La pénombre du salon est épaisse, seulement griffée par les silhouettes squelettiques des pins qui s'agitent derrière la vitre. Je suis allongée de côté sur le cuir froid du canapé. Je n'ai pas eu le courage de le déplier hier soir ; je me suis simplement écroulée là, encore vêtue de mes vêtements de fuite, une couverture jetée à la hâte sur mes jambes.
Mon sommeil n'a été qu'une suite de sursauts. Chaque craquement de la charpente, chaque souffle de vent contre la pierre me projetait à nouveau dans les couloirs du Monolithe.
Il est deux heures du matin. L'heure où le monde semble retenu dans un souffle court, entre l'épuisement et l'angoisse.
Je fixe le plafond, mes yeux cherchant un point d'ancrage dans l'obscurité. Par où commencer ? Comment vais-je lui dire ? Lixandre a vu les aliens emmener son père. Il a vécu avec cette image gravée au fer rouge, cultivant peut-être l'espoir secret d'un retour héroïque ou d'une libération miraculeuse. Il sait que Julian est prisonnier, mais il ne sait pas que sa cellule est son propre corps.
Je sens Rose s'agiter faiblement dans mon esprit, un écho de ma propre anxiété. Elle sait, elle aussi, que la vérité est un poison nécessaire.
Je pense au visage de 7-Alpha-92. Je pense à la froideur de ses paroles. Demain — non, tout à l'heure — quand Lixandre ouvrira les yeux dans ce sanctuaire qu'il aimait tant, je vais devoir briser le dernier lien qui le rattachait à l'innocence. Je vais devoir lui expliquer que le père qu'il attend n'existe plus que sous forme de données et de reflets trompeurs.
Le silence de la maison devient pesant. À quelques mètres de moi, derrière la porte de la chambre, Melody et mon fils dorment côte à côte. Deux enfants du nouveau monde. L'un est né du sang, l'autre du code, et je suis la seule à tenir les fils qui les relient.
Je m'extirpe de la couverture et mes pieds nus trouvent le plancher froid. Je marche à tâtons jusqu'à la cuisine, mon territoire, mon ancrage. Sans allumer la lumière, je fais chauffer un peu d'eau. Le sifflement léger de la bouilloire est le seul point de repère dans ce néant de deux heures du matin. J'infuse quelques herbes de la forêt, laissant la vapeur m'envelopper le visage.
C’est là, dans ce silence de vapeur et d'ombre, que sa voix s'élève, plus claire que d'habitude.
« Mae... je suis désolée. »
La tristesse de Rose est une onde lourde qui me traverse le diaphragme. Elle ne parle pas seulement de la fatigue de ces derniers jours.
« J’aurais dû être plus forte au Monolithe. Mais revoir ces couloirs, ces uniformes... cette sensation d'être enfermée... » Elle marque une pause, et je sens l'écho de sa terreur. « Je n'ai pas pu te protéger comme je le devais. Mon trauma a pris le dessus. »
Je serre ma tasse entre mes mains, sa chaleur me brûle presque la paume. Je revois la maison abandonnée où je l'ai trouvée, les yeux écarquillés par l'horreur, face à Silas. Ce monstre était prêt à briser ce qu'elle avait de plus sacré. Si je n'avais pas eu cette brique en main, si Lixandre n'avait pas été là...
« Ne dis pas ça, Rose », je murmure dans le noir. « Tu n'as aucune raison de t'excuser. Tu as fait de ton mieux. Ce que Silas t'a fait... ce que ce psychopathe a tenté de te voler, personne ne peut l'effacer d'un revers de main. Tu m'as aidée à tenir jusqu'ici, et c'est déjà un miracle. »
« Mais je suis une charge pour toi dans ces moments-là », insiste-t-elle, sa voix tremblante dans mon esprit.
