Je ne sens plus mes muscles. Je suis devenue une machine alimentée par l'adrénaline et la peur pure. Je soulève Lixandre avec une force que je ne soupçonnais pas, ses os brisés stabilisés par les bandages de fortune et la magie bleue résiduelle de Rose. Il est si léger, trop léger, comme une promesse prête à s'envoler.
« Rose, reste avec moi », j'ordonne silencieusement.
Mais Rose est un murmure lointain, une lueur mourante au fond de notre esprit. Le traumatisme de l'hémorragie et l'épuisement de son don l'ont plongée dans une léthargie profonde. Elle s'est retirée dans les recoins les plus sombres de notre conscience, me laissant seule aux commandes de notre corps. Je sens le froid de son absence, mais je n'ai pas le temps de la bercer.
Je traverse le couloir, chaque pas sur le plancher résonnant comme un glas. Melody m'ouvre la porte qui mène au garage attenant. L'odeur de l'huile, de la poussière et du métal froid me monte au nez. Au centre, notre SUV noir, massif et poussiéreux, nous attend. C’est notre vaisseau de survie, celui qui nous emmène normalement vers la maison du lac, là-haut dans la forêt, loin des regards d'encre. Il est équipé pour l'aventure, pour le hors-piste, pour la fuite.
Aujourd'hui, il sera notre ambulance clandestine.
Je dépose Lixandre avec une infinie douceur sur la banquette arrière, que nous avons rabattue en partie.
« Installe-toi, Melody. Ne le quitte pas des yeux. »
La petite s'exécute, s'asseyant près de sa tête. Elle a repris son masque de glace, mais ses mains tremblent lorsqu'elle ajuste la couverture sur les jambes de mon fils. Je me glisse derrière le volant. Le cuir du siège est froid contre mes cuisses.
« Où est le Monolithe ? » je demande en mettant le contact. Le moteur rugit, un son puissant, trop bruyant dans ce silence de mort.
« Pas dans cette ville, Mae », répond Melody, sa voix résonnant avec une précision chirurgicale depuis l'arrière. « Trop petit. Trop basique. Nous devons aller à la Cité. Secteur 4. Le monolithe médical principal. C'est le seul endroit avec des incubateurs à régénération moléculaire. »
La Cité. Le cœur de leur système. Là où la densité d'hôtes est la plus élevée. Là où chaque centimètre carré est scanné par leurs fréquences.
« C'est du suicide », je souffle en ouvrant la porte automatique du garage.
« C'est la Cité ou sa vie », réplique Melody.
Je ne regarde pas derrière moi. Je ne regarde pas la maison qui a été notre refuge pendant toutes ces années. Tout ce qui compte, c'est ce petit garçon qui respire à peine sur la banquette arrière.
Je sors de la ruelle, les pneus crissant sur la terre battue. Je ne simule plus la conduite calme et coordonnée des hôtes. Je conduis comme une mère qui défie un empire. Si nous devons tomber, nous tomberons en nous battant.
« Indique-moi la route, Melody. On fonce. »
Je lève les yeux vers le rétroviseur, et mon cœur se serre jusqu'à la nausée. Le reflet me renvoie l'image d'une femme que je reconnais à peine : mes yeux noisette sont écarquillés, injectés de sang par la fatigue et l'effroi.
À l'arrière, Lixandre est d'une immobilité spectrale. Dans la pénombre du SUV, son visage semble déjà appartenir à un autre monde. Melody est penchée sur lui, sa petite main posée sur le front de mon fils comme si elle essayait de lui transférer sa propre énergie par osmose.
Nous avons quitté notre zone de confort. Chaque kilomètre qui nous éloigne de notre ruelle isolée nous rapproche du centre névralgique des occupants.
La terreur est un froid polaire qui se propage dans mes veines. Lixandre est tout ce qui me reste. Il est le dernier lien vivant avec Julian, avec ma vie d'avant, avec mon humanité. S'il s'éteint, la flamme qui m'anime s'éteindra avec lui, et Rose pourra disposer de ce corps comme elle l'entend, car il ne restera plus rien à protéger.
Tiens bon, mon petit loup. Ne me laisse pas seule, je supplie en silence.
Je resserre mes mains sur le volant jusqu'à ce que mes articulations blanchissent. Je n'ai pas le droit de flancher. Pas maintenant. Une force brute, née du désespoir le plus total, remplace ma peur.
C'est le courage des condamnés, celui qui vous fait marcher droit vers le peloton d'exécution parce qu'il n'y a plus d'autre issue. Je dois être le pilier, la forteresse. Pour Melody, qui est terrifiée malgré sa logique, et pour Lixandre.
