Chapitre quatre

3435 Words
Déjà cinq soleils de tombés, de parcourus. Il en restait dix-huit à voir se lever avant qu’arrive la date des funérailles du quarantième jour du cousin Lacina. Les journées d’harmattan comme les œufs de la même pintade pointaient et tombaient les unes semblables aux autres. Les mêmes matins avec le même brouillard kapok et la même senteur de charbon ardent arrosé de pissat, les mêmes soirs avec les vents de poussière qui tombaient et se calmaient, mais avec la terre qui soupirait. D’abord le matin. Le jour commençait au premier chant de coq. La lune se noyait dans le ciel bas (on était au dernier quartier). Le muezzin lançait l’appel pour la première prière puis parcourait les ruelles en chantant des versets, s’arrêtant parfois. « Toi ! c’est à toi que je m’adresse ! » gueulait-il derrière la case dans le matin cotonneux. « Arrête de l’étreindre, de la tourner, de dire d’autres mensonges à la femme. Lève-toi et prie, songe, et compare ! Le Tout- Puissant, le dernier appel, le dernier jugement, l’enfer, la douleur terrifiante des flammes de l’enfer est infinie ! Et l’appel de Dieu ne s’annonce pas ! La prière est le viatique de l’éternel voyage. Lève-toi et salue ton Seigneur ! » Ce muezzin avec une malignité évidente criait chaque matin derrière la case de Fama, alors que c’était inutile. Fama ne couchait avec aucune femme et avant l’appel il était prêt, déjà douché et habillé. À la mosquée il priait gros et égrenait trop longtemps le chapelet, du moins de l’avis de Balla. Il y rencontrait son griot Diamourou et ensemble dans le petit matin ils parcouraient les concessions une après une pour saluer et demander aux habitants si la nuit avait été paisible. Puis ils s’installaient au seuil de la case patriarcale des Doumbouya et, le cure-dents dans la bouche, recevaient les honneurs des salueurs du matin. Et le matin d’harmattan comme toute mère commençait d’accoucher très péniblement l’énorme soleil d’harmattan. Vraiment péniblement, et cela à cause des fétiches de Balla. Le féticheur jurait que le soleil ne brillait pas sur le village tant que ses fétiches restaient exposés. Comme le matin il se réveillait tard, il les sortait tous pour leur tuer le coq rouge. Donc pendant un lourd moment le soleil gêné s’empêtrait et s’embrouillait dans un fatras de brouillard, de fumée et de nuages. Les fétiches de Balla rengainés, entrés et enfermés, le soleil réussissait à se libérer, alors qu’il était au sommet du manguier du cimetière. D’un coup il éclatait. Et après le soleil éclatant et libéré, comme les poussins après la mère poule suivaient tous les enfants de l’harmattan : les tourbillons, les lointains feux de brousse, le ciel profond et bleu, le vol des charognards, la soif, évidemment la chaleur ; tous, tous les enfants de l’harmattan.Cela s’ouvrait par les tourbillons de vent, de poussière et de feuilles mortes, débouchant du cimetière, animés et gonflés par les génies et les mânes des morts. Véritables malédictions ! Les tourbillons s’engouffraient dans le village, arrachaient les chaumes, roulaient les calebasses, emportaient les pagnes puis s’éloignaient en faisant rugir la brousse. Le ciel s’élevait bleu, haut, si haut que le profond des charognards ne le frôlait plus. Tout enchantait Fama, car dans son cœur remontaient les joies des bons harmattans de son enfance. « En vérité, un très bon harmattan », murmurait-il. « Non », protestait Balla qui avait fini par se joindre aux palabreurs. « Non ! c’est un harmattan malingre, famélique, un avorton d’harmattan. Les grands harmattans, les vrais harmattans ont été définitivement enterrés avec les grandes chasses. Euh ! Euh !