III

2341 Words
III Depuis un mois, j’ai une maîtresse, mademoiselle Salomé Hausach, lingère : parti avec l’espérance de conquérir les pommes hespérides, j’ai trouvé un navet que je presse tendrement sur mon cœur. Voici comment les choses se sont passées. J’ai pour voisin au cours de droit romain un grand garçon de vingt-deux à vingt-trois ans, nommé Humbert ; il est des environs d’Épinal, et la qualité de compatriotes, nous a jusqu’à un certain point rapprochés ; mais de ma part avec une certaine réserve, car le train qu’il mène ne me permet pas de frayer avec lui sur un pied d’égalité parfaite : c’est le fils d’un des plus riches marchands de bois des Vosges, il a perdu son père et il jouit en ce moment de plus de vingt mille francs de rente, tandis que sa mère a conservé un revenu au moins triple de celui de son fils. Ma pension de 150 francs par mois fait trop petite figure à côté de ses 1 500 francs. Il est à Strasbourg depuis deux ans ; l’année dernière il avait commencé la médecine, puis la médecine l’ayant ennuyé, il s’est mis cette année à l’étude du droit, mais je ne crois pas qu’il la pousse bien loin : le travail n’est pas son affaire, celui du droit pas plus qu’un autre. Plusieurs fois il m’avait engagé à aller chez lui le soir, dans un assez bel appartement qu’il occupe rue du Marché-au-Poisson, au coin de la place Gutenberg ; je n’avais jamais refusé, mais jamais non plus je n’avais formellement promis. Cependant les invitations devinrent si pressantes qu’il fallait ou accepter ou rompre toutes relations. Je me décidai un soir à monter chez lui. Il m’avait dit que je le trouverais de huit heures à minuit au coin d’un bon feu avec un flacon de vin du Rhin sur la table ; je le trouvai en effet installé dans ces conditions : un bon feu brûlait dans la cheminée, et sur la table se trouvait une bouteille au long cou flanquée de verres de Bohème. Seulement il n’était pas seul ; en face de lui, à l’angle de la cheminée, était une jeune femme. En moins d’une minute, je sus à quoi m’en tenir : cette jeune femme était sa maîtresse. Je crus même m’apercevoir qu’il mettait une certaine affectation à me le faire comprendre. Elle me parut tout d’abord très timide, mais quand j’eus retiré mes gants et accepté deux verres de vin qui instantanément m’allumèrent les joues, elle se mit à son aise. Pour moi, j’étais assez embarrassé : comment fallait-il la traiter, comment fallait-il lui parler ? Madame ou mademoiselle ? Poliment ou gaillardement ? C’était la première fois que je me trouvais avec une femme qui n’était ni une dame ni une fille ; mais un être assez difficile à classer, sans position et sans nom. La soirée s’écoula gaiement ; on alla chercher une nouvelle bouteille de vin du Rhin et des marrons ; tous trois nous étions jeunes ; on dit des niaiseries qui nous firent rire aux éclats, sans rime ni raison, et, à onze heures, la maîtresse de Humbert voulut absolument me tirer les cartes. De son travail cabalistique, interrompu par nos moqueries et nos mauvaises farces, il résulta que j’étais sur le point de devenir amoureux et qu’avant huit jours j’aurais rencontré la dame de cœur. Il était minuit quand je rentrai chez moi. Le lendemain je rencontrai Humbert au cours. – N’est-ce pas, dit-il, que c’est une belle fille ? Je convins de cela volontiers, ce qui parut lui faire plaisir. – Et facile à vivre, je la conduis au doigt et à l’œil, vous avez dû vous en apercevoir. Si vous voulez venir dimanche, je lui dirai d’amener sa sœur, une charmante fille ; si elle vous plaît, nous pourrons faire ménage à quatre ; ce sera amusant. À cette idée, un pouce de rouge m’empourpra