Le rouge de l'alerte inonde la salle, transformant le gel de l'incubateur en une poche de plasma sombre. Sur le cadran holographique, les chiffres défilent : encore trois minutes. Trois minutes avant que les tissus de Lixandre ne soient totalement soudés. Trois minutes de trop.
« Ils arrivent », souffle Melody, ses doigts volant sur une console de maintenance qu'elle a forcée. « Je vais surcharger les serveurs de la Cité. Si je crée une anomalie de masse dans le quartier financier, les sentinelles hésiteront. Je vais inonder le réseau de fausses signatures humaines. »
Elle ferme les yeux, son visage se crispant sous l'effort de la connexion neuronale. Elle est en train de livrer une guerre invisible pour nous offrir un sursis.
7-Alpha-92 s'approche de moi. Son calme est terrifiant au milieu de ce chaos sonore.
« Je vais sortir et intercepter l'escouade. En tant que superviseur de ce secteur, je peux invoquer un protocole de quarantaine pour contamination chimique. Ils ne pourront pas entrer de force sans une autorisation de palier 9. Cela vous donnera les cent quatre-vingts secondes nécessaires. »
Il glisse sa main dans une fente de sa tunique et en sort un petit disque d'argent brossé, gravé de runes lumineuses. Il me le tend.
« Prenez ceci. C'est un perturbateur de fréquence de classe souveraine. Si vous le placez sur le tableau de bord de votre véhicule, les barrières de la ville s'ouvriront sans scan. Mais écoutez-moi bien, Maelyne : cet objet émet un signal de balise constant. Une fois la frontière passée, débarrassez-vous-en immédiatement. Si vous le gardez une minute de trop, ils vous traqueront jusqu'à votre cachette. »
Je saisis le disque. Il est froid, comme lui.
« Pourquoi tu fais ça ? » Je cherche encore Julian dans ses yeux, mais je ne vois que cette nouvelle lueur, celle d'un être qui commence à douter.
« La "promesse" dont vous parliez... » répond-il en se dirigeant vers la porte qui tremble sous les coups. « Elle nécessite une observation prolongée. Mourir ici serait une perte de données irréparable. »
Il pose sa main sur le verrou. Avant de sortir, il s'arrête, son profil découpé par la lumière rouge.
« Ne vous arrêtez pas. Pas même pour moi. »
Il sort. La porte se referme derrière lui avec un claquement métallique définitif. Je me retrouve seule avec Melody en transe et Lixandre dans sa bulle.
Je me colle contre l'incubateur, mes yeux rivés sur le décompte. 120 secondes. 110 secondes.
J'entends la voix de 7-Alpha-92 de l'autre côté du mur, froide, autoritaire, utilisant le timbre de mon mari pour mentir à ses propres frères. Il joue notre vie sur un bluff de données.
Je prépare mes bras. Je prépare mes jambes. Dès que ce gel s'évapore, je prends mon fils et je cours. Je ne suis plus une femme, je suis une trajectoire. Je suis le moteur de cette évasion.
Le décompte holographique tombe à zéro. Le gel bleu s’évapore instantanément dans un sifflement de vapeur sèche. Je ne laisse pas le temps à Lixandre de basculer ; je le rattrape au vol, ses muscles encore chauds de la régénération. Il est souple, vivant, son pouls bat désormais avec une force nouvelle sous ma paume, mais ses paupières restent closes.
« Melody ! Maintenant ! » hurlé-je.
La petite débranche ses interfaces d'un geste sec. Dehors, les sirènes du Monolithe changent soudainement de ton. Au loin, dans le cœur de la Cité, une série d'explosions de données — le travail de Melody — sature les fréquences. Des dizaines de drones sentinelles bifurquent brusquement vers le quartier financier, trompés par des fantômes de code.
Nous nous ruons vers la sortie de secours. Au détour du couloir, j'aperçois 7-Alpha-92. Il fait face à trois gardiens lourdement armés. Il ne se bat pas, il les bloque, utilisant sa stature et son code d'identification pour créer un goulot d'étranglement bureaucratique. Il tourne la tête une fraction de seconde. Son regard croise le mien.
Cours.
C’est ce que disent ses yeux. Je ne m’arrête pas. Je porte Lixandre comme si mon propre corps n'existait plus, n'étant plus qu'un véhicule pour sa survie. Melody galope à mes côtés, sa respiration courte et sifflante. Nous passons la fente de décontamination, le froid de l'air extérieur nous giflant le visage.