… Rappelez-vous, maître, votre enfance. Je chassais encore… » Et les palabres s’alimentaient des histoires de chasse de Balla. Diamourou les connaissait toutes et surtout les racontait mieux que le vieux féticheur lui- même. Comment Balla devint-il le plus grand chasseur de tout le Horodougou ? À l’heure de l’ourebi, loin dans l’inexploré de la brousse, au creux d’une montagne où naissait une source fraîche, il rencontra, ou mieux, un génie se révéla à Balla. C’était un génie chasseur. Tous les Malinkés ont entendu parler des génies chasseurs, ces génies vivant de sang chaud et surtout avides de sang humain, ces génies qui conduisent les animaux sauvages comme les bergers mènent les troupeaux. Le génie rencontré était nu, aussi grand que Balla, le crâne ras, sauf au milieu du crâne une grosse tresse de cheveux longue et tombante comme une queue de varan et évidemment balançant à la main gauche le fusil des génies chasseurs, fusil pas plus long qu’un bras, au canon d’or : le genre de fusil que le chasseur solitaire entend tonner dans le lointain de la brousse, au gros de l’harmattan. « Je t’ai appelé ici pour te proposer un accord », énonça le génie chasseur. Balla, sans empressement, sans la petite peur (n’avait-il pas lui-même tué des sacrifices pour amener et favoriser cette rencontre !), répondit calmement : « Lequel ? » Le génie expliqua. Balla d’ailleurs connaissait toutes les dispositions ; les génies chasseurs proposent toujours le même accord. À chaque sortie du chasseur le génie marchera devant lui, le conduira au large de la brousse ; là le génie rassemblera les animaux sauvages comme un berger et Balla fusillera ce qu’il voudra. Mais un jour, un jour lointain, au lieu de guider, il abattra Balla et se gorgera de son sang chaud. « Mais quel jour ? » demanda Balla. Le génie chasseur ne répondit pas. Les génies chasseurs ne le précisent jamais. L’accord entendu et conclu, pendant des années et des années le génie chasseur et Balla avaient battu la brousse, inséparables comme l’index et le médius. Chaque harmattan, Balla avait accumulé exploits sur exploits comme un cultivateur aligne des buttes. Balla aimait les raconter et d’un bout à l’autre d’un large soleil sans se répéter il assommait (évidemment avec les retouches et les explications du griot) les palabreurs de ses histoires de chasse. Un exemple : l’exploit triomphant lors des funérailles du père de Fama. Empressons-nous de le conter.Donc le tam-tam tourbillonnait. Vint le tour de danse des chasseurs. Il y avait tous les chasseurs du Horodougou, des chasseurs de toute carapace, de toute corne, même des chasseurs ayant à leur actif sept tigres. Les fusillades ébranlaient les murs et le sol, la fumée donnait comme un incendie. On promettait tout : le tigre, le lion, l’éléphant, mais à terme… C’est-à-dire à l’harmattan prochain, à l’hivernage prochain. Balla sauta dans le cercle de danse, croisa un entrechat, alluma la poudre entassée dans le canon. Cette poudre était haute de quatre doigts joints. Et le boum ! Balla demanda à toutes les femmes du village d’installer les canaris de sauce sur les foyers et disparut dans la brousse. Quelque temps après, le tam-tam battait encore et les canaris n’avaient pas encore bouillonné : il revint avec la queue d’un buffle noir. On alla chercher la bête. Dans les fourrés ! les fourrés dans lesquels les villageois laissent, les fourrés battus par les cabrins, Balla avait abattu un buffle noir, un de ces buffles solitaires, impétueux, qui ne vagabondent généralement que dans le profond de la brousse, avec les cornes chargées de nids et accompagnées d’une nuée d’hirondelles. Les plus grands chasseurs de la fête avalèrent leurs fusils et trophées. À propos de buffles, le combat de Balla contre un buffle-génie fut épique. Dans les lointaines plaines du fleuve Bafing, Balla déchargea entre les cornes d’un buffle les quatre doigts de poudre. Quel fut l’ébahissement du chasseur lorsqu’il vit la bête foncer sur lui comme si le coup n’avait été que le pet d’une grand-maman. L’homme savant et expérimenté qu’était Balla comprit tout de suite qu’il avait affaire à un buffle-génie, et il sortit le profond de son savoir. Combat singulier entre l’homme savant et l’animal-génie L’homme prononça une incantation grâce au pouvoir de laquelle il balança son arme qui se maintint à hauteur d’arbre entre ciel et terre ; une autre incantation, et Balla fut transporté et assis sur son fusil aussi confortablement que dans un hamac et trop haut pour être inquiété par le