le front. En nous séparant il me répéta : – À dimanche. Toute la semaine je me répétai, je n’irai pas : cette pensée d’une jeune fille donnant un amant à sa sœur me révoltait. Cependant le dimanche soir je fus tout surpris de me trouver vers sept heures devant ma glace, en train de disposer gracieusement les coins de ma belle cravate bleue. Non seulement les deux sœurs étaient chez Humbert, mais encore il s’y trouvait, lorsque j’arrivai, un autre couple : un étudiant en médecine de troisième année et sa maîtresse. La mienne, je veux dire, celle qui m’était destinée, ressemble d’une façon frappante à une gravure de Court que nous avons vu ensemble bien souvent, Fleur de Marie au couvent ; front pur, visage ovale d’un type angélique, de grands yeux bleus doux et tristes ; de chaque côté des tempes, des cheveux d’un blond cendré : elle est donc fort jolie : l’impression qu’elle fit sur moi me troubla profondément. Pour occuper la soirée, il fut décidé qu’on jouerait au colin-maillard. L’appartement de Humbert se composant de quatre grandes pièces, le jeu fut facile à organiser ; on alluma partout des lampes et des bougies et l’on tint, toutes les portes ouvertes. Le sort me désigna pour être le premier colin-maillard : cela me contraria, car j’aurais mieux aimé me servir de mes yeux pour la regarder que de me les laisser clore avec un foulard, et puis j’avais peur de faire quelque maladresse, de me jeter par terre ou de renverser quelque meuble d’une façon ridicule, ce qui devant elle m’eût humilié. Mais lorsqu’au milieu du jeu je la pris entre mes bras, ma contrariété fut remplacée par une bouffée de bonheur : je n’eus pas une seconde d’hésitation, je sentis que c’était elle ; comment, pourquoi, je n’en sais rien, seulement mon sang s’arrêta dans mes veines et j’eus chaud au cœur. La nommer, c’était la mettre à ma place, et j’étais trop heureux pour perdre si vite mon plaisir. Je la serrai doucement contre moi, sa taille se tordait dans ma main et je respirais son haleine. Je promenai ma main sur ses cheveux, sur ses joues ; elles étaient douces et fermes comme une prune ; je descendis sur le cou, sur les épaules. – Eh bien ! cria Humbert, ne vous gênez pas ; seulement, mon brave aveugle, je dois vous prévenir que nous voyons clair, nous autres. Les autres, je n’y pensais guère ; j’avais la tête perdue. Le mot de Humbert me ramena à la réalité. Je lâchai Salomé et courus sur Humbert. Mais où j’éprouvais une sensation tout à fait délicieuse, enivrante, ce fut quand Salomé, colin-maillard à son tour, m’attrapa, passa ses doigts sur mes cheveux et sur ma barbe. – C’est M. Robert, dit-elle. – Non, cria sa sœur. – C’est lui. – À quoi le reconnais-tu ? – À ses cheveux qui sentent la violette et à sa barbe qui est douce. Elle avait remarqué que ma barbe était plus douce que celle de mes camarades. Cela me rendit tout fier. Humbert, qui était un grand mangeur, nous avait fait préparer un souper ; en me mettant à table, à côté de Salomé, j’étais tellement ému que je cassai son verre. – Ça ne fait rien, dit Humbert, Salomé boira dans le verre de Robert. Quand on se sépara, je fus tout surpris de voir à ma montre qu’il était deux heures du matin ; il me semblait qu’il était à peine dix heures. Sur la place Gutenberg l’étudiant en médecine et sa maîtresse nous quittèrent, et, comme il faisait froid, ils se sauvèrent en courant. – Où faut-il vous conduire ? demandai-je à Salomé. – Où vous voudrez. – Chez vous ? – Si vous voulez. Elle demeure auprès de Saint-Marc, c’est-à-dire tout à l’extrémité de la ville ; mais jamais route ne me parut plus courte ; elle avait passé son bras sous le