II
Je ne suis à Strasbourg que depuis un mois, et il me semble que je suis resté enfermé au moins dix ans dans une prison. Pas gaie, la capitale de l’Alsace, au moins pour moi.
La morale que mon beau-frère avait jugé à propos de me faire sur madame Charles Hummel avait éveillé ma curiosité. J’avais une certaine envie de voir cette femme, ni jeune ni vieille, qui devait me servir de mentor.
Je l’ai vue… Je n’en serai jamais amoureux.
À ma première visite, elle m’a produit une impression assez vive. C’était le soir de notre arrivée. Après avoir fait notre toilette à l’hôtel, nous nous sommes rendus chez elle où nous étions attendus pour dîner. Elle était seule dans son salon, un grand salon en velours rouge très confortable, avec des tableaux aux murs et un encombrement de dressoirs, d’étagères et de meubles sans nom pour moi, tous garnis de curiosités, de potiches et de bibelots. Pendant que mon beau-frère causait avec elle, j’ai pu l’examiner à mon aise, et cet examen n’a eu rien de désagréable, au contraire. Si elle approche de la trentaine, cela m’importe peu, et je ne comprends pas les hommes qui font les difficiles en disant : « elle a trente ans » ; pour moi, quarante ans, trente ans, vingt ans, c’est exactement, la même chose quand la femme est belle ou jolie, et madame Charles est jolie. Elle est blonde, d’un blond pâle comme le lin soyeux et frisant, grassouillette avec des fossettes au menton, des fossettes aux joues, des fossettes sur les doigts ; avec cela, de belles épaules rondes et un corsage bombé qui tremble lorsqu’elle rit. Elle rit très souvent, en laissant voir de petites dents blanches entre de grosses lèvres roses : cela aussi est gracieux.
Placé à côté d’elle à table, j’étais très ému lorsque ma main frôlait ses doigts sous l’assiette qu’elle me passait ; et quand mon genou rencontrait sa robe de soie qui criait, un frisson me parcourait le corps. Il se dégageait d’elle, de sa chevelure et de sa chair, un parfum inconnu, indéfinissable, qui me faisait battre les artères.
Mon beau-frère quitta Strasbourg quatre jours après ce dîner, par la diligence qui part à deux heures. À quatre heures, j’étais chez madame Charles pour lui faire ma visite. Depuis deux nuits je ne rêvais que fossettes, fossettes sur les mains, fossettes partout.
Je croyais qu’on allait me recevoir dans le grand salon rouge : je ne savais pas ce que je dirais, mais j’étais en disposition de dire une infinité de choses intéressantes. Au lieu de me faire monter l’escalier à rampe de fer, on m’ouvrit une porte du rez-de-chaussée qui donne dans les bureaux.
Je fus abasourdi quand je me trouvai au milieu d’une vaste pièce partagée en une dizaine de compartiments, dans chacun desquels travaillaient nez à nez deux commis. Un garçon m’ayant demandé ce que je voulais, je répondis :
– Madame Hummel, s’il vous plaît.
– Au fond de la salle, à gauche.
Au fond de la salle, à gauche, s’élevait une sorte de cage dont le grillage était garni de rideaux verts ; c’était là que se trouvait ma divinité. En face était une autre cage exactement pareille, sur la porte de laquelle on lisait : Caisse.
– Ah ! c’est vous, monsieur d’Autrey ! dit madame Charles en m’apercevant ; entrez donc.
Elle me montra une chaise en cuir jaune qui occupait un des coins de sa cage.
J’entrai et m’assis : ce n’était pas à cela que je m’attendais.
Sans plus faire attention à moi que si je n’étais pas là, elle continua la lecture du papier qu’elle tenait entre ses mains, un papier timbré au haut duquel était écrit : « Compte de retour. » Devant elle, un commis attendait dans une attitude respectueuse.
– Monsieur Schnegans, dit-elle en le regardant, vous avez oublié dans votre compte de retour le change à un et un quart pour cent.
Prenant une plume, elle écrivit quelques chiffres.
– Sur 2 048 – 40, c’est 26 fr. 50 c., dit-elle ; il faut recommencer cela ; à l’avenir, respectez un peu plus le papier timbré, je vous prie.
– Puis, se levant et penchant la tête en dehors de la cage :
– Monsieur Wentzel, dit-elle, écrivez au correspondant de Barr que si le billet Eissen n’est pas payé, il faut poursuivre activement.
Ces devoirs accomplis, elle se tourna vers moi.
– Qui me vaut le plaisir de votre visite ? dit-elle en souriant.
Les fossettes se creusèrent bien dans les joues à la place même où je les avais vues en rêve, mais il y avait de l’encre au bout des doigts de ma déesse, et j’entendais toujours sa voix disant : « Vous avez oublié le change à un et un quart pour cent. » Ce fut à peine si j’eus la force de répondre quelques paroles stupides, et je me sauvai avec un pouce de rouge sur la figure.