buffle. Mais le buffle était aussi savant que l’homme et l’animal se métamorphosa en aigle et piqua ses serres en crochets sur Balla qui ne dut son salut qu’à une nouvelle incantation, grâce à laquelle il se transforma en aiguille, le chasseur n’échappant toujours pas aux poursuites du buffle qui se fit fil, et le fil rampa promptement pour pénétrer dans le chas et soulever l’aiguille. Rapidement, d’aiguille Balla se métamorphosa en brindille pour se soustraire au fil rampant, et la brindille disparut entre les herbes. Le buffle pourchassa toujours et se fit flamme et la flamme se mit à consumer la brousse, la fumée de l’incendie s’éleva, le crépitement de la flamme se mit à assourdir et le remue-ménage gagna toute la brousse. Profitant de ce remue-ménage, Balla, grâce à une dernière incantation, surprit la bête par un avatar de maître. Notre chasseur se fit rivière et la rivière noya la flamme, éteignit le dja de l’animal, le vital de l’animal, qui perdit magie et conscience, redevint buffle, souffla rageusement, culbuta et mourut. Une fois encore, Balla était le plus savant et il sortit aussitôt du marigot qui sécha, dégaina son couteau et trancha la queue de la bête. Il examina le buffle : l’animal portait dans le mufle deux anneaux d’or. C’était donc sûrement le buffle préféré d’un prince des génies de la forêt et les anneaux d’or servaient à le mettre à l’attache. Puis les années se succédèrent, se cumulèrent, années de bonheur, de malheur, de famine, d’épidémies, de sécheresse : les chasses comme le Djoliba ne tarirent point. À chaque sortie, le cœur de Balla pilonnait, son ventre bouillait, elle pouvait être la dernière sortie. Balla chercha le sort de son génie chasseur. Un génie est comme un homme et il existe pour tout individu un objet avec lequel on éteint la vie dans le corps, comme l’eaurefroidit la braise ; cet objet met fin à notre destin : c’est notre kala. Pendant trois ans Balla consulta marabout, fétiches et sorciers, tua sacrifices sur sacrifices pour trouver le kala de son génie chasseur. Un lundi le génie vint le prendre à la sortie du village. Ils marchèrent dans le soir calme jusqu’à un marigot que le génie passa avant son compagnon. De l’autre rive Balla alluma dans son dos les quatre doigts de poudre. Le diable hurla et tomba. Le sang et le hurlement jaillirent en flammes et allumèrent la brousse. Balla retourna sur ses pas, accrocha pour toujours fusil et équipement au mur. Pour lui la chasse était finie ; la traîtrise lui interdisait de mettre le pied dans la brousse jusqu’à sa mort. Savez-vous ce qu’était le kala de ce génie chasseur ? Le grain de crottin du chevrotain aquatique ! Balla sur les quatre doigts de poudre entassée avait placé trois crottins de chevrotain aquatique. Cela fut fatal au génie chasseur. Les histoires de chasse permettaient de parcourir facilement les journées. Rapidement le soleil montait au-dessus des têtes et le repas s’asseyait autour des calebasses communes. Et avant que les mains aient séché, le soleil arrivait au point de la deuxième prière. Ensemble tous les palabreurs s’alignaient, sauf Balla. Le féticheur patientait en s’occupant de ses poux qu’il écrasait en broyant des dents les coutures de ses habits, à ses mouches qu’il massacrait en plein éventail, pendant que tous les autres se gratifiaient en priant d’inestimables bénédictions divines. Puis les histoires de chasse reprenaient. Le soleil descendait au point de la troisième prière et l’on secouait et étendait à nouveau les peaux de mouton. Avec la quatrième prière le soleil tombait. Crépuscule d’harmattan ! Très souvent les nuits de Fama s’allongeaient. La case patriarcale, la case royale du Horodougou était une des plus anciennes, donc entretenait les plus vieux, gros et roux rats, poux de cases et cafards. Ils grouillaient et s’agrippaient aux membres ; le sommeil et Fama se séparaient. Dans la tête et le cœur de l’éveillé soufflaient les soucis, des poussées de tourbillons. D’abord les soucis d’argent. Togobala, faut-il le redire, était plus pauvre que le cache- sexe de l’orphelin, asséché comme la