Chapitre cinq

3374 Words
Le bateau souffla rageusement. On était arrivé. Sali-mata et sa commère montèrent vers le marché, se saluèrent et se séparèrent. Le marché ! D’abord, un vrombissement sourd qui pénétra dans tout le corps et le fit vibrer, le vent soufflant la puanteur. Puis une rangée de bougainvillées et le marché dans tous ses grouillements, vacarmes et mille éclats. Comme dans un tam-tam de fête, tout frétillait et tournoyait, le braillement des voitures qui viraient, les appels et les cris des marchands qui s’égosillaient et gesticulaient comme des frondeurs. Les acheteuses, les ménagères, ces sollicitées partaient, revenaient, se courbaient, sourdes aux appels, placides. Les toits des hangars accrochés les uns aux autres multipliaient, modelaient et gonflaient tout ce vacarme d’essaim d’abeilles, d’où cette impression d’être enfermé, d’être couvert comme un poussin sous une calebasse qu’on battrait. Salimata traversa : les vendeuses de légumes et la fraîcheur, le parfum de la rosée s’exhalant des salades, des choux, des radis, et enfin le marché aux fruits. Elle s’attarda. Un garçonnet de dix-huit mois, nu comme un fil de coton, nez et yeux grouillants et puants de morves et de mouches, se dandinait, marchait et tendait les mains à Salimata. Un enfant ! en avoir et le laisser traîner ainsi ! L’or ne se ramasse que par celles qui n’ont pas d’oreilles solides pour porter de pesantes boucles. Le garçonnet buta sur le cornet d’une natte, se renversa, les dents dans le sable. Salimata se précipita et le releva. — Qu’Allah te remercie et te donne un enfant ! cria sa maman. — Qu’il entende et donne de la force à tes souhaits. Arrivèrent les vendeuses de poissons secs, de poissons frais, avec des relents de feu de brousse, de mare séchée, de vapeurs de la mer et de puanteurs de la lagune, puis le cercledes vendeuses de riz. Elle était venue pour acheter le riz à cuire à midi. Elle paya cinq mesures. D’autres étalages, d’autres vendeuses et marchands, toujours du bruit, toujours des odeurs, et le marché fut parcouru. La porte sud des hangars débouchait sur la rue de la concession de Salimata. Aux alentours, le bruit et l’animation soufflaient et grouillaient. Salimata pénétra dans la cour par le portail. Au centre de la concession sous des manguiers battus par des tisserins, parmi les calebasses, les enfants et les poulets épars, des femmes pilaient. Les pileuses avaient connu une nuit paisible, ce fut la réponse faite aux salutations de Salimata, avec de grands éclats de rire. Dans la maison Fama était là sur une chaise, inutile et vide la nuit, inutile et vide le jour, chose usée et fatiguée comme une vieille calebasse ébréchée. L’aspect restait rassurant : la grande taille de fromager, les épaules, les bras, tout un visage susceptible de déclencher un oh d’admiration à une étrangère. — Salimata, le marché a-t-il été favorable ? Sourde, elle vaqua à son ménage, arrangea les ustensiles, changea de pagne « pour la cuisine », porta une marmite dehors. Le pilon frappa à coups rapides. Elle revint avec une cuvette. Il attendait toujours une réponse à sa salutation. — Oui, le marché a été favorable. Et toi ? Dis-moi ! Resteras-tu tout le long de ce grand soleil dispersé comme ça sur la chaise ? Fama aussi joua à l’indifférent, ne répondit pas et parut occupé à dénombrer les bâtardises des soleils des Indépendances. Salimata n’avait pas le temps, le jour était déjà loin et trop d’occupations attendaient. Certes le riz était dans la marmite, même bouillait, mais il fallait veiller à sa bonne cuisson et la sauce restait à cuisiner Elle apporta un petit mortier près du foyer et pila les condiments. Le pilon claqua comme un tam-tam de malheur et permit de ne pas écouter, de ne pas regarder, de ne pas sentir un Fama affadi. Qu’étaient loin les mois pendant lesquels elle attendait un enfant ! Le pilon résonnait toujours. Éteints et consumés les amours que Fama et Salimata avaient l’un pour l’autre à cette époque ! Elle l’aimait à l’avaler ! Commerçant et travailleur, il voyageait ; elle l’attendait et pensait des journées