Chapitre 6 - La discordance

1620 Words
Le silence de la bibliothèque nous enveloppe comme une couverture lourde. C’est une atmosphère que Rose chérit par-dessus tout. Ici, entre les rayonnages qui grimpent jusqu'au plafond, le temps n'a pas la même texture. L'odeur de la poussière ancienne, de l'encre et du cuir est une constante qui la rassure. Rose s'installe derrière le grand comptoir en chêne. Ses gestes sont lents, empreints d'une fragilité que je suis la seule à percevoir. « Tout va bien, Rose. Nous sommes en sécurité ici », lui murmuré-je. Je sens sa gratitude vibrer en moi. Pour Rose, chaque moment où elle occupe le devant de la scène est une épreuve de courage. L’extérieur est une agression ; chaque regard d'un autre hôte lui rappelle l'horreur de ce qu'elle a subi. Elle porte encore en elle les cicatrices invisibles de l'homme qui l'a séquestrée, ce monstre qui ne voyait en elle qu'un parasite à briser. Sans moi, sans la force brute que je lui prête, elle se serait sans doute évaporée depuis longtemps. Elle commence à classer les retours de la veille. C’est une tâche méditative. Elle caresse la couverture des livres avant de les ranger. Elle aime leur contact ; ils sont des réceptacles de pensées humaines qui, contrairement aux vivants, ne demandent rien en retour. Ils ne jugent pas. Ils ne menacent pas. Parfois, un visiteur entre. Je sens ses muscles se crisper, son souffle se bloquer. Le trauma remonte, une vague noire qui menace de la submerger. Elle se sent soudain nue, exposée, malgré ses yeux d'ébène. Elle a peur que son instabilité ne se voie, que sa vulnérabilité ne devienne une cible. C'est là que j'interviens. Je déploie ma présence autour d'elle, comme une armure. Je lui prête ma colonne vertébrale, mon calme de mère louve. L’hôte qui s’approche du comptoir dépose un ouvrage sur l’astronomie. Ses yeux noirs rencontrent ceux de Rose. Un échange d’informations silencieux, froid, efficace. Rose incline la tête, tamponne la fiche, et l’autre repart sans avoir perçu la tempête qui faisait rage sous notre peau. « Merci, Mae », souffle-t-elle quand le silence revient. « Ta lumière est si chaude. » Elle retourne à ses livres. Dans cette cathédrale de papier, elle réapprend à exister. Elle se répète ce message à elle-même, cette promesse que nous nous sommes faite : nous ne serons plus jamais des victimes. Le calme est presque total. Mais au fond de moi, une petite voix m'empêche de me détendre complètement. C’est trop calme. Le monde est trop bien rangé. Et l'image de Lixandre, seul dans la maison, commence à hanter les coins de ma conscience. Rose s'arrête devant un grand ouvrage de botanique laissé sur une table de lecture. Elle tourne les pages avec une lenteur religieuse. Je sens son cœur — notre cœur — s'emballer légèrement. Sous ses doigts, une planche illustrée de pivoines et de camélias semble prendre vie. ​À travers ses yeux, la vision est une révélation. Là où je ne verrais que des pétales roses ou blancs, Rose perçoit des vibrations. Pour elle, les fleurs ne sont pas seulement des objets statiques ; elles sont des explosions d'énergie géométrique, des fractales de lumière qui pulsent à un rythme lent. Elle ne voit pas la couleur comme une teinte, mais comme une émotion pure. « Regarde cette courbe, Mae... » murmure-t-elle au fond de notre esprit. « C’est comme si l’univers essayait de dessiner un sourire avec de la sève. » Je reste silencieuse un instant, fascinée par cette perception. Grâce à elle, la beauté du monde prend une dimension sacrée, presque insupportable de pureté. « C’est magnifique, Rose. Je n'avais jamais pris le temps de regarder la structure interne d'une fleur de cette façon. » « Les humains créent tant de choses bruyantes », continue-t-elle avec une tristesse feutrée. « Mais cette fleur... elle n'essaie pas de dominer. Elle se contente d'être parfaite dans sa fragilité. Comme toi, Mae. Comme Lixandre. » Cette comparaison me touche en plein cœur. Dans ce silence partagé, au milieu des livres, nous avons une conversation que peu d'êtres sur cette planète peuvent comprendre. Nous parlons de la persistance de la beauté dans un monde qui a sombré dans l'ombre. « Tu sais, Rose », lui dis-je doucement, « avant, je pensais que la beauté était quelque chose que l'on possédait ou que l'on admirait de loin. Mais depuis que tu es là, je comprends qu'elle est dans le lien. Dans le fait de voir le monde à travers le regard d'une autre, d'accepter de ne pas tout comprendre mais de tout ressentir. » Rose caresse le papier glacé une dernière fois. « Le monde est encore beau, Mae. Même s'il est blessé. Tant qu'il y aura une fleur pour pousser dans le béton et une mère pour protéger son petit, la lumière ne s'éteindra