rivière Touko en plein harmattan, assoiffé, affamé. Le peu d’argent de Fama s’était dissipé plus rapidement que la rosée. Il y eut les sacrifices et les repas à payer. Et chaque jour le cercle autour des calebasses de tô s’était élargi des camarades de classe d’âge qui avaient choisi l’heure de l’assise des repas pour venir saluer. Puis il y eut les griots (sauf Diamourou), les frères de plaisanterie qui réclamaient, et tous les autres qui gémissaient et tendaient les mains ; et Fama se devait de donner, il devait être généreux ; et il l’était à tel point qu’il allait offrir jusqu’à son cache-sexe quand les deux vieux serviteurs de la dynastie, le vieux griot et le vieil affranchi, le relayèrent. Ils étaient presque obligés. La pauvreté ne se guérit pas, ne se dissimule pas, à Togobala. Et Fama mains et poches vides est un Fama hargneux, rageur. Il fronçait les sourcils quand avançait un demandeur, écumait quand il devait donner. Toute la journée il devenait intraitable comme un âne nouvellement circoncis. Pour arrêter cette mauvaisehumeur et les palabres gâtés par les bouffées de colère, les deux vieillards spontanément payèrent. Et Fama toléra ce paiement. En plein jour, en plein Togobala, lui le dernier Doumbouya, devint parasite de ses serviteurs ! C’était piteux, incroyable, honteux ! Mais seul, quand Fama tournait ses longues nuits blanches, c’était lâchement apaisant. Il n’avait plus aucun souci d’argent. Même sans souci d’argent les nuits restaient longues, gluantes, hérissées de piqûres et de morsures parce que Fama les parcourait seul, seul, sans femme. C’est dire que parfois il se tordait, se serrait les cuisses, même gémissait et s’embarrassait l’esprit et le cœur de choses de femmes — ou disons-le d’une bouche franche —, des choses de Mariam. Le pagne, les mouchoirs, les joies, les propos de Mariam surgissaient à tout moment dans toutes les pensées et rêves de la nuit. Il l’attendait. Mariam ! La jeune veuve avait dès la première vue piqué Fama des tourments et des contorsions qui ne l’avaient ébranlé qu’une fois, une seule fois, lorsque jeune garçon entrant dans la puberté, il avait surpris complètement nue une jeune femme de son père. Il se ressentit complètement transformé, ranimé de la virilité d’un mulet. Tout commença le soir même que Fama arriva à Togobala. Il alla saluer, se courba, se pencha à la porte de la case où les veuves asseyaient le deuil (pendant quarante jours elles restaient cloîtrées). Mariam cardait au fond près de la porte opposée, de sorte que le soleil finissant l’éclairait complètement, dans l’attirail de deuil qui — on ne devait pas le dire — lui seyait à merveille, comme de l’antimoine sous les yeux du singe hocheur. « Merci les femmes ! Courage ! À vous les peines ! À vous les soucis ! » s’étaient écrié Fama et le griot Diamourou qui l’accompagnait. Et aussitôt elles s’étaient ruées toutes dans les pleurs et lamentations, les trois veuves et les vieilles assistantes. Fama sans se rassasier avait regardé Mariam, regardé, elle lui avait semblé s’être parée du deuil comme une courtisée se pare d’un collier d’or un jour de danse. On pouvait jurer sur Allah, elle jouait la pleureuse, s’amusait à la lamentée. Rien ne descendait, rien ne dépassait le bout des cils, le bout des lèvres. Les cheveux non tressés comme le veut la coutume, en broussailles comme chez une folle, apportaient beaucoup de malignité à ses yeux brillants de lièvre. Le visage luisait, la poitrine aussi, et les seins serrés dans le pagne indigo rebondissaient, ramassés et durs comme chez une petite jeune fille. Les cuisses et les fesses se répandaient, infinies et ondulantes sous le pagne. Quel saisissement au toucher ! « Réprimez, réprimez les pleurs ! Tout décès est l’œuvre d’Allah ! s’était écrié le griot. Les pleurs ne font pas lever les morts. » Les gémissements baissèrent. « Diamourou, dis-le bien à ton maître, supplia Mariam d’un ton affecté. Dis-lui qu’il est notre seul soutien sur cette terre, il est à la fois nos père et mère. » Fama avait fixé la jeune femme en train de dire, mais aussitôt avait baissé la