Le clic de la serrure résonne comme un coup de feu dans le silence oppressant du hall. Rose pousse la porte, et l'air intérieur nous gifle, chargé d'une odeur de poussière et d'une vibration de détresse pure.
Mes yeux — nos yeux — tombent immédiatement sur la tache de couleur au pied de l'escalier.
Lixandre.
Il est étendu là, le corps désarticulé contre le bois sombre du parquet. Sa jambe gauche est repliée sous lui selon un angle que la biologie humaine ne devrait jamais permettre. Le tibia semble avoir percé la chair, une vision de nacre blanche et de rouge vif qui hurle la douleur. Son visage est d'une pâleur de craie, ses yeux clos, et une mèche de cheveux sombres est collée à son front par la sueur.
Pendant une seconde, le temps se fige. Rose recule, submergée par un afflux de données qu'elle ne peut traiter. La souffrance physique de Lixandre la paralyse ; elle voit les fréquences de sa vie vaciller, elle entend le silence de son inconscience comme un vide intersidéral. Son trauma remonte, elle revoit les cordes, la violence... elle perd pied.
« Pousse-toi », Rose.
Ma voix intérieure n'est plus un murmure. C'est un cri de guerre.
Une force primordiale, celle que j'ai puisée dans les forêts sombres en portant mon fils, remonte en moi. Je n'attends pas sa permission. Je ne demande pas le passage. Je me jette contre les parois de notre esprit commun avec une violence désespérée. Je sens le froid de l'encre refluer, chassé par le feu de mon adrénaline maternelle.
Mes muscles se contractent, mes poumons aspirent une bouffée d'air brûlante. Dans le miroir du hall, je vois mes pupilles noires se rétracter violemment, laissant place à une explosion de noisette sauvage. Je reprends les commandes.
« Lixandre ! »
Le cri s'échappe de ma gorge, rauque, humain, déchirant. Je me jette à genoux sur le parquet, ignorant la douleur des chocs. Mes mains tremblantes encadrent son visage.
« Mon bébé, mon petit loup, réveille-toi... Lix, regarde maman... »
Il ne bouge pas. Sa peau est glacée. Derrière moi, Melody est restée sur le seuil, ses yeux d'ébène fixés sur la jambe brisée. Elle murmure des calculs, des probabilités de survie, mais sa voix tremble. Rose, tapie au fond de notre conscience, pleure en silence, dévastée de ne pas avoir su anticiper l'accident.
Je pose deux doigts sur son cou. Le pouls est là. Faible, mais régulier.
« Melody, ferme la porte ! » hurlé-je sans quitter mon fils des yeux. « Verrouille tout ! »
Je dois agir. Je dois réduire la fracture, arrêter l'hémorragie, mais je suis seule. Une humaine redevenue vulnérable dans une maison isolée, avec pour seules alliées deux entités dépassées par la fragilité de la chair.
L'odeur du sang — de fer chaud et lourd — sature l'air. Il s'étale sur le bois clair du parquet en une flaque sombre qui semble dévorer la lumière. La vue du sang de mon fils agit comme un déclencheur dévastateur pour Rose.
Au fond de notre esprit, je sens Rose s'effondrer. Pour elle, ce liquide vital qui s'échappe, c'est l'image même de sa propre agonie lorsqu'elle était séquestrée. Elle revoit les entailles, la cruauté gratuite de cet homme qui aimait la voir faiblir. Elle s'enroule sur elle-même, une petite boule de lumière bleue étouffée par des ombres noires.
« Rose ! Regarde-moi ! » je lui crie, tout en déchirant ma chemise pour presser la plaie de Lixandre. « Regarde Lixandre ! Il se vide de sa vie. Tu es la seule à pouvoir stopper ça ! »
Je sens sa résistance, sa terreur. Mais je ne la lâche pas. Je force nos souvenirs à fusionner : l'amour qu'elle porte à ce petit garçon, les rires qu'ils ont partagés. Je lui montre que ce sang n'est pas une punition, mais un appel au secours.
« Aide-le, Rose. Utilise ce que tu es. »
Lentement, avec une hésitation qui me brise le cœur, elle remonte vers la surface. Nos mains — celles que je contrôle par la force de ma volonté — commencent à trembler. Une lueur d'un bleu électrique, presque surnaturel, commence à poindre sous la peau de nos paumes. C’est sa signature, son don rare parmi les siens.