L'obscurité du parking nous avale. Le SUV noir est là, tapis dans l'ombre comme un prédateur en attente.
« À l'arrière ! vite ! » je crie à Melody.
Je jette Lixandre sur la banquette, je me glisse derrière le volant et je plaque le disque d'argent sur le tableau de bord. La console de la voiture s'illumine d'un bleu électrique inhabituel, se synchronisant avec l'objet alien.
Le moteur rugit, déchirant le silence de mort du secteur médical. Je ne regarde pas si les gardes nous poursuivent. Je n'ai qu'une image en tête : la forêt, l'obscurité, le refuge. J'écrase l'accélérateur, les pneus hurlant sur le béton stérile.
Nous quittons l'ombre du Monolithe comme une balle sortant d'un canon, fonçant droit vers les barrières de la ville qui, sous l'effet du disque, commencent déjà à scintiller pour nous laisser passer.
On est sortis. Mais le disque pulse entre mes doigts, un cœur d'argent qui crie notre position à chaque seconde qui passe.
La Cité derrière nous n'est plus qu'une forêt de lames d'ébène transperçant le ciel. Devant, le dernier rempart : la barrière de sortie. Un mur de lasers bleus, une grille de fréquences capable d'atomiser n'importe quel intrus.
Le disque d'argent sur le tableau de bord pulse d'une lumière blanche, presque aveuglante. À mesure que nous approchons, je sens une vibration étrange parcourir le SUV. Le métal de la carrosserie gémit sous l'effet du perturbateur de fréquence de 7-Alpha-92.
« Mae, ne ralentis pas ! » crie Melody, agrippée à la banquette arrière. « Si tu freines, le disque perdra sa synchronisation avec le portail ! »
Mes yeux sont fixés sur le rideau de lumière. Je n'ai plus d'émotion, plus de peur, juste une volonté pure. Le compteur affiche 120 km/h, 140 km/h. La barrière semble solide comme de l'acier, une promesse de collision mortelle. À quelques mètres seulement, le disque émet un son suraigu, une note de musique alien qui fait vibrer mes dents.
Le rideau de lasers se déchire. Les filaments bleus s'écartent comme une mer de verre devant nous. Nous traversons. Un flash blanc, un vide de quelques millisecondes où j'ai l'impression que mon corps se décompose, puis le choc : le bitume rugueux de la route nationale.
Nous sommes dehors.
« Le disque, Mae ! Débarrasse-toi de cette chose ! » hurle Melody.
Le disque chauffe. Il devient brûlant, rougeoyant sur le tableau de bord. Il ne nous protège plus, il nous marque. C'est une balise qui hurle notre position dans toute la galaxie. Je saisis l'objet avec le pan de ma manche, la chaleur me mordant la peau. D'un geste sec, j'abaisse la vitre.
Le vent de la liberté s'engouffre dans l'habitacle, sauvage et froid. Je lance le disque d'argent de toutes mes forces. Il rebondit sur le bitume, projetant des étincelles avant de finir sa course dans le fossé, où il explose en une petite gerbe de lumière bleue.
Je redresse la voiture, mes mains tremblant enfin sur le volant. Dans le rétroviseur, la Cité s'éloigne. Nous sommes de nouveau dans l'obscurité, dans le monde des ombres et des arbres.
« On a réussi », je souffle, ma voix n'étant plus qu'un craquement de fatigue.
« On est sortis », confirme Melody, son regard se tournant vers Lixandre qui commence à remuer doucement dans son sommeil. « Mais Mae... ils ne vont pas nous oublier. »
La route nationale s'étire devant nous comme un ruban de velours noir, loin de la perfection glaciale de la Cité. Je regarde le disque d'argent disparaître dans mon rétroviseur, une petite étoile mourante dans le fossé. Le silence revient dans l'habitacle, un silence organique, lourd, peuplé uniquement par le souffle régulier de Lixandre et les battements de mon propre cœur.
Nous avons franchi l'impossible. Mais en jetant cet objet, j'ai aussi jeté notre dernier lien avec ce qu'il reste de Julian. Nous sommes de nouveau des ombres dans la forêt, des proies qui ont osé mordre la main du prédateur.
Je serre le volant, mes yeux fixés sur la ligne d'horizon où les premiers arbres de la forêt protectrice commencent à se dessiner. La guerre ne fait que commencer.