mien, et nous marchions serrés l’un contre l’autre ; je la sentais qui tremblait ; quant à moi, malgré le froid, j’étouffais. Ah ! comme la lune était belle dans le ciel sans nuage. Arrivé à sa porte, je lui demandai quand je pourrais la revoir. – Quand vous voudrez. – Demain soir, alors. – Si vous voulez. Lorsque sa porte fut refermée, je me sentis furieux de n’être pas entré avec elle ; j’avais mille choses à lui dire. Je l’aimais, je l’adorais. Le lendemain matin, pour la première fois, je manquai mes cours. La journée fut éternelle à passer. Vers deux heures, je m’habillai ; je mis ma plus belle chemise, celle à plis crevés, j’essayai plus de dix cols avant d’en trouver un, et j’allai marcher par la ville pour tuer le temps. À sept heures, je rentrai chez moi pour changer de linge, ma belle chemise me semblait fripée, la cérémonie des cols recommença : enfin, comme huit heures allaient sonner et que c’était l’heure à laquelle elle devait rentrer, je partis. Elle vint elle-même m’ouvrir la porte de la rue et me prit la main pour me guider dans l’escalier sombre. Quand je fus entré dans sa chambre, je tombai à ses genoux, et sans pouvoir trouver une parole, suffoqué de bonheur et d’émotion, je pris ses mains que j’embrassai. J’avoue sans honte que je devais avoir l’air singulièrement nigaud, et je comprends maintenant ses regards étonnés. Après quelques mots inintelligibles que je balbutiai plutôt que je ne les prononçai, je l’attirai vers moi et j’embrassai son front. Sans me répondre, elle me laissa faire. Peu à peu je retrouvai ma raison : je me relevai alors et m’assis près d’elle, ses mains toujours dans mes mains, mes yeux sur les siens, je lui dis que je l’aimais, que je l’adorais, que j’étais fou. Doucement, avec un sourire où il me sembla lire de la tristesse, elle me dit qu’elle était heureuse de mon amour, mais qu’elle avait peine à croire à mes protestations, que depuis le peu de temps que je la connaissais, je n’avais pas dû concevoir pour elle une passion si extraordinaire, et que si je voulais lui donner une affection franche et durable, elle en serait très contente, parce que je lui plaisais. Durable, mon affection ! éternelle, et je la pris dans mes bras ; doucement, sans embarras comme sans exaltation, elle me rendit mes caresses. Je voulus l’emmener chez moi : il me semblait que par sa présence ma chambre allait être sanctifiée. Le matin du troisième jour, il me prit une envie folle d’aller à la campagne. J’étouffais dans ma chambre, j’avais besoin d’air, j’avais besoin de voir les arbres, le ciel, j’avais besoin de courir, de crier. Salomé, tout prosaïquement, voulait aller travailler à son magasin ; je lui dis d’écrire qu’elle était malade : le rhume, une entorse, le choléra, ce qui lui passerait par la tête. Nous voilà donc en route pour Rosheim ; j’avais eu le désir d’aller à Saverne revoir les paysages que j’avais seulement entrevus en les traversant, mais sa famille habite de ce côté-là, je ne sais trop où, et cela nous avait décidé à choisir Rosheim. Que m’importait d’ailleurs, ce que je voulais c’était de l’air et de l’espace. Je lui avais acheté un manteau et une fourrure ; elle n’eut donc pas froid dans la diligence, où, d’ailleurs, étant seuls, nous restâmes blottis l’un contre l’autre. À huit heures du soir, nous descendions à l’hôtel de l’Arbre Vert, où nous passions la nuit. Le lendemain matin, avec le jour, nous partions pour les ruines de Girbaden. Il faisait une belle journée de janvier, froide, mais ensoleillée ; la gelée de la nuit avait déposé sur l’herbe et sur les flaques d’eau des treillis éblouissants, des grappes de givre pendaient