît plus l’homme avec qui il a grandi. Son frère, assis à côté de lui sur le banc, partage son chagrin. Ils sont tristes. Impuissants. Jessica est dans la chambre avec Astride quand son téléphone sonne. Le nom de Satana s’affiche. — *Oui, Satana ?* — *Jessica, écoute-moi bien. Xavier arrive. Le patron. Tu prépares Astride. Et tu lui fais comprendre qu’elle n’a pas intérêt à faire la moindre bêtise. C’est clair ?* Jessica raccroche, livide. Elle se tourne vers Astride, qui la regarde sans comprendre. — *Astride… le patron arrive demain. Il faut que tu te comportes bien. Très bien. Tu m’entends ? La moindre erreur, le moindre faux pas… et tu es morte. Il ne plaisante pas avec ça.* Le soir tombe. Yvan et son fils Darus sont affalés sur le canapé. Ils refont le match de foot qu’ils ont regardé, se chamaillent en riant sur un but refusé. Puis Yvan se tait brusquement. Son regard se vide. Il pense à elle. À Ronisia. Il l’aime encore. Il l’a toujours aimée, en secret. Et cette pensée le consume : _Je veux détruire son mariage. Je la veux, elle. Elle aurait dû être à moi._ Darus remarque le changement. — *Papa ? Ça va ? T’es parti loin, là.* Yvan se ressaisit et force un sourire. — *Oui, fiston. Y’a rien. Juste un peu fatigué, c’est tout.* Chez Junior et Karmelle, le calme règne. Les deux enfants jouent à un jeu de société dans leur chambre. Soudain, des coups violents résonnent contre la porte d’entrée. _Toc. Toc. Toc._ Ils se figent. Les pions leur tombent des mains. — *T’as entendu ?*, murmure Karmelle, terrifiée. _Toc. Toc. Toc._ Les coups reprennent, plus forts, plus insistants. Les enfants restent muets, pétrifiés, le souffle coupé. Ils n’osent pas bouger, n’osent pas respirer. Après de longues, d’interminables minutes, le silence revient. L’homme est parti. Mais la peur, elle, s’est installée dans la pièce. Au club, l’atmosphère change. Les lumières semblent baisser. Le patron débarque. Xavier. Un homme grand, bâti comme une armoire, le costume impeccable et le regard qui glace le sang. Son aura est puissante, redoutable. Il balaye la salle du regard et son œil s’arrête sur Astride. — *Toi. Comment tu t’appelles ?* Astride sent le regard de Satana lui brûler la nuque. Elle répond, la voix étranglée par la peur. — *As… Astride, Monsieur.* Xavier claque des doigts sans la quitter des yeux. — *Tout le monde dehors. Maintenant. Toi aussi, Satana.* Les filles sortent en file indienne, tête baissée. Jessica trouve la scène étrange, malsaine. Une fois dans le couloir, Satana se penche vers elle et lui souffle : — *Pauvre fille… On dirait bien que c’est elle qui aura la malchance de le satisfaire au lit cette nuit.* Joeresse, lui, se confie à Yvan autour d’un verre. — *Je ne sais plus quoi faire, Yvan. Cette histoire d’usine me tue.* Yvan pose une main fraternelle sur son épaule. — *Ne t’en fais pas, mon vieux. Cet Ébènezere, c’est un voyou. Il ne gagnera pas. Je vais te trouver le meilleur avocat du pays. Le meilleur.* Yann appelle sa mère. — *Maman ! Je rentre dans un mois !* Ronisia sourit, la main posée sur son ventre arrondi. — *C’est parfait, mon chéri. Je suis presque à terme. Tu seras là pour la naissance de ton petit frère ou ta petite sœur.* Resté seul avec Astride, Xavier la bombarde de questions. D’où elle vient, qui est sa famille, ce qu’elle faisait avant. Astride refuse de répondre. Elle garde la tête baissée. Xavier s’approche. Son parfum est entêtant. Sa voix n’est plus qu’un murmure menaçant. — *Tu vas me répondre, Astride. Si tu tiens à ta vie.* Terrifiée, elle finit par murmurer quelques mots. Quand il a fini son interrogatoire, Xavier la détaille et sourit. Un sourire qui n’atteint pas ses yeux. — *Tu seras parfaite. Parfaite pour me satisfaire.* Yvan, fidèle à sa promesse, rassure encore Joeresse. — *Je te le promets, Joeresse. Je vais t’aider. On va l’écraser, ce rat d’Ébènezere.* Joeresse le regarde, plein d’espoir. — *Merci, Yvan. Vraiment. Je compte sur toi.* Puis, sans transition, Yvan plante son regard dans celui de son ami. — *Tu sais, Joeresse… je pense que Ronisia ne t’a jamais vraiment aimé.* L’effet est immédiat. Joeresse se lève d’un bond, le visage déformé par la colère. — *Ça suffit ! Je t’interdis de parler de ma femme ! Tu m’entends ? Plus jamais tu ne prononces son nom comme ça !* Yvan lève les mains en signe de paix, mais son regard trahit sa satisfaction. Xavier a pris sa décision. Il attrape Astride par le bras. — *Prépare tes affaires. Tu viens chez moi. Tu vas voir, tu sauras très bien me satisfaire.* De retour dans sa chambre, Astride craque. Jessica la trouve en larmes. — *Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?* Astride se tourne vers elle, les yeux pleins de rage et de larmes. — *Ce qu’il y a ?! C’est toi ! C’est toi qui m’as mise dans ce pétrin ! Ce monstre… ce monstre veut se servir de moi ! Pour ses désirs sexuels !* Jessica blêmit. Elle s’assoit au bord du lit, vaincue. — *Je sais, Astride… je sais. Mais on n’a aucun choix. Aucun. Si on désobéit, on est mortes.* Le soir, un employé frappe à la porte du bureau de Yvan. — *Monsieur, une femme est là. Elle veut vous voir.* Yvan fronce les sourcils, surpris. — *Une femme ? Qui ? Faites-la entrer.* La porte s’ouvre. Arianne entre, élégante, le sourire froid. — *Bonsoir, Monsieur Yvan*, lance-t-elle. *Il semblerait que vous ayez oublié nos plans.* Pendant ce temps, dans la nuit, Ébènezere et Franck, l’employé traître de Joeresse, sont accroupis derrière l’usine. À la lueur d’une lampe torche, Ébènezere enterre des idoles en bois, des objets liés à des rituels sombres. — *Voilà*, souffle-t-il à Franck. *Avec ça, on pourra prouver tout ce que je dis. Le tribunal n’aura pas le choix. L’usine fermera.* Franck hoche la tête, complice et nerveux. Le piège est en place.
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