Le silence qui suit les paroles du second soldat est si lourd qu'il semble étouffer les bruits de la forêt.
Le "Commandant" ne me quitte pas des yeux. Sa mâchoire est contractée, ses yeux émeraude sondent les miens comme s'il cherchait à y lire une trahison imminente. Il est sur le fil du rasoir, tiraillé entre l'urgence de sauver son ami et son dégoût viscéral pour ce qu'il a entrevu en moi.
Mes yeux sont redevenus noisette, infusés de cette lueur dorée qui me définit, mais Rose reste au bord de ma conscience, prête, vibrante. Le rythme de mon cœur s'accorde à une cadence sourde, une urgence qui me pousse à agir. Tiens bon, semble murmurer chaque fibre de mon être.
« On peut aider, je dis d'une voix ferme, » brisant la tension. « Ma famille et moi... nous avons de quoi soigner des blessures que vos trousses de secours ne peuvent pas traiter. »
L'homme aux yeux émeraude se tend instantanément. Sa main glisse à nouveau vers son arme, un geste purement instinctif. Il m'observe, puis ses yeux dérivent vers Melody et Lixandre. Il ne comprend pas comment une telle proposition peut sortir de la bouche d'une femme qu'il vient de plaquer au sol, d'une femme qu'il considère comme une ennemie.
« Vous ? Aider ? » crache-t-il avec une méfiance qui lui brûle la gorge. « Pourquoi devrais-je vous ferais confiance ? »
Le second soldat, celui au regard sage, s'avance d'un pas. Il observe notre petit groupe avec une curiosité singulière. Contrairement à son chef, il ne semble pas chercher le monstre en nous. Ses yeux se posent sur Melody, puis sur moi, avec une attention presque clinique, mais empreinte d'une humanité rare. Il voit l'épuisement sur nos visages, la protection farouche dans nos postures.
« Hendrix, » murmure-t-il à l'adresse de son supérieur — révélant enfin le nom de l'homme à la poigne de fer. « Regarde-les. Ils ne sont pas envoyés par la Cité. Et Zayn n'a plus le luxe qu'on discute de leurs intentions. »
Hendrix. Le nom claque dans l'air froid. Il reste immobile, une statue de muscle et de suspicion. Ses yeux émeraude font la navette entre Thomas et moi. On sent que chaque seconde est un combat intérieur pour lui, un bras de fer entre ses principes de survie et l'instinct de ne pas laisser mourir son frère d'armes.
Le second soldat, lui, continue de nous observer. Il y a quelque chose dans son calme qui me désarme. Il ne juge pas. Il attend, simplement, comme si une part de lui savait déjà que notre rencontre n'était pas un accident.
Melody s'avance d'un pas, dépassant ma ligne de protection. Son visage est d'une sérénité presque troublante, contrastant avec l'agitation nerveuse des deux hommes. Elle fixe Hendrix, non pas avec défi, mais avec cette neutralité analytique qui caractérise les siens.
« Les débris de drone que ma mère a trouvés indiquent un modèle de classe Traqueur, » commence-t-elle d'une voix cristalline, dépourvue de toute hésitation enfantine. « Les projectiles de ces unités sont conçus pour fragmenter à l'impact. Si votre ami « sombre », comme vous dites, ce n'est pas seulement à cause de l'hémorragie externe. C'est parce que les micro-éclats migrent vers ses centres vitaux. Sans une extraction moléculaire ou une stabilisation par résonance, ses organes vont cesser de fonctionner dans exactement trente-quatre minutes. »
Le silence qui suit est assourdissant. Hendrix et Thomas restent pétrifiés, le regard fixé sur cette petite fille qui vient de poser un diagnostic médical et balistique d'une précision chirurgicale. Ce n'est pas la voix d'une enfant qu'ils entendent, c'est celle d'une logique implacable, froide et pourtant salvatrice.
Le soldat écarquille les yeux, une fascination mêlée d'un profond respect se lisant sur ses traits.
« Comment... comment elle peut savoir tout ça ? » murmure-t-il, presque pour lui-même, son regard glissant de Melody à moi.
Hendrix, lui, se tend encore davantage. Sa méfiance ne s'est pas envolée, elle a simplement changé de forme. Il voit en Melody l'ennemi qu'il a juré de combattre, mais il voit aussi, pour la première fois, que cet ennemi détient la clé de la vie de son ami. Sa mâchoire se contracte si fort que je vois un muscle tressaillir sur sa tempe.
« Elle a raison, n'est-ce pas ? » lance-t-il, sa voix de baryton vibrant d'une amertume contenue. « Elle sait exactement ce qui est en train de tuer Zayn parce que ce sont les siens qui ont fabriqué cette chose. »
Il marque une pause, son regard émeraude brûlant d'un conflit intérieur dévastateur. Puis, il finit par baisser légèrement son fusil, un geste qui lui coûte visiblement chaque once de sa volonté.
Cet homme, contrairement à Hendrix, semble déjà avoir passé le stade de la menace. Il observe notre famille atypique avec une curiosité qui dépasse la simple survie. Il regarde Lixandre, puis Melody, avec une sorte d'émerveillement triste, comme s'il voyait en nous le premier espoir d'un pont entre deux mondes que tout oppose.
Suivez-nous, dit-il d'un ton pressant. C'est juste derrière ce talus.