et des nuits entières au bruit de ses pas, au timbre de sa voix, au croassement de ses boubous amidonnés. Il revenait, revenait toujours et avec toujours quelque chose en plus ajouté au sourire, à la blancheur de ses dents, à la chaleur du cœur. Il fut constant dans sa brillance et sa prévenance jusqu’à l’évanouissement du ventre ! Après, ni le frais de la paix, ni le lointain de la douceur du bonheur ne visitèrent le ménage. Parce que Fama se résigna à la stérilité sans remède de Salimata. Il alla chercher des fécondes et essaya (ô honte !) des femmes sans honneur de la capitale. Une première, une deuxième, une troisième. Rien n’en sortit. Toutes cumulèrent des mois, parlèrent parfois de mariage, parcoururent des saisons, en abordèrent d’autres, mais toujours vides et sèches comme les épis de mil d’un hivernage écourté, puis se détachèrent et partirent. D’ailleurs elles ne pouvaient pas rester ! La malchance et Fama ne se séparèrent plus. Elle se mêlait à tout ce qu’il entreprenait, guidait ses mains, ses jours, toutes ses affaires. Marchés, achats, ventes, voyages se soldèrent par des pertes. Seul restait le désespoir.L’orgueil, la chaleur humaine, la bonté du cœur s’évanouirent, Fama devint méconnaissable. C’est alors que tomba la politique. Fama lâcha tout pour y sauter avec force faconde et courage. Un fils légitime des chefs devait de tout son être participer à l’expulsion des Français ! La politique comprenait la virilité, la vengeance, et il y avait près de cinquante années d’occupation par des infidèles à injurier, à défier, à défaire. Salimata fut interrompue dans ses réflexions par les sifflements des braises éteintes. L’écume du riz avait débordé, renversé, et étouffait les flammes. Elle abandonna le pilon, se courba sur le foyer : le riz était cuit. La sauce avait bouillonné et en la saupoudrant de ce qui était pilé, elle devint salée et pimentée. Une assiettée de riz et une cuvette de sauce furent remplies, puis le tout fut posé en s’agenouillant aux pieds de Fama. Le mari était servi. — Merci pour ta cuisine, qu’Allah t’en soit reconnaissant ! Elle retourna à la cuisine étouffante et grise de la fumée pimentant ses yeux, son nez, sa gorge, dégagea les tisons, transporta les marmites dans la cour, s’assit, avala aussi des poignées de riz, mordit des morceaux de viande. La viande était coriace, mais la sauce excellente et le riz un peu dur. Elle assembla ses effets, le soleil partait et bientôt allait sonner au plateau la sortie de midi. Après de rapides ablutions, elle changea de pagne, se chargea des cuvettes et, le tabouret à la main : — Je pars pour la ville blanche à la place où se vend le riz. — Qu’Allah fasse le marché favorable, qu’il rende tes pas chanceux, répondit Fama occupé à se laver les mains à côté des plats vides.C’était midi d’une entre-saison. Allah même s’était éloigné de son firmament pour se réfugier dans un coin paisible de son grand monde, laissant là-haut le soleil qui l’occupait et l’envahissait jusque dans les horizons. Toute la terre projetait des bouquets de mirages. Les rues et les quais résonnaient, brillaient au loin dans des myriades d’étincelles. Au débarcadère les bateaux venaient, repartaient et traversaient rapidement malgré la chaleur, malgré la réverbération de la lagune, et rapidement Salimata se retrouva sur le quai de la ville blanche, le corps et le souffle s’étant suffisamment accommodés de la chaleur et les yeux des mirages. Le marché de riz cuit se tenait à quelques pas du débarcadère. D’autres vendeuses s’étaient déjà ins tallées sous leurs préaux. Entre les vendeuses et autour des préaux rôdaient les chômeurs, circulaient des chaînes de mendiants : aveugles, estropiés, déséquilibrés. Les clients payeurs n’arrivaient pas encore, la sortie n’avait pas sonné, elle ne devait plus tarder. Salimata s’installa en retrait, sans préau, ni table, ni banc, elle vendait comme toutes les autres, car Allah gratifie la bonté du cœur ; les bons caractères, la bonne humeur priment, et quand on est confectionné avec les tissus de Salimata, rien à faire, les clients