pas vraiment. » Cette certitude m'apporte une paix inattendue. Pour un instant, le trauma de Rose et ma peur de mère s'effacent. Nous ne sommes plus deux espèces en conflit, mais deux consciences unies par l'émerveillement L'image de la fleur s'estompe alors que Rose laisse ses mains retomber sur le bois sombre du comptoir. Une ombre passe dans son regard d'encre, une nuance de gris que même la lumière de la bibliothèque ne peut éclairer. « Mae... » murmure-t-elle, et je sens sa conscience se recroqueviller légèrement, comme une plante touchée par le gel. « Pourquoi cette noirceur ? Pourquoi cet homme a-t-il voulu me posséder comme un objet mort alors que je respirais encore ? » La question est brute, sans filtre. Rose comprend les équations complexes, la résonance des couleurs et la symétrie des étoiles, mais la cruauté humaine reste pour elle un paradoxe insoluble. Elle ne saisit pas comment une espèce capable de créer des symphonies et de chérir des fleurs peut, dans le même souffle, cultiver la haine ou la domination. « Ce n'est pas de la logique, Rose », lui répondis-je avec une amertume que je ne peux cacher. « C'est une faille. Certains humains ont un trou noir à la place du cœur. Ils pensent que pour exister, ils doivent éteindre la lumière des autres. » « Mais il me faisait mal... et il souriait », continue-t-elle, sa voix intérieure tremblante de l'écho de son traumatisme. « Chez nous, la douleur est un signal de dysfonctionnement, jamais une source de plaisir. Je cherche dans vos livres, dans vos histoires, et je vois des guerres, des cages, des larmes... C'est si lourd, Mae. Parfois, je crains que cette noirceur ne finisse par nous tacher toutes les deux. » Je sens la vulnérabilité de Rose, ce sentiment d'être une proie dans un monde de prédateurs, même si les prédateurs ont désormais des yeux noirs comme les siens. « La noirceur ne gagne pas tant qu'on refuse de lui ressembler », lui dis-je avec force, essayant de stabiliser son esprit vacillant. « Tu as survécu à cet homme. Tu as trouvé Lixandre, tu m'as trouvée. Ta capacité à t'émerveiller devant une pivoine après tout ce que tu as vécu, c'est ta plus grande victoire sur lui. Il n'a pas réussi à te rendre cynique. » Rose reste silencieuse, absorbant mes mots. Elle essaie de réconcilier ma tendresse de mère avec la violence de l'homme qui l'a séquestrée. C'est un équilibre précaire. Pour elle, l'humanité est une pièce de monnaie qui tourne sans cesse : un côté baigné de soleil, l'autre plongé dans un abîme de boue. « Je préfère ta lumière, Mae », finit-elle par dire. « Mais j'ai peur de ce que les humains pourraient encore nous faire si nous étions découvertes. » Cette peur est le ciment de notre lien. Une peur partagée qui nous rend plus fortes, mais qui nous rappelle aussi que notre paix n'est qu'un sursis. L'air de la bibliothèque semble soudain se raréfier, devenant aussi froid et sec qu'une crypte. La voix de Roo Panes s'éteint dans un souffle, laissant place à un silence qui n'a plus rien de réparateur. C’est un silence qui pèse, qui oppresse, comme le calme avant l'effondrement d'une falaise. « Rose... quelque chose ne va pas », murmuré-je, le cœur battant contre mes côtes comme un oiseau pris au piège. Ce n'est pas une pensée claire, c'est une décharge d'adrénaline qui irradie depuis le centre de mon être. Le lien avec Lixandre, cette corde invisible qui nous unit par-delà la distance, vient de vibrer d'une note discordante. Une sensation de froid glacial m'envahit, la certitude instinctive qu'une menace vient de franchir le périmètre de notre sécurité. Rose se redresse d'un coup, abandonnant le livre de botanique. Ses yeux d'encre scannent l'entrée de la bibliothèque, reflétant mon angoisse. La porte s'ouvre déchirant le silence. Mais ce n'est pas un visiteur ordinaire.​ Melody entre. Elle ne court pas — elle ne court jamais — mais sa démarche est plus rapide, plus saccadée que d'habitude. Son visage, d'ordinaire si impassible, est marqué par une tension qui fait ressortir la pâleur de sa peau. Ses yeux noirs sont fixés sur Rose avec une intensité terrifiante. Elle s'arrête devant le comptoir, ses mains serrées sur les sangles de son sac. Elle ne dit rien pendant une seconde, mais l'air autour d'elle semble vibrer d'une fréquence d'urgence que Rose capte immédiatement. « Lixandre », articule Melody d'une voix blanche. Un seul mot. Un verdict.​ Je sens le monde basculer. La noirceur de l'humain dont nous parlions il y a un instant n'est plus un concept philosophique : elle est là, sur le pas de notre porte, prête à tout dévorer. La mauvaise augure n'est plus un pressentiment, c'est une réalité qui porte le nom de mon fils.
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