Nous marchons d'un pas rapide, presque une course, à travers les fougères qui nous cinglent les jambes. Hendrix ouvre la marche, sa silhouette massive se frayant un chemin avec une efficacité de prédateur, tandis que Thomas reste à nos côtés, jetant des regards fréquents à Melody.
Nous atteignons une petite dépression rocheuse, dissimulée sous des branches coupées.
Là, étendu sur un tapis de mousse, un jeune homme — Zayn — lutte pour chaque inspiration. Son visage est d'une pâleur de craie, ses mains crispées sur son flanc où une flaque sombre ne cesse de s'étendre.
Hendrix se poste immédiatement au-dessus de lui, mais son regard émeraude est braqué sur moi, dur, inflexible. Il ne nous laisse aucun espace.
« Allez-y, » ordonne-t-il, sa voix comme un coup de fouet. « Montrez-moi ce que vous valez. »
Je sens Rose s'effondrer en moi. L'odeur du sang frais, la vue de la blessure béante, et surtout la présence menaçante de cet homme armé réveillent les fantômes de Silas. Mon corps commence à trembler. Mes mains, que je lève pour m'approcher de Zayn, sont prises de spasmes.
« Je ne peux pas, Mae... » gémit Rose dans mon esprit. « Trop de violence... le métal... le sang... ça recommence. »
« Rose, écoute-moi, » je murmure pour nous deux, ignorant le regard perplexe de Thomas. « S'il meurt, nous mourons avec lui. Regarde-le. Ce n'est qu'un garçon. Il a besoin de toi. »
Thomas s'accroupit de l'autre côté du blessé. Sa présence est comme une ancre. Il ne nous presse pas. Il observe simplement mes mains tremblantes, puis ses yeux remontent vers mon visage avec une douceur qui semble calmer les battements de mon cœur.
« Prenez votre temps, » dit-il doucement, alors qu'Hendrix laisse échapper un grognement d'impatience. « On est là. »
Je prends une profonde inspiration de ma tisane froide, cherchant l'amertume pour me stabiliser. Je ferme les yeux et je visualise le lien qui nous unit tous. Je sens la petite main de Lixandre se poser sur ma cheville, et celle de Melody sur mon épaule. Ils me transfèrent leur force.
Lentement, le noir d'obsidienne commence à couler dans mes iris. Ma peur s'efface devant la nécessité. Je pose mes mains sur la plaie brûlante de Zayn. Rose, sentant la bienveillance silencieuse de Thomas et la nécessité de protéger les nôtres, finit par céder. Elle déploie ses filaments d'énergie, une chaleur bleutée commençant à se presenter dans mes paumes.
Hendrix se tend, son doigt sur la détente, fasciné et dégoûté par cette lumière alien qui s'insinue dans la chair de son ami. Mais il ne tire pas. Il regarde, immobile, alors que la magie interdite de Rose commence son combat contre la mort.
La chaleur bleutée irradie de mes paumes, une pulsation régulière qui semble s'accorder au rythme de la forêt. Sous mes doigts, je sens les micro-éclats de métal s'agiter, capturés par l'énergie de Rose, puis remonter lentement vers la surface de la peau. C’est un travail d’orfèvre, épuisant, qui demande à Rose une concentration absolue pour ne pas endommager les tissus sains.
Zayn lâche un long soupir, son corps se détendant enfin sous l'effet d'une anesthésie naturelle que seule Rose peut générer. La plaie commence à se refermer, les chairs se soudant dans un processus accéléré qui défie toutes les lois de la médecine humaine.
Hendrix est une ombre de pierre. Il ne quitte pas mes mains des yeux, le canon de son arme toujours pointé vers le sol, mais prêt. Il est terrifié par ce qu'il voit, par cette puissance qu'il a passée des années à combattre et qui, aujourd'hui, répare ce qui a été brisé.
À l'inverse, Thomas est fasciné. Il s'est rapproché, ses yeux voyageant de la lumière émanant de mes mains jusqu'à mes iris noir obsidienne. Il ne recule pas. Au contraire, il semble chercher à comprendre la symbiose. Il perçoit, au-delà de l'éclat alien, la fatigue immense qui pèse sur mes traits et le courage de l'entité qui m'habite.
« C'est fini, Mae... » murmure Rose, dont la présence s'étiole, épuisée par l'effort. « Il est hors de danger. »
Je retire mes mains, la lumière s'éteignant d'un coup. Le noir de mes yeux se retire comme une marée descendante, laissant place à mon noisette doré, strié de fatigue. Je vacille légèrement, et c’est Thomas qui tend la main pour stabiliser mon épaule, un geste instinctif que Hendrix surveille comme un faucon.
« Tu es... tu es incroyable, » souffle Thomas. « Ce n'est pas juste de la technologie. C'est autre chose. »
Il ne regarde pas l'Hôte, il regarde l'être hybride que nous sommes devenues. Sa curiosité n'est pas celle d'un scientifique disséquant un sujet, mais celle d'un homme qui découvre une nouvelle forme de vie, belle et tragique à la fois.
Hendrix rompt le charme d'une voix rauque, reprenant le contrôle de la situation : « Il respire mieux. Thomas, vérifie ses constantes. »
Alors que Thomas s'exécute, son regard croise le mien une dernière fois, chargé d'une reconnaissance muette.
Un pont vient d'être jeté au-dessus d'un gouffre de haine, mais l'ombre du Commandant plane toujours sur nous, rappelant que la trêve est aussi fragile qu'une aile de papillon.