La lumière bleutée devient plus intense, projetant des ombres mouvantes sur les murs du hall. Je guide nos mains vers la fracture ouverte, là où le sang pulse encore trop vite. Dès que la lumière entre en contact avec la chair de Lixandre, un sifflement doux se fait entendre. Le flux se ralentit, les vaisseaux se referment sous l'effet de cette énergie alien, mais la douleur, elle, reste entière, emprisonnée dans le corps de mon fils. Son visage se crispe dans son inconscience, une plainte sourde s'échappant de ses lèvres pâles.
« C'est bien, Rose... continue... » je murmure, la voix brisée par l'émotion.
Rose donne tout ce qu'elle a, épuisant ses réserves pour colmater la brèche. La lumière bleue illumine notre visage — un mélange troublant de nos deux identités.
La lumière bleue qui émanait des mains de Rose vient de s'éteindre, nous laissant dans une pénombre étouffante, seulement troublée par la respiration sifflante de Lixandre.
À mes côtés, Melody est une statue de sel. Ses yeux noirs sont fixés sur le corps inerte de mon fils, mais elle semble regarder à travers lui, vers un abîme de données qu'elle ne peut plus traiter. Elle ne bouge plus, ne parle plus. Le trop-plein d'émotions humaines qu'elle a absorbé aujourd'hui a fait griller ses circuits logiques.
« Melody ! » crié-je, ma voix résonnant contre les murs de bois. « Melody, regarde-moi ! »
Rien. Elle est perdue dans son propre silence, désemparée face à cette fragilité organique qu'elle ne peut réparer. Elle, la prodige, la calculatrice, est réduite à l'impuissance parce que Lixandre ne répond à aucune règle de son monde.
« Rose, aide-moi à la secouer ! »
Mais Rose ne répond pas non plus. Elle est un poids mort au fond de notre esprit, murée dans le silence de son traumatisme et l'épuisement de son don. Je suis seule. Seule au milieu de deux entités pétrifiées, avec un enfant dont la vie s'écoule.
« Melody, écoute-moi bien ! » Je saisis ses petites épaules et la secoue, mes yeux noisette plongeant dans son regard d'encre. « Il ne peut pas se guérir tout seul. Il n'a pas vos cellules, il n'a pas votre régénération. Si on ne fait rien, il va s'éteindre. Il doit y avoir une solution. Ta logique, tes accès... trouve quelque chose ! »
La petite fille cligne des yeux. Une larme, étrangement humaine, roule sur sa joue pâle. Le choc de ma voix semble avoir forcé une brèche dans sa paralysie. Elle regarde la jambe de Lixandre, puis mes mains ensanglantées.
« Les humains... sont si fins », murmure-t-elle d'une voix brisée, comme si elle découvrait l'extrême fragilité du verre. « On ne peut pas le réparer ici, Mae. Sa structure est trop endommagée. L'hémorragie est stoppée, mais l'infection et le choc traumatique vont le détruire. »
« Alors quoi ? Il y a forcément un moyen ! »
Melody se redresse, une lueur de détermination froide reprenant le dessus sur son effroi. Elle baisse la voix, comme si les murs de la ville pouvaient l'entendre.
« Il y a une solution, Mae. Mais elle nous expose tous. C'est un aller simple vers leur monde. C'est... au-delà du risque. C'est un suicide pour nous deux. »
Je serre la main de Lixandre, sentant son pouls faible battre contre ma paume.
« Dis-le-moi. »
« Pas ici », répond-elle en jetant un regard nerveux vers la fenêtre. « On doit le stabiliser et sortir d'ici avant que les fréquences de la ville ne détectent l'anomalie de l'éclat bleu de Rose. Je te dirai tout, mais Mae... tu ne vas pas aimer l'endroit où nous devons l'emmener. »
Lixandre est un poids inerte entre mes bras, une réalité trop lourde pour le monde de verre de Rose et Melody. Je sens la chaleur quitter lentement son corps, et chaque seconde de silence est une seconde de vie qui s'envole.
Je lève les yeux vers Melody. Elle ne ressemble plus à une enfant ; ses traits sont tirés par une sagesse ancienne et terrifiante. Elle regarde la porte fermée, puis le corps de mon fils, pesant le prix de ce qu'elle s'apprête à demander.
« Prépare-le, Mae », dit-elle enfin d'une voix qui ne tremble plus. « Prépare-le à quitter l'ombre. »
Je serre Lixandre contre moi, mon front contre le sien. Le pacte est scellé. Pour le sauver, je vais devoir le porter dans la gueule du loup. Le secret de la maison isolée est mort cet après-midi, brisé en même temps que les os de mon fils.