vous suivent même retiré sur une termitière. Les autres vendeuses à l’ombre des préaux servant sur des tables la jalousaient et médisaient. Salimata vendait, en plein soleil ! Du riz mal cuit ! Et à crédit ! En distribuant des sourires hypocrites ! Elles se disaient tout cela et d’autres paroles encore. Vraiment indignes de mères ! Et avec des cœurs méchants à égorger des poulets sur un linge blanc sans laisser de tache. Allah, le comptable du mal et du bien, comment justifies-tu d’avoir gratifié d’aussi méchantes créatures de progénitures, alors que Salimata une m*******e achevée… Mais midi venait de retentir sur les chantiers, dans les bureaux. Les travailleurs affamés se bousculèrent aux portails, se déversèrent sur les places, dans les rues, dans les voitures et dans les pirogues. — Du bon riz cuit ! À très bon marché ! Venez acheter du bon riz cuit ! Des meutes d’hommes, des essaims débouchèrent sur le petit marché. Des faisceaux de mains croisèrent des assiettes devant le nez et les yeux de Salimata. Rapides comme les pattes de la biche les mains de Salimata allèrent et vinrent, remplirent les assiettes de riz, les arrosèrent de sauce et les couronnèrent du morceau de viande, arrachèrent les prix (quinze francs), les enfouirent dans le pagne. Un bout de sourire à droite et à gauche pour répondre à des salutations : — En paix seulement ! — Qu’Allah vous gratifie de la grande chance, marché favorable et beaucoup d’enfants !— Qu’il vous entende ! Aussi agiles et rapides que le tisserand, les mains de la vendeuse couraient de l’assiette au seau de riz à la sauce rouge et enfouissaient et enfouissaient beaucoup d’argent dans le bout de pagne. Le grand bienfaiteur des cieux rendait le marché favorable. Merci, Allah ! Et le petit marché frappait son plein vacarme, en pleine animation jusqu’aux préaux et sous les préaux jusqu’aux débarcadères et même sur la lagune où les pirogues et les bateaux se croisaient et se disputaient. Le soleil dominateur donnait toujours, appliquait sur les épaules et les membres quelque chose comme des pierres brûlantes, et étouffait. Elle souffla l’air asséchant, lourd et aigre. Qu’étaient nauséabonds les travailleurs en sueur avalant les poignées de riz, les orteils gonflés et pourris de chique, les genoux galeux, les culottes épaisses de gras et de poussières ! Brusquement Salimata s’indigna et tremblota. L’attitude de la vendeuse s’étant dégradée, les hanches avaient décollé (à cause de cette maudite chaleur !), un meurt-de- faim, un maudit accroupi, épaules nues, bouche écumeuse et lèvres tombantes, dévorait de gros yeux de lièvre l’entre-jambes de Salimata. Elle claqua et serra les cuisses et renoua le pagne. L’homme confondu tira et ramassa ses jambes longues d’échassier, se hissa sur les genoux craquants et s’éloigna en boitillant. Les mouches tourbillonnaient dans son dos, dans ses fesses et ses cheveux poussiéreux et en broussailles. Un fou affamé ? un idiot obsédé ? Le cœur de Salimata désempara. Tiécoura ! L’excision, le viol, la séquestration ! Le cœur de Salimata battit au rythme du marché. Elle aurait dû lui offrir une assiettée. Les fous, les mendiants et les chômeurs n’ont pas quinze francs ; ils ont la pauvreté, le chagrin et la rancœur mais aussi la franchise et l’amitié d’Allah. Salimata devait accorder des crédits à des chômeurs. La droiture est plus que la richesse, et la charité est une loi d’Allah. — Chômeurs, faites tous des bénédictions à Salimata ! — Allah, rembourse la bonté de Salimata en double, accorde-lui beaucoup d’enfants ! — Qu’il vous entende ! Salimata rigola de contentement, toute gorge déployée, comme le petit oiseau qui découvre le brillant de son gosier lorsqu’il chante. Elle recompta. Beaucoup de monnaie ! une journée de chance ! Allah et la chance ont offert. Le devoir du donataire de la bonté divine est de faire des sacrifices. Le sacrifice protège contre le mauvais sort, appelle la santé, la fécondité, le bonheur et la paix. Et le premier sacrifice, c’est offrir ; offrir ouvre tous les cœurs. Et sait-on jamais en offrant qui est le secouru, le