figure, de peur de scandaliser ; elle décochait un sourire amoureux ! « Tranquillisez-vous toutes ! Fama est un solide soutien », avait renchéri le griot. Au retour de la mosquée, chaque matin Diamourou et Fama s’arrêtaient et saluaient à la porte des veuves. Mariam les attendait. Disons-le, parce que Allah aime le vrai ! Elle étaitbelle, ensorcelante, exactement la femme née pour couver le reste des jours d’un homme vieillissant comme Fama. Assise côte à côte avec Sali-mata, celle-ci ne vaudrait pas une demi-noix de cola. D’ailleurs Fama ne pensait plus que de rares fois à sa femme de la capitale et ne lui avait même pas envoyé la moindre lettre de salutation depuis son arrivée à Togobala. Et puis Mariam était la chose de Fama, partie intégrante et intéressante de l’héritage. « Même avec son scandaleux et mauvais caractère, maître, ne laisse pas sauter de ton filet un frétillant poisson comme Mariam », conseilla le griot à Fama, et Diamourou poursuivit : « Les très gros défauts de la jeune femme ont tourmenté les dernières années du décédé. Elle ment comme une aveugle, comme une édentée, elle vole comme une toto. » Malicieusement, le griot baissa le ton, regarda autour : « Elle a pour chaque garçon un accent, un sourire et ne sait pas répondre non aux avances. Et les jeunes gens du village, les jeunes gens de l’indépendance, éhontés, sont irrespectueux, tous, même pour les choses sacrées comme les jeunes femmes des vieux. » « Non ! il n’y a pas de malheur, il n’y a pas de défaut sans remède. Euh ! Euh ! murmura le féticheur Balla. Rien ne doit détourner un homme sur la piste de la femme féconde, une femme qui absorbe, conserve et fructifie, rien ! Et Mariam était une femme ayant un bon ventre, un ventre capable de porter douze maternités. Balla l’avait vu, avant sa cécité, à la démarche de la jeune femme. Quant à l’infidélité, euh ! euh ! les femmes propres devenaient rares dans le Horodougou comme les béliers à testicule unique. Balla le jurait. Faites enjamber un cheval mourant par une femme n’ayant couché qu’avec son mari, si elle n’est pas rapide la bête la soulève en se levant. L’autre jour Balla avait à soigner une jument couchée, il l’a fait enjamber par trois mariées, mères de plusieurs enfants, la bête s’est agenouillée à demi et a crevé dans la nuit. N’empêche que l’adultère doit être réprimé. Balla contraindra les jeunes gens à ne pas tripoter Mariam. Un efficace fétiche sera adoré et attaché. L’homme qui la grimpera au mieux ne pourra ni dévulver ni se dégager et restera pris au piège jusqu’à ce que Balla vienne dire le contre du fétiche ; autrement après l’amour son sexe se réduira jusqu’à disparaître dans le bas-ventre. Et ce sera fini pour lui. Pour qu’on t’appelle grand coureur il faut en avoir un qui se lève devant. Euh ! Euh ! Euh !… » Donc, acquise. Mariam sera sa chose. Toutes les nuits Fama pensait, s’imaginait la tournant, la caressant, l’écartant après la retraite du deuil. Toutes les nuits, sauf — faut-il le mentionner ? — les deux nuits précédant le grand palabre : un lundi et un mardi. Un lundi matin Diamourou l’avait tiré en dehors du cercle des causeurs, s’était penché pour lui cracher dans l’oreille le secret. Le président du village et du comité (il s’appelait Babou) et tous les autres membres allaient interroger Fama, et pas pour rire ou honorer ! Il y aurait du parti unique, du sous-préfet, de la contre-révolution dans la sauce ; et Diamourou en oubliait. Ce serait mercredi après la troisième prière que le palabre serait convoqué. Tout devint officiel, lorsque le griot du comité vint l’annoncer, à l’heure de l’assise des calebasses de tô, et se lava les mains pour fermer le cercle des mangeurs. Du sous-préfet, de la contre-révolution, de la réaction, mais c’était grandement grave ! Pendant deux nuits Fama tourna et retourna diverses questions, écrasa poux, punaises et puces. C’était grave et aussi embarrassant qu’un boubou au col trop large. Avec les Indépendances, le parti unique, le comité et tous les autres, on avait vanné les Malinkés à
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