« Comment est son pouls ? » je demande, ma voix sortant plus ferme que je ne l'aurais cru.
« Filant », répond Melody sans lever les yeux. « La stabilisation de Rose ne tiendra pas éternellement. Nous devons entrer dans le périmètre de la Cité avant le prochain cycle de scan, Mae. Si les barrières détectent sa signature thermique purement humaine, on ne passera jamais les portes. »
Je regarde la ligne d'horizon. Là-bas, le ciel commence à se teinter d'une lueur artificielle, une aurore boréale permanente qui signale la proximité de la Cité. Les bâtiments noirs et monolithiques commencent à percer les nuages. C’est la ruche. Le cœur de la machine.
« On passera, Melody. Je ne leur demande pas la permission. »
Je rétrograde violemment et j'écrase l'accélérateur. Le moteur du SUV rugit, protestant contre la vitesse, alors que nous fonçons tête baissée vers le cœur du danger.
Je ralentis à l'approche du premier check-point, là où la route de campagne se fond dans le bitume parfait et stérile qui mène à la Cité. Au loin, les barrières ne sont pas des murs de béton, mais des rideaux de lumière bleutée vacillante, capables de scanner la composition moléculaire de chaque véhicule.
« Melody, le scan », dis-je d'une voix serrée. « Comment on passe avec un humain à bord sans que l'alarme de "contamination biologique non-identifiée" ne se déclenche ? »
Je la vois dans le miroir. Elle a sorti une petite tablette de son sac, ses doigts volant sur une interface que je ne comprends pas.
« Si on s'arrête, on est mortes », murmure-t-elle. « Les gardiens à l'entrée sont des modèles de haute fréquence. Ils sentiront le chaos émotionnel qui émane de toi, Mae. Pour le scan thermique, il n'y a qu'une solution : je vais devoir synchroniser ma propre fréquence avec celle de Lixandre. »
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Je vais masquer sa signature thermique sous la mienne. Pour le scanner, le siège arrière ne contiendra qu'une seule entité alien. Mais pour faire ça... je dois entrer dans une transe profonde. Je ne pourrai plus te guider. Tu seras seule pour franchir les barrières et naviguer dans la ville. »
Je jette un regard vers les lumières froides de la Cité qui se rapprochent.
« Fais-le, Melody. Je me débrouillerai. »
« Mae, écoute-moi », insiste-t-elle avec une gravité soudaine. « Si tu hésites, si tu freines trop brusquement ou si ton cœur bat trop vite, le système détectera une "discordance humaine". Tu dois conduire comme Rose le ferait. Sois froide. Sois précise. Sois une machine. »
Je prends une grande inspiration, sentant le poids de la survie de Lixandre reposer entièrement sur mes épaules de femme, de mère, déguisée en automate.
« Je serai ce qu'il faut être. »
Melody ferme les yeux. Ses mains se posent sur le torse de Lixandre. Une vibration subtile, presque inaudible, envahit l'habitacle. L'air semble devenir plus dense. À l'arrière, les deux enfants ne semblent former plus qu'une seule tache de chaleur sur les écrans radar que je devine cachés dans le décor.
Les lumières du premier portail se reflètent sur mon pare-brise. Mon visage redevient un masque de porcelaine. Le noisette de mes yeux se fixe sur la route, imperturbable.
Les roues du SUV dévorent les derniers mètres de bitume neutre avant la zone de scan. À l'arrière, Melody s'est figée, sa conscience tout entière focalisée sur le camouflage thermique de Lixandre. Le silence dans l'habitacle est devenu chirurgical, seulement troublé par le bourdonnement électrique de la Cité qui s'intensifie.
Je fixe le portail qui se dresse devant nous, une structure arachnéenne de métal noir et de lasers bleus. Je sens l'absence de Rose comme un gouffre, mais je puise dans ce vide une froideur nécessaire. Mes mains ne tremblent plus. Mon regard est fixe. Je ne suis plus Maelyne, la mère terrifiée ; je suis le conducteur fantôme d'une mission qui ne connaît pas l'échec.
Le véhicule pénètre sous l'arche de lumière. Un flash scanne l'habitacle. Le verdict tombe dans le silence d'un ordinateur central : Accès autorisé.
Nous franchissons la limite. La ville nous avale. Le chapitre se clôt sur l'image du SUV s'enfonçant dans la forêt de gratte-ciels monolithiques, petite tache d'ombre humaine perdue dans une perfection technologique impitoyable.