Chapitre 4 - La constellation familiale

1486 Words
Le craquement du parquet à l’étage annonce leur arrivée avant même que je ne les voie. C’est une musique que je connais par cœur. Le pas léger, presque aérien, de Melody, suivi du martèlement plus désordonné de Lixandre. Ils entrent dans la cuisine comme deux planètes entrant en orbite autour du soleil que représente la table du petit-déjeuner. « Bonjour, maman ! » lance Lixandre en grimpant sur sa chaise avec l'énergie brute de ses huit ans. Ses cheveux sont en bataille, ses yeux noisette — les mêmes que les miens — pétillent déjà de curiosité. Derrière lui, Melody glisse dans la pièce comme une ombre de soie. Elle porte un pull trop grand pour elle, ses mains disparaissant dans les manches. Ses yeux, deux perles d’un noir absolu, balaient la pièce avec cette analyse constante qui lui est propre. Melody s'assoit en face de mon fils. Elle ne dit rien tout de suite, mais elle incline la tête sur le côté en observant la tartine de pain de campagne que j'ai déposée devant elle. Pour elle, la nourriture humaine est une énigme biologique, une nécessité qu'elle a appris à apprécier pour le lien social qu'elle crée. « La structure moléculaire du gluten semble particulièrement élastique aujourd'hui, Mae », déclare-t-elle d'un ton sérieux, presque clinique. Lixandre pouffe de rire en étalant son beurre demi-sel. « C’est juste du bon pain, Mel. Goûte, c’est croustillant ! » Je leur sers à manger en silence, savourant ce tableau. C’est ici, dans ce triangle formé par nous trois, que le monde extérieur s’arrête de hurler. Rose, au fond de moi, se nourrit de cette paix. Je la sens sourire à travers mes propres muscles faciaux. Melody prend un morceau de pain avec une délicatesse infinie, ses longs doigts fins manipulant la croûte comme s'il s'agissait d'un composant électronique fragile. Elle jette un coup d'œil à Lixandre, imitant son geste pour porter la nourriture à sa bouche. Elle apprend encore. Elle apprend l'humanité à travers les yeux d'un enfant qui ne voit en elle qu'une sœur un peu spéciale. Je m'appuie contre le buffet, ma tasse de tisane fumante entre les mains, les regardant interagir. Lixandre lui raconte une histoire de chevaliers et de dragons qu'il a lue hier, et Melody l'écoute avec une attention totale, essayant probablement de calculer la probabilité statistique qu'un lézard puisse cracher du feu sans s'auto-consumer. Le temps semble s'étirer, fluide et chaud. Pour quelques minutes encore, nous ne sommes pas des fugitifs, nous ne sommes pas des hôtes, nous ne sommes pas des anomalies. Nous sommes juste une famille qui prend son petit-déjeuner sous le soleil timide qui commence à filtrer par la fenêtre. Mais je sais que l'horloge tourne. Bientôt, la routine reprendra ses droits. Rose prendra ma place, et le masque de la ville recouvrira nos visages. Je regarde mes enfants, mon cœur se serrant d'un amour si v*****t qu'il en est douloureux. Ils sont mes navires dans la tempête, et je ferai n'importe quoi pour qu'ils ne fassent jamais naufrage. Lixandre ne s'arrête jamais de parler, et c’est précisément ce que Melody semble adorer, même si son visage reste souvent aussi lisse qu’une mer d’huile. Lixandre tend sa main vers celle de Melody. Il dépose une petite bille de verre bleue, un trésor trouvé dans le jardin la veille, juste à côté de son assiette. « Tiens, Mel. C’est pour ta collection de "choses logiques". Regarde, quand la lumière passe à travers, on dirait que l’océan est coincé dedans. » Melody délaisse sa tartine. Elle prend la bille entre son pouce et son index, la levant à la hauteur de ses yeux sombres. Pendant un instant, le bleu du verre se reflète dans l'abîme de ses pupilles noires, créant une galaxie miniature. « L’océan ne peut pas être contenu dans une sphère de silicate de deux centimètres, Lixandre, répond-elle doucement. C’est physiquement impossible. » Mais elle ne rend pas la bille. Au contraire, elle la serre contre sa paume, un geste purement humain qu'elle a volé à mon fils. « Je sais », soupire Lixandre avec un sourire malicieux. « Mais c’est beau, non ? » « La réfraction de la lumière est... satisfaisante », concède-t-elle. Elle se tourne ensuite vers lui et, d’un geste d’une précision déconcertante, elle arrange une mèche de cheveux qui tombe dans les