Suis-je assez malheureux avec les femmes !
Mais aussi, quelle fatalité faut-il pour que je tombe précisément sur un portefeuille au lieu de tomber sur un cœur. Une femme qui pense au change, aux protêts, aux intérêts, à la commission ! Quelle profanation ! et comment la femme a-t-elle pu en arriver à ce degré d’abaissement ? Est-ce que les Parisiennes sont assez lâches pour travailler dans les bureaux de leurs maris ?
Je ne pourrai jamais aimer madame Charles, cela n’est que trop certain, et je devrai me contenter de ce qu’elle peut seulement me donner et « une maison agréable où je pourrai, je l’espère, me créer d’utiles relations. »
Quant à M. Hummel, c’est, je crois, un excellent homme : il a beaucoup de gaieté avec un fonds inépuisable de bienveillance ; il a encore cette supériorité sur mon beau-frère de comprendre qu’on puisse lire d’autres vers que ceux de Déranger.
Si pendant mes dernières années de collège j’ai pu sans trop d’impatience étouffer les élégies qui du cœur me montaient à la tête, c’est que j’avais l’espérance d’être bientôt libre, et que nos murailles me créaient d’ailleurs une de ces impossibilités matérielles devant lesquelles il faut, bon gré mal gré, s’arrêter. Mais aujourd’hui cette liberté après laquelle j’aspirais si ardemment, je l’ai, et je n’en jouis pas. Ce que je voyais dans cette liberté, ce n’était point la vie de flânerie, ce n’était point la vie de café, c’était la vie d’amour, et je n’aime pas ! Je me sens dans le cœur des trésors de tendresse à dépenser, et cette tendresse, dresse, je ne sais à qui l’offrir : personne ne la demande, personne n’en veut. Je ne peux pourtant pas écrire sur mon chapeau : « Ici l’on aime. » Et cependant l’enseigne ne serait pas trompeuse. Les femmes sont donc aveugles ou mes yeux n’ont aucune expression, aucune flamme, que pas une ne s’arrête pour me tendre la main ! Quelle chose étrange que le hasard et l’occasion ! Dans notre voyage, j’ai vu, au milieu de plates vallées, quelques maigres filets d’eau qu’on ramassait à grand-peine pour faire tourner lentement une roue d’usine et de moulin, et dans la montagne, à quelques pas de là, j’ai vu d’impétueux torrents dont personne n’avait songé à utiliser la puissante force, et qui allaient se perdre çà et là, inutiles. C’est aussi un torrent qui jaillit de mon cœur, torrent d’amour auquel personne ne fait attention.
En attendant que je trouve une femme qui veuille bien laisser tomber un regard sur moi, j’ai tâché de m’organiser la vie la moins triste possible. J’habite, rue des Pucelles, un appartement tout petit, mais commode et agréable. Il est dans une vieille maison en bois à étages saillants qui, au sommet, rejoint presque la maison qui lui fait vis-à-vis, laquelle est bâtie d’après le même système. Mes fenêtres ouvrent sur une galerie couverte formant un large balcon à balustre de bois sculpté. Cette galerie sera charmante l’été pour y mettre des fleurs. En face, sur une cheminée, je vois une énorme bourrée qu’on me dit être un nid de cigogne. Ce sera pour l’été, comme les fleurs sur la galerie, et peut-être aussi comme l’amour dans mon cœur. Espérons tout de l’été.
Quand l’été vient, le pauvre adore ;
L’été, c’est la saison de feu,
C’est l’air tiède et la fraîche aurore ;
L’été, c’est le regard de Dieu.
Mon appartement se compose de deux pièces : une chambre et un petit salon. Mon beau-frère a bien fait les choses, et il m’a meublé ces deux pièces très confortablement.
– Quand on se plaît chez soi, on y reste, m’a-t-il dit, et cela vaut mieux que la vie de café.
En cela, comme en beaucoup d’autres points, je trouve qu’il a raison et suis tout disposé à suivre ses conseils. J’ai visité toutes les grandes brasseries de Strasbourg. Le Dauphin, le Griffon, les Pêcheurs, les Trois-Rois, j’y ai vu mes camarades d’école attablés, mais le cœur ne m’en dit pas. Ce n’est pas de ce côté que je penche : et ce n’est pas la compagnie de messieurs les étudiants qui m’y attirera : je ne sais pas si je me ferai des amis parmi ceux-ci, j’en doute, nous n’avons ni les mêmes goûts, ni les mêmes habitudes, en général bien entendu.
