Chapitre 1 - Le poids de l'aube
Le silence de la chambre est une pression physique, un poids sur ma poitrine qui semble s’intensifier à chaque seconde.
Mes yeux s’ouvrent bien avant que l’alarme ne vienne briser l'obscurité. Je reste là, immobile, fixant le plafond invisible. Le drap contre ma peau est froid. Le matelas à côté de moi est froid. Tout me paraît glacé, d'un froid qui ne vient pas de l'hiver qui s'installe dehors, mais de quelque part au plus profond de mes os.
Je me sens comme une petite chose fragile, prête à se briser.
Dans ma tête, mon âme lourde est saturée de souvenirs et de deuils que le temps n'a jamais réussi à polir.
« Mae ? » murmure une voix douce dans un recoin de mon esprit.
Rose.
Elle sent ma tristesse. Elle la partage, car nos cœurs battent à l'unisson dans cette cage thoracique. Mais même elle, avec sa présence constante et sa tendresse infinie, ne peut pas combler ce gouffre.
Je suis seule.
C’est un paradoxe cruel. Je partage mon corps avec une entité alien, je vis avec deux enfants extraordinaires, et pourtant, le sentiment d'isolement me dévore. Julian n'est plus là. Il est parti dans cette forêt, sacrifié pour que nous puissions respirer. Chaque inspiration que je prends aujourd'hui me semble volée à la sienne.
Je finis par m'asseoir sur le bord du lit. Mes pieds touchent le parquet et un frisson me parcourt. Je me regarde dans le miroir de la coiffeuse, à peine visible dans la pénombre. Mes yeux sont clairs, pour l'instant. Ils sont encore les miens. Mais ils sont si fatigués.
Je ne me blesse, pas physiquement, mais cette routine, ce simulacre de vie normale dans cette petite ville, est une forme d'autodestruction lente. Je me perds dans les horaires, dans les exercices physiques, dans le silence de la bibliothèque. Je me cache derrière Rose comme elle se cache derrière moi.
Je prends une grande inspiration, essayant de chasser cette sensation d'étouffement. Il est 5 heures. Le rituel doit commencer. Parce que si je m'arrête, je crains de ne jamais pouvoir me relever.
Je dois être forte pour Lixandre. Je dois être un guide pour Melody. Je dois être le bouclier de Rose.
Je pousse enfin la couverture de côté. Le craquement du parquet sous mes pieds est le seul son qui ose défier le silence, un bruit sec qui résonne jusque dans ma cage thoracique.
Je me traîne jusqu’à la fenêtre. Mes mains s’appuient contre le rebord froid, et je reste là, face à l'obscurité.
Dehors, la petite ville dort encore sous une chape de plomb. Le ciel est d’un noir d’encre, sans étoiles, sans lune, une vaste étendue vide qui semble refléter exactement ce que je ressens.
Ce calme extérieur est trompeur ; ce n'est pas la paix, c’est une absence. L’absence de bruit, l’absence de vie, l’absence de lui.
Puis, mon regard accroche la vitre.
À travers le verre, mon reflet se superpose au paysage nocturne. C'est une image spectrale. Mon visage semble flotter au-dessus des arbres sombres, flou, presque étranger. Je fixe mes propres yeux dans le reflet. Ils sont encore là, ces iris familiers, mais pour combien de temps ?
Je me demande parfois si l'on peut voir mon âme à travers ce miroir improvisé, ou si elle s'est déjà trop effilochée à force d'être partagée.
Je pose mon front contre la vitre glacée. Le contraste du froid sur ma peau me donne l'impression d'exister encore un peu, de ne pas être totalement évaporée dans cette vie de nomade sédentarisée. Rose remue doucement au fond de moi, une onde de chaleur timide, comme si elle essayait de réchauffer mon reflet de l'intérieur. Elle ne dit rien. Elle sait que ce moment m'appartient, ce moment où je compte les morceaux de moi-même qu'il me reste.
« Tu es toujours là, Mae », finis-je par chuchoter.
Mais ma voix sonne creux, perdue dans les recoins de la chambre. Je regarde mes mains. Elles ont sauvé des vies, elles ont porté mon fils dans les bois, elles ont tenu des armes et caressé des visages disparus. Aujourd'hui, elles sont juste immobiles, tremblantes de ce trop-plein de vide.
Je finis par détourner les yeux de la vitre. Si je reste un instant de plus à scruter cette ombre qui me sert de reflet, j'ai peur de voir quelqu'un que je ne reconnais plus.
Je me détourne enfin de la fenêtre. L'obscurité du dehors semble s'être infiltrée sous ma peau, mais je ne peux pas me permettre de rester figée.
Pas aujourd'hui. Pas demain.
Je m'habille mécaniquement. Chaque geste est une corvée, une lutte contre la gravité de mon propre esprit. J'enfile mon legging de sport, puis un haut thermique noir. Le tissu serre mon corps, une étreinte artificielle qui remplace celles que je n'ai plus.
Mes mouvements sont lents, lourds, comme si je marchais au fond d'un océan d'huile. Je sens Rose qui se recroqueville un peu plus, respectant mon besoin de silence, ce deuil permanent que je porte comme une seconde peau.
Je lace mes baskets, serrant les nœuds avec une vigueur inutile, cherchant une douleur physique, une sensation concrète pour m'ancrer dans le réel. Mes mains tremblent légèrement, alors je les contracte en poings.
Je ne peux pas abandonner.
Cette pensée est mon seul mantra, la seule corde à laquelle je me raccroche pour ne pas sombrer. Si je lâche, Lixandre perd sa mère. Si je lâche, Rose perd son refuge et son identité. Si je lâche, Melody se retrouve seule face à un monde dont elle ne comprend pas la cruauté.
Je suis le pilier d'une structure branlante, un édifice fait de secrets et de cicatrices.
Je me redresse, jette un dernier regard à la chambre vide et froide, puis je sors dans le couloir. Je dois transformer cette lourdeur en mouvement. Je dois courir, sauter, pousser mes limites jusqu’à ce que mon cœur batte si fort qu'il étouffe le bruit de mes pensées.
Je descends les escaliers, évitant la troisième marche qui grince. À chaque pas, je laisse un peu de la Mae brisée derrière moi pour revêtir l'armure de la Mae survivante. Le monde extérieur m'attend, avec ses règles, ses dangers et son indifférence.
Je vais affronter ce nouveau jour. Parce que c’est ce que nous faisons. Nous survivons.
J'atteins la porte qui mène au garage. L'air y est plus vif, chargé d'une odeur de béton froid et de métal. C’est mon sanctuaire, mon arène. Ici, il n’y a pas de place pour les doutes, seulement pour l’effort brut.
J’allume la lumière. Un néon unique crépite, jetant une lueur blafarde sur mes quelques équipements : un tapis, quelques poids de fortune, et ce sac de frappe suspendu à une poutre, vestige d’une vie où frapper était une question de survie immédiate.
Je m'approche du sac. Je sens mon pouls s'accélérer, non pas par excitation, mais par nécessité. Rose s'efface encore un peu plus, me laissant le champ libre pour cette catharsis matinale.
C’est le seul moment où je m'autorise à transformer ma tristesse en rage. Chaque coup que je m'apprête à porter est un cri muet contre le ciel noir, contre les vaisseaux, contre les hommes de la cabane, et contre ce vide dans mon lit. Je respire un grand coup, l'air glacé brûlant mes poumons.
Je ne suis pas encore brisée. Pas tout à fait.