Chapitre 18 - L'odeur du cèdre et du sang

1602 Words
La forêt défile à travers les vitres, deux murs de troncs gris et de branches nues qui semble vouloir se refermer sur nous. À l'intérieur du SUV, le silence est si dense qu’il devient une présence à part entière. C'est le genre de calme qui précède les grands effondrements ou les grandes renaissances. Je tiens le volant avec une fermeté presque mécanique. Mes jointures en deviennent blanches. Sous mes yeux, la route serpente, craquelée par le gel et l'abandon. J’ai l’impression que chaque kilomètre parcouru vers le nord nous déleste d’un poids, mais nous rend aussi plus vulnérables. Nous n’avons plus de murs pour nous cacher, seulement cette coque de métal et de verre qui file entre les pins. Rose est étrangement silencieuse, blottie dans un recoin de ma conscience, comme si elle aussi avait besoin de digérer cet adieu à notre sanctuaire. Melody, à l'arrière, fixe le paysage avec cette intensité propre aux siens, calculant peut-être nos trajectoires ou surveillant les fréquences invisibles qui saturent l'air. Je tends la main vers le porte-gobelet. Ma gourde contient encore une infusion de verveine et de menthe sauvage que j’ai préparée avant de partir. Le goût végétal me brûle la gorge, mais c’est la seule chose qui m’empêche de sombrer dans la léthargie. Je n'ai besoin de rien d'autre. Pas de sucre, pas d'artifice. Juste cette amertume pour rester éveillée, pour rester Mae. Le moteur gronde doucement lors d'une montée plus raide. Nous nous enfonçons dans des zones où l'homme n'a plus mis les pieds depuis le début de l'Invasion. Ici, la nature reprend ses droits, sauvage et indifférente à nos guerres de territoires. « Maman ? » La voix de Lixandre, petite et fragile dans ce silence de plomb, me fait tressaillir. Je jette un coup d'œil dans le rétroviseur. Il ne dort pas. Il n'a pas fermé l'œil depuis que nous avons quitté la maison du lac. Je ralentis légèrement l'allure, laissant le SUV glisser sur un tapis d'aiguilles de pins. Mon regard accroche celui de mon fils dans le miroir. Ses yeux sont rougis, et je vois ses petites mains serrer le tissu de son pantalon, juste au-dessus de l'endroit où, il y a peu, sa jambe était brisée. « C'est ma faute, maman, » lâche-t-il dans un souffle. « Si je n'étais pas tombé dans ces escaliers... si on n'avait pas eu besoin de cet incubateur... on serait encore là-bas. On n'aurait pas eu besoin d'aller dans la Cité. » Son sentiment de culpabilité me transperce. Il porte sur ses frêles épaules le poids de notre exil, comme si un faux pas d'enfant pouvait être responsable de la chute d'un sanctuaire. « Regarde-moi, Lixandre, » je dis d'un ton doux mais sans appel. ​Il relève la tête. « Les accidents arrivent. C'est la vie, c'est comme ça. Je ne t'en voudrai jamais d'avoir eu besoin de soins. Jamais. Mais tu dois comprendre une chose : cet équilibre qu'on avait au lac, il était fragile. Il était temporaire. » Je prends une gorgée de ma tisane amère, laissant la chaleur me redonner de la contenance. « On se cachait, Lixandre. On retenait notre souffle. Quand on passe son temps à surveiller la lisière de la forêt, quand on ne peut pas être soi-même de peur d'être découvert, ce n'est plus une maison. C'est juste une jolie prison. Un poids que l'on traîne. » Lixandre baisse les yeux vers ses mains. Pour lui, Julian était une absence familière depuis longtemps, une ombre partie trop tôt dans les griffes des aliens. Il a appris à se construire autour de mon amour et de la présence protectrice de Melody et Rose. « On n'est pas en fuite à cause de ta jambe, » je continue. « On est en route vers quelque chose de vrai. On va trouver un endroit où on n'aura plus besoin de brouilleurs pour avoir le droit d'exister. » Melody pose une main sur l'épaule de Lixandre, un geste silencieux qui vaut tous les discours. Je sens Rose s'apaiser en moi, touchée par cette honnêteté brute. L'équilibre du lac était une illusion nécessaire, mais l'heure est venue d'affronter le monde, tête haute. La route s'étire désormais comme un ruban de bitume craquelé, serpentant au cœur d'une forêt de plus en plus dense. Plusieurs heures ont passé depuis que nous avons laissé la maison du lac derrière nous. Le soleil, haut dans le ciel, perce à travers les cimes des arbres, jetant des colonnes de lumière dorée qui balayent le tableau de bord. Je roule tranquillement. C’est une étrange sensation, presque hypnotique. Le ronronnement constant du moteur et le défilement régulier des troncs créent une bulle de temps suspendu. Nous n’avons croisé personne. Pas un drone, pas un véhicule, pas une âme. La région