Ma plus grande, ma seule distraction jusqu’à présent a été de monter sur la plate-forme de la cathédrale. C’est une promenade qui n’est pas pénible, trois à quatre cents marches, ni coûteuse, trois sous de pourboire au gardien, et qui a son charme et son agrément, quand on est arrivé au but, je veux dire. De la terrasse on jouit d’un immense panorama sur la vallée du Rhin, et l’œil, qui, en suivant ou en remontant le cours du fleuve se perd dans la courbure extrême de l’horizon, s’arrête avec plaisir d’un côté sur les montagnes des Vosges, de l’autre sur les montagnes de la Forêt-Noire. Pour cette ascension j’ai soin de me munir d’une lorgnette, car avec mes mauvais yeux qui ne voient guère plus loin que le bout de mon nez, je resterais dans l’enceinte fortifiée perdu au milieu de la confusion des toits pointus et des hautes cheminées.
Pendant les premiers, jours le gardien se croyait obligé de venir causer avec moi et de me montrer, en me les nommant, les points principaux qui peuvent servir à s’orienter : le cours de l’Ill bordé d’arbres, le Donon, la forêt de Haguenau, le vieux château de Bade ; maintenant il m’a jugé comme un original et il me laisse tranquille. Je reste là des heures entières à me promener, ou bien, accoudé sur la balustrade de pierre, je rêve : le vent de novembre me souffle à la face, mais il ne me fait pas froid, sa puissante voix qui chante ou qui pleure dans les escaliers de la tourelle, est un accompagnement mystérieux à ma rêverie, qui l’élève et l’emporte au-dessus du temps présent. Parmi toutes ces maisons qui se mêlent confusément au-dessous de moi dans des nuages de fumée, il en est une, sans doute, qui renferme le secret de mon avenir, bonheur ou malheur. Laquelle ? Est-ce ici à mes pieds ? ou bien là-bas quelque part dans ces plaines qui s’étendent entre ces bouquets de bois et ces villages, jusqu’à ces montagnes bleues ? C’est une page blanche que ce pays nouveau, sur laquelle va s’écrire ma destinée. Quelle sera-t-elle ? drame ou comédie !
Redescendu dans le bruit et dans la boue, je flâne. J’ai visité toutes les églises, tous les temples, le mausolée du maréchal de Saxe, le Musée, la fonderie de canons, la Manufacture des tabacs. Je flâne sur les quais, je flâne dans les rues, je flâne sur le Broglie, la promenade à la mode.
Et les cours de droit ? Je les suis religieusement, non seulement ceux de droit, mais encore ceux de médecine, au moins quelques-uns.
J’ai rencontré, chez M. Hummel, un vieux médecin, le docteur Frost, professeur à l’école, qui m’a tout de suite pris en affection : il m’a fait causer, beaucoup causer, et je crois que je ne lui ai pas déplu.
– Si j’étais à votre place, me dit-il, je suivrais quelques cours de médecine et de chirurgie. Je sais que vous êtes ici pour faire votre droit, mais la première année ne donne que peu de travail. Il vous reste du temps à dépenser ; ce temps, je vous conseille d’en employer une partie à suivre le cours de chirurgie et de pathologie générale. Cela pourra vous rendre service. Non pas que je veuille dire que vous ayez un jour à guérir les hommes, puisque vous devez être avocat, magistrat ou administrateur, mais la médecine est une science qui intéresse, l’homme tout entier. De plus, ce qu’il y a de bon dans cette étude, c’est qu’elle vous habitue au spectacle de la douleur et c’est là ce qui me fait vous la conseiller. Il est indispensable que l’homme qui veut faire son chemin dans la vie ne soit pas trop sensible et commande à ses nerfs : la vue des opérations chirurgicales vous, aguerrira, et aussi les visites au lit des mourants : l’artiste vit de la sensation et il ne faut pas émousser sa délicatesse : l’homme d’action vit d’observation. Vous ne voulez pas être artiste, n’est-ce pas ?
Tout mon temps n’est pas pris par mes cours de droit et de médecine, ni par mes flâneries, il m’en reste pour la lecture. Qu’ai-je lu ? Indiana, Valentine, Jacques, le Lys dans la vallée. Indiana et Valentine, m’ont ému, Jacques m’a blessé. Eh quoi ! c’est là ce livre d’amour, ce livre qui, dit-on, a touché toute une génération et perdu des milliers de femmes ! Elles devaient être étrangement sensibles, si cela est vrai, et surtout bien éveillées. Ce n’est point ainsi que je vois la vie et que j’imagine l’amour. Bien entendu, c’est le caractère d’Octave qui m’exaspère et aussi celui de Sylvia. Et puis cette action dans des espaces imaginaires, entre terre et lune probablement, ne me dit rien ; il me faut des personnages en chair et en os, que je coudoie dans la rue, qui vivent, jouissent et souffrent comme moi.
Quant au Lys dans la vallée, il m’a transporté, je l’ai lu dans une édition de cabinet de lecture, et aussitôt j’ai été acheter le volume de la bibliothèque Charpentier pour le relire immédiatement dans mon exemplaire à moi. Il y a tant de points de ressemblance entre la situation du héros et la mienne : cette enfance sans affection, cet immense besoin d’amour lorsqu’il entre dans la vie, c’est moi.