Les néons blancs et froids de la Cité défilent sur mon pare-brise comme des lames de rasoir. Ici, tout est vertical, symétrique, d'une propreté qui donne la nausée. Je conduis avec une raideur robotique, mes mains placées à dix heures dix sur le volant, respectant les limitations de vitesse au kilomètre près.
Je sens la sueur perler dans mon dos, mais mon visage reste de marbre. Je suis une actrice jouant le rôle de ma vie sur une scène entourée de prédateurs. Chaque carrefour est un test, chaque patrouille de drones qui survole le SUV est une menace de mort.
« Rose, si tu m'entends, donne-moi ta glace », je supplie intérieurement.
Mais Rose est toujours plongée dans son coma protecteur. Je dois puiser seule dans mes souvenirs de son comportement : ce regard qui ne cille jamais, cette façon de tourner le volant sans à-coups, cette absence totale de nervosité. Je ne suis plus Mae, la mère dont le fils se meurt sur la banquette arrière. Je suis un hôte. Je suis un rouage du système.
Je jette un coup d'œil rapide au rétroviseur. Melody est livide, les yeux révulsés, ses doigts toujours ancrés dans le pull de Lixandre. Elle maintient le camouflage, mais je vois à la pulsation de sa veine jugulaire que l'effort est colossal. Elle se sacrifie pour lui.
La Cité est une fourmilière silencieuse. Des milliers d'hôtes marchent sur les trottoirs avec une régularité de métronome. Leurs regards noirs se posent sur ma voiture au passage. Ils ne cherchent pas l'interaction, ils vérifient la cohérence. Je sens la pression de ces "millions d'yeux" qui pèsent sur la carrosserie, cherchant la moindre faille, la moindre hésitation dans ma trajectoire.
« Tourne à droite... » murmure Melody dans un souffle si faible que je manque de ne pas l'entendre. « Prochain bloc... le monolithe est là. »
Je braque avec une précision chirurgicale. Soudain, il apparaît.
Le Monolithe Médical n'est pas un hôpital. C'est une tour d'obsidienne lisse, sans fenêtres, qui semble percer le ciel comme une épine noire. C'est le sanctuaire de leur science, un lieu où la chair est réparée par des algorithmes et de la lumière.
Mon cœur s'emballe, une "discordance" que je m'efforce de réprimer immédiatement en bloquant ma respiration. Je dois entrer là-dedans. Je dois porter mon fils, un humain interdit, au centre du cerveau de l'ennemi.
Je gare le SUV dans une zone d'ombre portée par l'immense structure d'obsidienne. Ici, même le béton semble absorber le bruit. Je coupe le moteur, et le silence qui s'abat sur nous est presque plus effrayant que le rugissement de la route.
À l'arrière, Melody lâche une longue inspiration saccadée. Ses yeux noirs retrouvent leur foyer, mais elle est d'une pâleur effrayante. Le camouflage thermique a épuisé ses dernières forces. Elle pose une main tremblante sur la joue de Lixandre, qui ne réagit pas.
« C’est fait », murmure-t-elle, la voix éteinte. « On est dans le périmètre. »
« Comment on entre là-dedans, Melody ? » je demande en fixant la paroi lisse du Monolithe, où aucune poignée, aucune fente ne semble indiquer une ouverture. « On ne peut pas juste passer par la porte d'entrée avec un enfant blessé dans les bras. »
Melody se redresse péniblement.
« Il n'y a pas de "personnel" comme tu l'imagines, Mae. Les machines gèrent 98 % des soins. Les rares hôtes présents sont des régulateurs de flux. C'est un endroit froid, sans empathie. Pour eux, un corps est une machine à réparer. On va passer par l'accès technique du sous-sol, secteur de décontamination. J'ai encore les codes d'accès de ma lignée de formation. »
Je sors de la voiture, chaque mouvement pesant une tonne. Je récupère Lixandre, enveloppé dans une couverture pour cacher ses traits trop humains. Son corps est si fragile dans cette cité de géants d'acier.
Nous nous glissons vers une fente qui s'ouvre silencieusement dans la paroi noire à notre approche. L'air à l'intérieur est stérile, chargé d'une odeur d'ozone et de métal froid. C'est un labyrinthe de lumière blanche et de surfaces réfléchissantes. Il n'y a personne. Juste le sifflement constant de la climatisation et le cliquetis lointain de bras articulés qui s'activent dans des salles scellées.
Nous avançons dans un couloir sans fin. Mes pas résonnent, une intrusion organique dans ce temple de la logique.
Soudain, au détour d'un croisement, Melody se fige. Mon sang se glace. Un hôte est là, debout devant une console holographique. Il est grand, immobile, vêtu d'une tunique sombre et sobre.
Il se tourne lentement vers nous.
Le souffle me manque. Mon cœur, que je m'efforçais de calmer, explose dans ma poitrine. Ce visage... Cette carrure...
« Julian ? » le nom s'échappe de mes lèvres comme un sanglot interdit.
L'homme me fixe. Ses yeux sont deux puits d'encre absolue, sans aucune trace de la noisette que j'aimais tant. C'est le visage de mon mari, l'homme qui s'est sacrifié pour nous, mais le regard qui m'observe est celui d'un étranger, froid et analytique.
Le temps se dilate, se fragmente. En une fraction de seconde, le Monolithe tout entier semble s'effondrer autour de moi pour ne laisser que ce visage.
Julian.
Une décharge électrique traverse mon corps, plus violente que n'importe quel scan alien. C’est lui. La ligne de sa mâchoire, la cicatrice minuscule au sourcil, cette carrure qui a été mon seul rempart pendant des années. Pendant un instant fou, mon cerveau occulte la Cité, le Monolithe et même la blessure de Lixandre. Je ne suis plus une fugitive, je suis la femme qui retrouve sa moitié.
Un élan viscéral me pousse vers lui, mes bras serrant instinctivement Lixandre contre moi comme pour lui offrir le miracle du retour de son père.
Puis, le choc de la réalité me frappe de plein fouet.
Je plonge mon regard dans le sien, cherchant désespérément l'étincelle, ce sourire caché, cette lueur de reconnaissance qui faisait mon monde. Mais il n'y a rien. Ses yeux ne sont plus que deux miroirs d'obsidienne, profonds, vides et terrifiants. Ce n'est pas Julian qui me regarde ; c'est une entité qui utilise ses muscles, ses nerfs et sa peau pour habiter un monde dont elle se moque.
Mon mari n'est plus qu'une enveloppe, une coquille habitée par le silence de la ruche.
La douleur est pire que le deuil. Julian est mort, mais son corps reste là, debout, à nous observer comme une curiosité biologique.
Lixandre gémit faiblement dans mes bras, et le son semble résonner contre la poitrine de cet étranger qui porte le nom de mon mari. L'hôte incline légèrement la tête sur le côté, un geste mécanique, dénué de toute émotion. Il analyse la "discordance" de ma présence, la "défaillance" de l'enfant.
Le silence qui s'installe est le plus cruel de ma vie. Julian, ou ce qu'il en reste, ouvre la bouche, mais je sais déjà que ce qui va en sortir brisera mon cœur une seconde fois.