yeux du petit garçon. Ses mouvements sont lents, comme si elle craignait de briser la fragilité de cet enfant qu’elle protège à sa manière. « Tu as encore des miettes sur ta joue gauche, ajoute-t-elle. Ton efficacité lors de l'ingestion est en baisse ce matin. Est-ce dû à la fatigue ? » Lixandre éclate de rire et s’essuie d’un revers de manche, nullement vexé par l'analyse clinique de sa "sœur". « Non, c'est juste que le pain de maman est trop bon ! » Melody hoche la tête, puis elle se remet à fredonner une mélodie basse, presque inaudible, qui s'accorde étrangement bien avec cet instant. Elle ne comprend pas toujours pourquoi les humains agissent par émotion, pourquoi ils pleurent ou pourquoi ils rient pour des riens, mais avec Lixandre, elle ne semble plus essayer de calculer. Elle se contente d'être là. C’est leur langage à eux. Lixandre apporte la magie et l'absurde, Melody apporte la structure et la protection. Je les regarde, le cœur battant à un rythme apaisé. Dans cette cuisine, Melody n'est pas une envahisseuse, elle est l'ancre de mon fils. Et lui, il est le soleil qui empêche cette petite étoile noire de dériver trop loin dans le froid de sa propre logique. Le temps n'est jamais perdu quand ils sont ensemble. Il est simplement suspendu. Je m'approche de la table, brisant doucement leur bulle. Je pose une main sur l'épaule de Lixandre et l'autre sur celle de Melody. C’est un geste instinctif, un besoin de sentir leur réalité physique avant que je ne doive me retirer dans les replis de mon esprit. « Regarde-les, Mae », murmure Rose avec une émotion si vive qu'elle fait vibrer mes cordes vocales sans que je ne prononce un mot. « Ils sont la seule raison pour laquelle ce monde tourne encore rond. » Je sens Rose s'approcher doucillement de la surface. Ce n'est pas encore l'heure du passage de relais complet, mais elle veut participer à cet instant. Ses sentiments de gratitude et de tendresse se mêlent aux miens, créant une chaleur diffuse dans ma poitrine. « Allez, les petits loups », dis-je d'une voix qui porte cette double douceur. « Lix, tes livres sont dans ton sac ? Mel, tu as tes partitions pour ton cours de piano ? » Melody lève les yeux vers moi. Son regard noir semble percer l'armure de mes iris noisette. Elle sent toujours quand nous sommes « deux » à la barre. Elle incline légèrement la tête, un signe de respect silencieux pour Rose, puis elle se tourne vers Lixandre. « J'ai vérifié la trajectoire de son sac de sport, Mae », répond Melody. « Il était situé sur le vecteur de sortie. Tout est optimisé. » Lixandre me fait un clin d'œil, amusé par le sérieux de son amie. « Elle veut dire que j'ai rien oublié, maman ! » Je souris et, sans réfléchir, j'embrasse le sommet de leurs crânes. Un b****r de Mae, un souffle de Rose. À cet instant précis, la distinction entre l'hôte et l'humaine s'efface derrière le rôle universel de protectrice. Je jette un coup d'œil à l'horloge au-dessus du frigo. Le temps s'est écoulé, inexorable. Le tableau familial est complet, parfait dans sa bizarrerie, mais il est temps de le ranger dans le coffre-fort de nos souvenirs pour affronter le dehors. « On y va », ordonné-je doucement. Rose se prépare. Je sens le froid de l'encre commencer à picoter le bord de mes yeux. La transition commence. Je m'assure que le sac de Lixandre est bien fermé, puis je lui ébouriffe les cheveux une dernière fois. Il rit, un son clair qui résonne contre les murs de la cuisine, tandis que Melody se lève avec une grâce silencieuse, rangeant sa chaise avec une précision millimétrée. « Ils sont prêts, Mae, souffle Rose. Et nous aussi. » Je sens son énergie s'enrouler autour de la mienne, comme une alliée fidèle. À ce moment précis, dans la douceur de cette cuisine qui sent le pain chaud et la verveine, la peur de l'avenir s'efface devant la force du présent. Nous sommes une cellule, un noyau dur que rien ne semble pouvoir briser, tant que nous restons unis. Je jette un dernier regard à la table vide, aux miettes de pain et à la tasse de tisane dont il ne reste qu'un fond tiède. Ce tableau est notre vérité, le reste n'est que du théâtre. « En route », murmuré-je. Je passe la porte de la cuisine, laissant derrière moi l'humaine pour revêtir, doucement, la peau de l'hôte.
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