Le silence de la bibliothèque, autrefois protecteur, devient une cage suffocante. Rose est pétrifiée derrière le comptoir, ses mains encore posées sur le livre de botanique. Je sens son angoisse monter en une spirale de fréquences aiguës qui me vrille les tempes.
Melody est devant nous, ses petits doigts crispés sur son sac de piano. Ses yeux noirs, d'ordinaire si profonds et calmes, semblent maintenant agités par un orage interne.
« Melody, parle-moi ! » ordonne Rose, sa voix trahissant une fêlure que les autres hôtes ne devraient pas entendre.
La petite fille secoue la tête, un geste saccadé, presque mécanique.
« Je ne peux pas... encoder », murmure-t-elle. « Lixandre est dans une boucle de rétroaction illogique. Il y a... une rupture de la fréquence. Une émission de chaleur instable. Le vecteur est brisé, Mae. Le vecteur est brisé ! »
Ses mots s'entrechoquent, dépourvus du sens clinique qu'elle affectionne tant. Elle essaie de traduire une émotion humaine — la peur — à travers sa grille de lecture alien, et le résultat est un chaos de données incompréhensibles. Mais pour moi, derrière le rideau d'encre, le message est limpide.
Je sens la panique me submerger. Si Melody, avec sa logique de fer, perd pied, c'est que l'heure est grave. Mon instinct de mère hurle dans l'obscurité de ma conscience. Lixandre. Mon petit garçon. Seul dans cette maison isolée, devenu la cible d'un monde qui ne tolère pas son existence.
« Rose, bouge ! » crié-je intérieurement. « Prends le contrôle des jambes, on part ! »
Rose ne se fait pas prier. Elle contourne le comptoir avec une agilité de prédatrice. Elle ne cherche plus à simuler la lenteur des bibliothécaires. Elle attrape la main de Melody. Le contact est électrique.
« Dis-moi juste où, Melody. Est-ce qu'il est blessé ? Est-ce qu'il y a quelqu'un ? »
Melody fixe le vide, ses lèvres tremblant légèrement.
« L'intégrité de la structure est compromise, Rose. Il y a une interférence... qui n'était pas prévue dans le cycle de la journée. Lixandre est... silencieux. Il est devenu un silence total. »
Le silence total. Pour un enfant aussi vif que mon fils, le silence est un cri d'alarme.
Nous nous précipitons vers la sortie. Alors que nous franchissons les grandes portes, je sens des yeux sur nous. Les hôtes sur la place se tournent imperceptiblement vers nous. Ils sentent notre hâte, notre manque de synchronisation avec le rythme de la ville. Nous sommes des notes fausses dans leur symphonie parfaite.
Nous nous élançons sur la place, et l'harmonie parfaite de la ville se brise au contact de notre affolement.
Rose ne court pas comme une humaine ; sa course est fluide, presque trop rapide, une succession de mouvements optimisés qui hurlent notre différence. Melody suit, son petit corps projeté vers l'avant, ses yeux fixés sur un point invisible que seule sa logique perçoit.
À mesure que nous traversons les artères principales, le monde s'arrête. Littéralement.
Un homme qui taillait sa haie suspend son geste, le sécateur brillant au soleil. Une femme qui marchait d'un pas métronomique pivote sur ses talons. Leurs têtes tournent avec une synchronisation effrayante, comme si un seul et même esprit venait de recevoir une notification d'anomalie.
Des dizaines, puis des centaines de pupilles d'ébène convergent vers nous. Ce n'est pas de la curiosité humaine, c'est un scan. Une évaluation froide. Ils voient Rose, l'hôte solitaire, et Melody, la petite prodige, courir avec une intensité qui n'a pas sa place dans leur utopie de plomb.
« Rose, ne regarde pas ! » crié-je, sentant sa panique monter. « Continue ! »
Nous quittons le centre pour nous engager dans les quartiers résidentiels. Ici, les têtes apparaissent derrière les vitres propres des maisons. Des silhouettes sombres se dessinent derrière les rideaux. Leurs regards sont des poids qui s'accrochent à nos vêtements, essayant de nous ralentir, de nous clouer au sol pour nous "corriger".
Nous bifurquons enfin dans la ruelle isolée. Le goudron laisse place à la terre battue et aux herbes folles. Les regards s'estompent derrière le feuillage des arbres, mais leur écho persiste sous ma peau.
Le silence ici est différent. Il n'est pas calme, il est chargé.
Nous débouchons enfin dans notre ruelle. C'est un cul-de-sac oublié, là où le goudron de la ville s'effrite pour laisser place à la terre sèche et aux premières ronces. Ici, les maisons sont plus espacées, cachées derrière des haies sauvages qui n'ont pas encore subi la taille millimétrée des occupants du centre. La forêt ne commence qu'à quelques centaines de mètres, sombre et impénétrable, comme une promesse de refuge ou un avertissement.
Rose s'arrête net à dix mètres de notre perron. Ses yeux noirs fixent la façade de bois gris avec une intensité de prédatrice aux aguets. Melody, à ses côtés, tremble de tout son long, ses mains serrées sur ses oreilles comme pour étouffer un cri que nous n'entendons pas.
« Regarde, Mae... » murmure Rose, et je sens sa gorge se nouer.
Je regarde à travers ses yeux. La porte d'entrée est là. Elle est parfaitement fermée. Le pêne est enclenché, exactement comme nous l'avions laissé ce matin. À l'extérieur, rien n'a bougé. Le silence est de plomb, à peine troublé par le bourdonnement d'une mouche.
C'est ce calme qui est terrifiant. Si la porte est close, pourquoi Melody a-t-elle ressenti cette rupture ? Pourquoi mon instinct me hurle-t-il que l'air à l'intérieur n'est plus le même ?
La maison, d'ordinaire notre sanctuaire, ressemble soudain à un tombeau scellé. Pas un bruit ne filtre des fenêtres. Pas une ombre ne passe derrière les rideaux.
Rose avance d'un pas, puis deux. Elle sort la clé de sa poche. Le métal tremble dans ses doigts.
Nous sommes devant le seuil. La porte est fermée, le secret est encore gardé du monde extérieur, mais derrière ce bois protecteur, je sens que notre vie vient de basculer dans l'inconnu.