Moi, je ne suis qu’une mère en sursis, et ma mission : tenir debout.
Je commence par les articulations. La nuque, les poignets, les chevilles. Tout craque sous la lumière crue du garage. Rose, d'habitude si calme, semble se recroqueviller en moi devant cette montée de tension. Elle n'aime pas la violence, même celle que j'inflige à l'air ambiant.
Puis, j'accélère.
Je ne suis pas une combattante d'élite. Avant que les vaisseaux ne déchirent notre ciel, je n'étais qu'une femme ordinaire qui prenait quelques cours de self-défense le jeudi soir pour se rassurer.
Aujourd'hui, ces mouvements sont devenus des réflexes de survie, des prières mécaniques.
Je frappe le sac de sable.
Un-deux. Esquive. Crochet.
La douleur irradie dans mes phalanges à chaque impact. C’est ce que je cherche. Je veux que mes muscles brûlent, je veux que mon souffle devienne court, je veux que la fatigue physique étouffe ce hurlement silencieux dans mon cœur.
Je frappe pour Julian, disparu dans la forêt. Je frappe pour la cabane, pour la peur, pour les mains de ces hommes qui n'auraient jamais dû toucher une enfant. À chaque impact, une image flash : les yeux noirs des hôtes, la sueur sur mon front quand nous courions dans la boue, le regard terrifié de Rose avant que nous ne devenions nous.
La sueur commence à piquer mes yeux. Mon t-shirt colle à mon dos. La douleur dans mes épaules devient une morsure vive, mais je refuse de m'arrêter. Si je m'arrête, la tristesse du matin me rattrapera. Si je m'arrête, je redeviendrai cette femme fragile qui veut juste pleurer sous sa couette.
Alors je continue. Je m'inflige ce supplice volontaire, cette douleur contrôlée qui est la seule chose que je maîtrise encore dans ce monde. Ici, dans ce garage froid, je ne suis pas un hôte, je ne suis pas une fugitive. Je suis une force cinétique.
Je termine par une série de pompes, le front frôlant le béton froid. Mes bras tremblent, mes poumons sont en feu.
Encore une. Pour Lixandre.
Encore une. Pour Melody.
Encore une. Pour ne pas sombrer.
Quand je m'écroule finalement sur le tapis, à bout de souffle, le silence du garage revient, seulement troublé par les battements sourds de mon cœur qui tambourinent contre mes tempes. Je suis en vie. Ça fait mal, mais je suis là.
Je ferme les yeux un instant.
Je reste allongée sur le béton froid, les bras en croix. Ma poitrine se soulève et s'abaisse au rythme de mon souffle erratique. Le silence qui suit la musique est presque assourdissant, mais pour la première fois depuis mon réveil, le poids sur mon âme semble s'être déplacé vers mes muscles. C'est une douleur que je peux nommer, que je peux localiser. C'est plus gérable ainsi.
« C'est assez, Mae... » murmure Rose. Sa présence est comme une main douce posée sur mon esprit bouillonnant. « Reviens vers nous. »
Je prends une dernière grande inspiration et je me redresse pour entamer les étirements. C'est le moment de la transition.
Je passe en position de l'enfant, le front contre le tapis, étirant ma colonne vertébrale. Je sens chaque fibre de mon dos se détendre. Puis, je passe à la posture du cobra, redressant le buste vers le plafond.
Je ferme les yeux. Dans cette immobilité retrouvée, la symbiose entre Rose et moi devient plus fluide. La colère s'évapore pour laisser place à une vigilance froide.
Je passe d'une posture à l'autre avec une lenteur rituelle. Étirer les jambes, dénouer les hanches. À chaque mouvement, je prépare le terrain pour Rose. Je lui rends un corps souple, prêt à affronter la station debout à la bibliothèque, prêt à protéger nos enfants.
Je termine debout, les bras tendus vers le ciel, puis je les relâche le long du corps. La Mae brisée du lit a été consumée par l'effort. Celle qui remonte l'escalier vers la cuisine est une machine bien huilée, une gardienne dont l'armure est scellée par la sueur.
Je jette un dernier regard au sac de frappe qui oscille encore légèrement dans l'ombre.
« On y va, Rose. »
Je quitte le garage, laissant derrière moi l'odeur de sueur et de fer. Je traverse le couloir d'un pas lourd et m'enferme dans la salle de bain. Le clic du verrou résonne comme le verrouillage d'un sas de décompression.
Entre ces quatre murs de carrelage pâle, je ne suis plus la guerrière qui frappe pour ne pas hurler. Je ne suis pas encore la mère qui sourit pour rassurer.
Je suis juste Maelyne.
Je m'approche du lavabo et pose mes mains sur le rebord froid. Je lève les yeux vers le miroir. Mon reflet me frappe avec une clarté impitoyable. Mes cheveux sombres, mouillés de sueur, collent à mes tempes et encadrent mon visage aux traits délicats, héritage de mes origines asiatiques. Mes yeux noisette, d'un brun chaud tacheté d'or, me fixent avec une intensité farouche. Ils sont encore là. C'est le dernier territoire qui m'appartient totalement avant que Rose ne prenne le relais.
Je me déshabille et entre dans la cabine de douche. J'ouvre le robinet au maximum, cherchant la limite du supportable. L'eau jaillit, brûlante, presque bouillante. La vapeur envahit instantanément l'espace, créant un brouillard épais qui masque le monde.
Sous ce déluge de feu, je ferme les yeux. Je veux que cette eau dissolve la couche de noirceur qui s'est déposée sur mon âme. Je veux qu'elle emporte la poussière de nos années d'errance, l'odeur de la grotte, le souvenir des mains de Julian que je ne sens plus sur moi. J'imagine que l'eau brûle mes doutes, qu'elle nettoie les recoins de ma conscience où se cache la peur.
« Mae, tu vas te brûler... » intervient Rose, sa voix intérieure teintée d'une inquiétude maternelle.
Je ne réponds pas tout de suite. Je laisse la chaleur rougir ma peau, forçant mon corps à se concentrer sur cette sensation pure et dévorante. C'est une autre forme de catharsis. La douleur du garage était une explosion ; celle-ci est une purification.
Peu à peu, la tension dans mes épaules s'évapore avec la vapeur. Je baisse la température, l'eau devenant plus douce, plus humaine. Je passe mes mains sur mon visage, essuyant le passé pour préparer l'avenir.
Je sors de la douche, la peau vibrante de chaleur. Je m'essuie et me regarde une dernière fois dans la glace embuée. Je passe ma main sur le verre pour dégager mon reflet. Mes iris noisette brillent d'un éclat nouveau, lavés de la tristesse du réveil.
Le sas a fonctionné. La femme brisée est restée sous l'eau chaude. La mère est prête.
Je sors de la brume de la salle de bain, enveloppée dans un peignoir épais. La chaleur résiduelle de l'eau brûlante crépite encore sur ma peau, mais l'effet d'anesthésie commence déjà à s'estomper. Je sais ce qui m'attend de l'autre côté de cette porte : la vie, les responsabilités, et ce masque de normalité que je dois porter comme une armure.
Je jette un dernier regard au miroir. Mes yeux noisette semblent me dire adieu pour quelques heures. Bientôt, ils seront des puits de ténèbres, et je ne serai plus qu'une passagère silencieuse.
Je respire un grand coup, redresse mes épaules et ouvre la porte. Le couloir est encore sombre, mais j'entends déjà le murmure étouffé de Melody dans la chambre du fond, un bourdonnement de notes mathématiques qu'elle chante pour réveiller Lixandre en douceur.
Le combat de la nuit est terminé. Celui de la journée commence.