semble avoir été vidée de toute présence humaine, rendue au silence des bois. À l'arrière, Lixandre a fini par s'assoupir contre l'épaule de Melody. Elle, par contre, reste immobile, ses yeux d'obsidienne balayant sans cesse les fréquences sur sa console portable. Ses doigts tapotent le rebord de la vitre, un rythme nerveux qui trahit sa vigilance. Je prends une petite gorgée de ma tisane, maintenant froide. L’amertume me tient éveillée. Je profite de ce moment de calme relatif pour observer le paysage. C’est beau, d’une beauté sauvage et indifférente. On pourrait presque oublier que nous sommes des proies. Mais Rose, au fond de moi, est aux aguets. Je sens sa conscience vibrer comme une corde de violon trop tendue. Elle perçoit quelque chose que mes sens humains ignorent encore. L’air dans l’habitacle est devenu plus frais à mesure que nous prenons de l’altitude. Nous nous enfonçons dans les terres hautes, là où les cartes ne sont plus tout à fait à jour. Chaque virage est une promesse et une menace. ​Je ralentis à l'approche d'une clairière isolée. Il y a un changement dans l'atmosphère, une rupture dans le chant des oiseaux. Je redresse le buste, les mains crispées sur le cuir du volant. « Mae... » murmure Rose. « Arrête-toi. Quelque chose ne va pas. » Je coupe le contact. Le silence qui s'abat sur la clairière est assourdissant, seulement rompu par le cliquetis du moteur qui refroidit. Je fais signe à Melody de rester à l'intérieur avec Lixandre et de garder un doigt sur le brouilleur. Je sors prudemment. L'air est vif, piquant, chargé d'une humidité qui monte de la terre noire. Je ferme les yeux un instant, laissant Rose prendre un peu plus de place. Elle ne voit rien de plus que moi, mais elle ressent. Elle perçoit une dissonance, une détresse qui ne vient pas de la nature. « Qu’est-ce que tu perçois, Rose ? » je souffle pour moi-même. ​« De la douleur, Mae. Épaisse. Quelqu’un se bat pour rester ici. » Je contourne le véhicule et m'avance vers la lisière du bois. Mes bottes s'enfoncent dans la mousse. Après quelques mètres, je m'accroupis. Là, sur une fougère écrasée, une traînée sombre. Je frotte la tache entre mes doigts : c’est du sang humain, encore tiède, pas encore oxydé par le froid de l'altitude. Ce n'est pas une patrouille de l'Invasion. Quelqu'un a combattu ici, avec des méthodes d'un autre temps. Quelqu'un qui sait se cacher mais qui a été touché au vif. La trace de sang s'étire vers un renfoncement rocheux, là où les sapins se serrent comme les barreaux d'une cage. C'est frais. Très frais. Rose palpite contre mes tempes, son anxiété augmentant à chaque pas que je fais vers l'obscurité des arbres. Je glisse ma main vers le couteau à ma ceinture. Je ne suis plus seule dans cette forêt. Le craquement d'une branche aurait été un avertissement. Mais ici, il n'y a que le silence, puis ce son métallique, sec et définitif : le clic d'une culasse que l'on verrouille juste derrière ma nuque. Je me fige instantanément, les doigts encore souillés par le sang trouvé au sol. Mon cœur rate un battement, mais mon instinct de survie prend le dessus. Rose se rétracte violemment en moi, terrifiée par cette menace invisible mais palpable. « Ne bouge plus. Pas un geste, pas un souffle. » ​La voix est basse, éraillée, avec un grain profond et mélancolique qui rappelle les blues les plus sombres. C’est une voix qui a l'habitude de commander et de se taire, une voix qui semble vibrer avec la même intensité que les cordes d'une guitare usée. Elle est à la fois autoritaire et chargée d'une fatigue immense. Je ne vois pas l'homme. Il fait corps avec l'obscurité des sapins, fondu dans l'écorce et les aiguilles comme s'il était né de cette forêt. Il ne dégage aucune odeur de peur, seulement une senteur boisée de cèdre et d'acier froid. Il est l'ombre qui surveille, le chasseur qui a laissé la proie s'approcher trop près de son nid. Je sens le canon de l'arme presser très légèrement contre la base de mon crâne. La précision de son approche est effrayante ; même Melody, avec ses capteurs, n'a rien vu venir. « Qui es-tu ? » reprend-il, sa voix frôlant mon oreille comme un murmure glacé. « Et qu'est-ce que tu cherches sur nos terres ? » Je reste immobile, les yeux fixés sur la mousse sombre, tandis que la tension monte comme une marée irrésistible. Derrière moi, cet homme est une énigme mortelle. Est-ce le salut ou la fin de notre voyage ? ​Le vent se lève, faisant gémir les cimes des arbres, mais l'homme ne cille pas. Dans cette clairière perdue, le temps vient de s'arrêter sur le tranchant d'une décision.
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