vis-à-vis ? Peut-être un grand sorcier, un élu et aimé d’Allah dont un petit geste, un petit mot suffirait pour féconder la plus déshéritée des femmes. — Que les autres s’approchent ! tenez ! mangez ! Salimata distribua des assiettées aux chômeurs, aux affamés, jusqu’à vider la cuvette, jusqu’à la racler. D’autres affamés, d’autres guenilleux accoururent et se bousculèrent et maintenant tendaient les mains, présentaient leurs infirmités, leurs plaies. La cuvette était vide. Bien sûr elle avait dans le bout de pagne de l’argent qui ne pouvait pas être distribué. Ce serait offrir ses yeux pour regarder avec sa nuque. Tous les riches, les gros Toubabs et Syriens, les présidents, les secrétaires généraux auraient dû donner à manger aux chômeurs et miséreux. Mais les nantis ne connaissent pas le petit marché et ils n’entendentpas et ne voient jamais les nécessiteux. Allah, lui, les voit bien, les entend bien, les connaît bien et s’arrange pour qu’ils aient une assiettée un matin, un fruit le soir. Mais c’est tout, hors ce qui existe en quantité dans cette ville : l’eau de la lagune miroitante et infinie, mais pourrie et salée, le ciel plein de soleil ou chargé de pluies pour des chômeurs qui n’ont ni abri ni lougan. Alors que leur reste-t-il à faire ? Rôder, puer, prier et écouter le grondement de leur ventre parcouru par la faim. Besaciers en loques, truands en guenilles, chômeurs, tous accouraient, tous tendaient les mains. Rien ! Il ne restait plus un seul grain de riz. Salimata le leur avait crié, le leur avait montré. Ne voyaient-ils pas les plats vides ? Elle leva les plats un à un, présenta les fonds un à un et les entassa à nouveau. Ils accouraient quand même, venaient de tous les coins du marché, s’amassaient, se pressaient, murmuraient des prières. Ils dressèrent autour de Salimata une haie qui masqua le soleil. La vendeuse comme du profond d’un puits leva la tête et les regarda ; ils turent leurs chuchotements et silencieux comme des pierres présentèrent leurs mains, leurs infirmités. Leurs visages vidés devinrent froids, même durs, leurs yeux plus profonds, leurs narines battirent plus rapides, les lèvres commencèrent à baver. D’autres arrivaient toujours et s’ajoutaient. Ils commencèrent à se pousser pour tendre les mains et reprirent le chuchotement des prières et des noms d’Allah. Alors Salimata entendit la menace, comprit les intentions des solliciteurs. Elle s’effara. Se jugeant perdue, elle ferma dur la main sur son argent, tenta de se lever et de rompre l’encerclement. Les murmures s’amplifièrent, s’élevèrent en clameurs et brusquement comme à un signal tous s’abattirent sur Salimata, l’attaquèrent en meute de mangoustes, la dépouillèrent, la maltraitèrent et avant qu’elle n’eût poussé trois cris, se dispersèrent, se débandèrent et disparurent dans le marché comme une volée de mange-mil dans les fourrés. Ils abandonnèrent Salimata seule au soleil, seule dans la poussière, les bras croisés sur la tête, le pagne tiré, les fesses nues, les cuisses serrées, les seins à découvert. Elle s’empressa de renouer le pagne, de rentrer les seins, de s’arranger. Elle avait les colliers et boucles d’oreilles arrachés, les plats ébréchés. Tout son argent, tout son gain emporté ! Des mains s’étaient promenées dans ses entre-fesses et entre-jambes, sous les seins et le bas-ventre. Après le pillage de Salimata, ils s’étaient dispersés, mais rapidement s’étaient regroupés et en hurlant et en ricanant comme des hyènes, entreprirent une mise à sac de tout le marché. Les vendeuses les prévenaient en fermant les cuvettes et en s’asseyant sur les couvercles. Ils arrivaient, renversaient vendeuses et cuvettes, se remplissaient les mains et la saignée de riz ou même s’agenouillaient et dévoraient à même le sol, avec le nez, la bouche et le menton, comme des bêtes. La clameur appela les policiers, les sifflets retentirent, les pillards valides détalèrent ; les autres s’essuyèrent et vaguèrent en paisibles mendiants ou clients avec des visages vides, des yeux profonds. Mais Salimata souffrait de ses oreilles meurtries, de ses