L'écho du repas s'efface, laissant place à une atmosphère plus feutrée, presque confessionnelle. Thomas s'est éloigné avec les enfants vers le fond de la grotte pour examiner une vieille carte, leur laissant un semblant d'intimité.
Hendrix est toujours là, adossé à sa paroi de granit. Il me fixe, son regard émeraude brillant d'une lueur que je n'avais pas encore vue : une curiosité qui brûle ses propres barrières. Il finit par se détendre, ses mains lâchant enfin ses sangles pour se poser à plat sur ses genoux.
« Je n'arrive pas à vous classer, Maelyne, » dit-il d'une voix basse, presque une confidence. « Dans mes dossiers, vous devriez être une anomalie à effacer. Mais ici… »
Il s'interrompt, et je vois ses yeux parcourir mon visage comme s'il cherchait une faille dans un mur. Je sens son attraction, une force invisible qui tire sur les fils de mon propre cœur. C'est une tension étrange, faite de respect et d'une peur sourde de ce que je représente. Pour lui, je suis une lumière trop vive, celle qui révèle les cicatrices qu'il a passé sa vie à ignorer.
Rose frémit en moi. Ses émotions se mêlent aux miennes, comme de l'encre dans de l'eau claire. « Il est fait de tempêtes et de silences, Mae. C'est un homme qui a construit un château de fer pour protéger un cœur de verre. Il veut s'approcher, mais il a peur de se briser contre ta vérité. »
« Comment vous avez fait ? » reprend-il brusquement, ignorant la distance qu'il essaie pourtant de maintenir. « Comment une femme seule, avec un enfant et deux… êtres brisés, a pu survivre aux patrouilles, aux scans et à la faim pendant tout ce temps ? Pourquoi fuyez-vous vraiment ? »
Je soutiens son regard. Je ne vois plus le soldat, mais l'homme qui a besoin de croire qu'une autre voie est possible.
« On a survécu parce qu'on n'avait pas le choix, Hendrix. On a appris à lire le vent, à écouter les battements de cœur des machines. On a vécu dans les interstices du monde, là où personne ne pense à regarder. »
Je marque une pause, laissant le silence de la grotte souligner mes mots.
« Et on fuit parce qu'on en a assez de n'être que des fantômes. On ne cherche pas la guerre, ni la gloire. On cherche un endroit où l'on peut poser nos sacs sans vérifier le ciel toutes les dix minutes. On cherche une maison. Une vraie. Un toit où Lixandre pourra grandir et où Melody pourra jouer du piano sans craindre que le son ne nous trahisse. »
Hendrix fronce les sourcils. Le mot "maison" semble sonner étrangement à ses oreilles, comme un concept oublié ou une langue qu'il ne parle plus.
« Une maison… » répète-t-il doucement. « Dans ce monde, c'est une cible, Maelyne. Pas un refuge. »
« Peut-être, » je réponds en me rapprochant imperceptiblement. « Mais c'est pour cette cible qu'on se bat. Pour le droit d'avoir une adresse, un jardin, et un avenir qui ne soit pas dicté par un matricule ou un uniforme. C'est ça, notre lumière. C'est ça qui nous fait tenir. »
Il ne répond pas, mais je vois son regard dériver vers les enfants. Le paradoxe de cet homme est là : il est le rempart qui nous protège pour l'instant, tout en étant le symbole de l'ordre qui veut nous anéantir.
Hendrix détourne le regard, ses doigts traçant nerveusement un sillon dans la poussière du sol. Le mot "maison" semble agir sur lui comme un poison lent, ou peut-être comme un remède trop puissant.
« Une maison..., » murmure-t-il, et sa voix n'est plus celle d'un commandant, mais celle d'un homme qui se souvient. « J'en ai eu une, il y a une éternité. Des murs blancs, un porche qui grinçait, et l'odeur de la pluie sur le bitume chaud. Mais quand la Cité a débarqué, les maisons sont devenues des cercueils de béton. On nous a appris que l'attachement était une faille structurelle. Si tu n'as rien à perdre, tu n'as rien à craindre. »
Il lève ses yeux vers moi, et je vois la solitude brute qui hante ses nuits.
« Depuis, ma maison, c'est mon armure. C'est le bruit du chargeur qui s'enclenche. C'est efficace, Maelyne. Ça ne brûle pas, ça ne s'effondre pas. »
Je m'approche un peu plus, brisant la distance de sécurité qu'il tente de maintenir.
« Tu te trompes, Hendrix. Ce dont tu parles, c'est un abri, pas une maison. Un abri te protège de la pluie, mais une maison te protège de l'oubli. »
Je désigne du regard Lixandre qui rit à une blague de Zayn, et Melody qui observe les cristaux au plafond.
« Pour nous, la maison n'est pas un lieu sur une carte. Ce n'est pas quatre murs et un toit. On a vécu dans des caves, dans des voitures, sous des tentes de fortune... et pourtant, on était chez nous. Parce qu'une maison n'est rien sans les gens qu'on aime. C'est l'endroit où tu n'as pas besoin de porter ton armure pour être en sécurité. C'est là où tes silences sont compris, où ta lumière ne fait pas peur. »
Je pose ma main sur la sienne, une fraction de seconde. Il ne la retire pas, mais je sens un tressaillement parcourir tout son bras.
« On ne cherche pas un endroit parfait, Hendrix. On cherche l'endroit où l'on pourra enfin être nous-mêmes, ensemble, sans que le monde ne nous demande de choisir entre survivre et vivre. »
Hendrix baisse la tête, ses épaules s'affaissant imperceptiblement.
Rose murmure en moi, une onde de compassion pure : « Son château est en train de s'effondrer, Mae. Il réalise que sa forteresse est vide. »
« Je ne sais pas si un tel endroit existe encore, » finit-il par dire, sa voix n'étant plus qu'un souffle.
« Il existera parce qu'on le construira, » je réponds avec une certitude qui semble le désarmer.
Hendrix reste silencieux, ses yeux fixés sur l'endroit où ma main a frôlé la sienne. Ce n'est pas un silence de rejet, mais celui d'un homme qui recalibre toute sa vision du monde. Il observe la manière dont j'ai organisé notre campement de fortune : chaque sac est à sa place, les tours de garde sont tacitement établis, et malgré l'aspect précaire de cette grotte, une forme d'ordre apaisant s'est installée.
Il finit par se lever, reprenant sa posture de sentinelle, mais la raideur de ses épaules a disparu. Il jette un dernier regard circulaire sur nous tous, s'attardant sur la façon dont j'ai bordé Lixandre et Melody avec les dernières couvertures sèches.
« Vous êtes mieux préparés que bien des unités de reconnaissance que j'ai commandées, » admet-il d'une voix sourde, presque malgré lui. « Ce n'est pas juste de la chance. C'est une discipline que je ne pensais pas trouver chez des... civils. »
C’est sa manière à lui de me faire un compliment, de reconnaître que ma lumière n'est pas une faiblesse, mais une force tactique qu'il commence à respecter profondément.
La nuit finit par s'installer pour de bon dans la grotte. Les respirations deviennent plus lourdes, plus régulières. Zayn s'est endormi, apaisé par le repas et la présence de Thomas. Hendrix prend le premier quart de veille, assis à l'entrée de l'ombre, sa silhouette se découpant contre le ciel étoilé. Il veille sur ce "château" invisible que nous formons, sur cette maison sans murs que j'ai bâtie au milieu de nulle part.
Pour la première fois depuis des mois, en fermant les yeux, je n'ai pas l'impression de fuir. J'ai l'impression d'avancer.