« Tu n'es pas une charge. Tu es une survivante. Mais Rose... » je pose la tasse sur le comptoir. « Pour qu'on avance, pour que tu puisses vraiment vivre avec nous, il va falloir que tu apprennes à regarder ce trauma en face. Pas pour l'oublier, mais pour qu'il cesse d'être ton maître. Silas ne peut plus te toucher. Viktor n'est plus là pour te surveiller. On est libres. »
Le silence retombe, plus dense. Je repense à Viktor, cet humain aux principes étranges qui avait laissé faire, tournant le dos comme s'il nous offrait une chance. Grâce à lui, grâce à cette brique, j'ai récupéré deux filles au lieu d'une.
« C'est difficile », souffle-t-elle enfin. « Mais je vais essayer. Pour toi. Pour Lixandre. »
Je sens sa présence se stabiliser, s'apaiser un peu. Elle accepte enfin de ne plus être la victime de Silas, mais la partenaire de ma vie. Je bois une gorgée de ma tisane. Le goût amer des plantes me rappelle que la guérison, comme la liberté, a toujours un prix.
Je pose ma tasse encore fumante sur le plancher et je m'agenouille près de la plinthe. Mes doigts trouvent la petite encoche invisible. Dans un déclic feutré, le panneau bascule, libérant l'odeur métallique et synthétique de notre survie.
Sous mes yeux, l'inventaire de notre future cavale est aligné avec une rigueur militaire. Deux bidons d'essence pour les étapes sans station, trois sacs à dos compacts, bourrés jusqu'à la gueule de vêtements thermiques et de rations. Je vérifie les trousses de secours : les antibiotiques humains côtoient les flacons de gel régénérateur alien. Un mélange ironique, à l’image de ce que nous sommes devenues.
Je sors les deux couteaux de chasse. Le reflet de la lampe à huile danse sur l'acier froid.
« On ne pourra pas rester ici longtemps, Mae, » intervient Rose, sa voix plus ferme maintenant. « S'ils ont retrouvé la trace du disque d'argent dans le fossé, ils vont élargir le cercle. Cette maison est trop prévisible pour des algorithmes de recherche. »
Je déplie la carte de la région sur le carrelage. Les annotations que j'y ai griffonnées au fil des mois semblent maintenant être des prophéties. Des croix rouges pour les zones de patrouille, des tracés verts pour les sentiers oubliés sous la canopée.
« Tu as raison, » je murmure en suivant du doigt un chemin qui s'enfonce vers le nord, vers les massifs plus denses. « On part au petit matin. Dès que la brume sera assez épaisse pour couvrir le bruit du moteur. On charge tout dans le SUV, on active les brouilleurs portatifs, et on ne s'arrête plus avant d'avoir passé le col. »
« Et pour Lixandre ? » demande Rose avec une pointe d'appréhension. « Voyager dans cet état, sans savoir... »
« Je vais le réveiller dans une heure. Il faut qu'il sache. Il faut qu'il comprenne que le sanctuaire est fini. On doit redevenir des fantômes, Rose. Des fantômes qui mordent. »
Je commence à sortir les sacs un à un, les alignant près de la porte de la cuisine. Chaque sac est une promesse d'exil. La chanson de Lou Doillon semble marteler le rythme de mes préparatifs : c'est un recommencement, une écorchure de plus sur une vie déjà bien entaillée.
Je jette un dernier regard à la carte. Le nord est notre seule chance. Là-bas, le froid brouille les capteurs et la roche cache les cœurs.
Je range le dernier sac près de la porte, le poids de l’équipement ancrant mes pensées dans la réalité brute de notre situation. Le sifflement de la bouilloire s’est tu, laissant place au craquement régulier du bois qui travaille dans les murs. Sous mes doigts, le papier de la carte est froissé, usé, comme si chaque pli racontait une année de notre fuite.
« On sera prêtes, » murmure Rose.
Je ne réponds pas, mais je serre le manche d'un des couteaux avant de le glisser dans son fourreau. La nuit commence à pâlir très légèrement derrière les pins, annonçant ce moment entre-deux où tout bascule. L'odeur de l'essence et des herbes infusées se mélange, créant le parfum étrange de notre futur : un mélange de foyer perdu et de route sauvage.
Je m'assois une dernière minute dans l'obscurité, fixant la porte de la chambre. Dans un instant, le monde de Lixandre va changer à jamais.