genoux contusionnés. Elle pleura la camisole lacérée sous l’aisselle gauche, se leva, s’arrangea, ramassa les boucles du collier, chercha le mouchoir, releva les cuvettes et les entassa. Elle n’avait reconnu aucun assaillant ; mais elle ne doutait pas de leur identité ; c’étaient les bénéficiaires de sa charité qui l’avaient pillée et maltraitée. C’était toujours ainsi avec les miséreux et mendiants nègres ; ils sont des ennemis d’Allah. Plusieurs fois on avait mis Salimata en garde. La grande générosité au marché appelle la méchanceté, le désordre et le pillage. Parce que les nécessiteux et les truands sont trop voraces et trop nombreux. Leplus grand cœur du monde ne ferait que des satisfaits à demi et beaucoup d’envieux. Et un miséreux demi-satisfait ou envieux est un nécessiteux féroce qui attaque. Pourtant Salimata leur avait bien présenté les fonds des cuvettes, elle n’avait plus rien. Elle aussi était pauvre. Allah ne voyait-il pas la pauvreté de Salimata ? Faut-il croire qu’il ne s’apitoie jamais sur un malheur parce qu’il n’y a pas de malheur qui ne soit pas son œuvre ? Depuis des mois Salimata n’avait pas traversé des jours aussi maléfiques. Il fallait partir au marabout pour découvrir la cause. Et qui savait si ce malheur n’en annonçait pas un plus grand ? Son marabout (il s’appelait Abdoulaye) réussissait à détourner les plus terribles sorts. Pour la troisième fois elle passa la lagune mais plus malheureuse, plus indignée. Ah ! l’ingratitude des nécessiteux nègres ! Leur misère n’était que la colère d’Allah provoquée et méritée. Salimata continuera à faire l’aumône mais seulement aux vrais nécessiteux, jamais plus aux truands, paresseux de chiens errants ! Le bateau cassait les rides multiples d’une lagune enfoncée et enflammée par un soleil silencieux et pressant. Le petit marché et le plateau européen avec les étages blancs, les fenêtres vertes, bleues et rouges s’éloignèrent, et s’approcha et grandit le quartier noir avec les toits gris, les ruelles sinueuses. Les horizons après la ville n***e et les limites de la lagune du côté du pont se tourmentaient. Et des nuages en flocons se détachaient des feuillages, léchaient le firmament, montaient à l’assaut de l’incendie du soleil, signes précurseurs indubitables d’un orage. Et l’orage était là, il ne tarda pas à danser dans le ciel lorsque après le débarcadère, Salimata coupa la rue des paillotes, tourna à gauche du dispensaire et déboucha dans la cour des Oulofs. Les poussées de vent sonnaient dans les toits, arrachaient les ruelles. Les nuages gonflés de la victoire sautaient et attaquaient comme des mendiants pillards un soleil peureux et désemparé. Salimata passa la porte de la cour sous les cocotiers et elle était arrivée, bien arrivée, dans la cour du marabout Abdoulaye. Dès lors le ciel pouvait se casser, déverser tout ce qu’il a emmagasiné dans ses gourdes de calebasse. Salimata s’en moquait. Elle était arrivée où elle voulait. Chez Abdoulaye, et le marabout Abdoulaye était dans sa case. Maintenant, le vent pouvait arracher, souffler des sables de la rue, même siffler dans les toits de tôle comme une nuée de tisserins. — Avez-vous eu une matinée paisible ? — La paix seulement ! Et toi ? la journée a-t-elle apporté la paix ? — La paix ! Les volontés d’Allah et des saints ont été faites. On ne t’attendait plus, le vent de l’orage étant levé. Il y avait un consultant dans un coin de la case du marabout, ramassé comme un vautour en sommeil dans les feuillages d’un fromager. Il salua à son tour, souhaita que la paix et les bénédictions d’Allah tombassent sur Salimata. Le marabout n’avait plus long à lui dire. Salimata s’éloigna, s’occupa de quelque ménage pour ne pas distinguer les chuchotements des deux hommes, les secrets du maraboutage. Que pouvait penser ce consultant des rapports de Salimata et du marabout ? Elle entrait seule chez le marabout alors que le dehors était interdit par l’orage. Les mauvaises langues ? les mauvaises langues ? Mais Allah savait ; jamais il ne s’était passé autre chose
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