aux branches des arbres. En moins d’une demi-heure nous atteignîmes les bois d’Eichwald ; les montagnes des Vosges nous abritaient du vent d’est, tandis que du côté de l’orient le soleil nous arrivait en plein visage. La terre résonnait sous mes pas, et les feuilles sèches que les pluies et les ouragans avaient amoncelées dans les chemins, se soulevaient en petits tourbillons derrière nous. Soit que l’amour eût créé en moi de nouveaux sens, soit que la gelée de la nuit eût revêtu ce paysage d’une parure virginale, je trouvai à la nature des beautés que je ne lui connaissais pas. J’étais gai, heureux, léger comme si une force mystérieuse m’eût soulevé au-dessus de la terre et enlevé dans un monde éthéré. Salomé marchait près de moi sans rien dire, s’arrêtant seulement de temps en temps, pour secouer les feuilles de ronce qui s’accrochaient à sa robe de laine. Malgré le froid qui bleuissait nos doigts, malgré le frimas des buissons, malgré la neige des montagnes dont la blancheur nous éblouissait, il me semblait que nous étions en plein printemps, et, tout en marchant, je me mis à réciter à haute voix la Nuit de mai : La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore, Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embraser, Et la bergeronnette, en attendant l’aurore, Aux premiers buissons verts commence à se poser. Salomé m’écoutai ! stupéfaite, bouche béante. Lorsque j’eus achevé la pièce elle chemina quelques instants sans rien dire, comme si elle s’enivrait intérieurement de cette chaude poésie, puis s’arrêtant : – La Muse, c’est sa maîtresse, n’est-ce pas ? Cette question me ramena sur la terre. J’eus un moment d’étonnement, mais après tout, la question n’était pas si absurde chez une fille comme elle. Cette parole de Salomé avait interrompu la chaîne de mes idées, elle ne l’avait point brisée. Après la Nuit de mai, je passai à la Nuit d’octobre. J’avais, je l’avoue, une intempérance de poésie tout à fait malheureuse. Ce fut sans doute le sentiment de Salomé qui, sans me laisser aller bien loin, m’interrompit une nouvelle fois. – Sais-tu à quoi je pense ? dit-elle au moment où nous approchions d’un hameau. – Non, dis-je contrarié. – Eh bien, je pense que je mangerais bien pour déjeuner des saucisses dans de la purée de pommes de terre. – Et des confitures. – Oh ! oui ; des confitures, si tu voulais. – Tes désirs vont être réalisés : retournons à Rosheim. – Tout de suite ? – Tout de suite. – Tu es fâché, parce que j’ai faim. – Je suis enchanté, enthousiasmé, transporté, j’adore les femmes qui ont bon appétit. Malgré cette assurance, Salomé vit bien que j’étais fâché, seulement elle ne comprit pas en quoi elle m’avait blessé. Elle fit tout ce qu’elle put pour rappeler ma gaieté envolée, elle parla, elle chanta, elle m’embrassa. Puis, dépitée de ma figure maussade, elle s’écria : – Quel malheur que M. Humbert ne soit pas venu avec nous. – Pourquoi cela ? – Parce qu’il est si drôle, si amusant, il nous aurait dit des bêtises et ça vous aurait fait rire. Des bêtises ! Ah ! si j’avais été seul au pied d’un arbre, assis dans les feuilles sèches, perdu au milieu de ces profondes forêts. L’inquiétude de Salomé ne tint pas devant la table de l’hôtel de l’Arbre Vert. Non seulement elle mangea des saucisses aux pommes de terre, mais encore d’autres saucisses aux œufs, puis trois ou quatre côtelettes de chevreuil, et, pour terminer, une énorme salade de pommes de terre aux œufs. C’était un gouffre. J’étais venu à Rosheim avec l’intention d’y rester plusieurs jours, mais les réflexions de Salomé m’avaient rendu sensible au froid et à l’hiver : la nature n’était plus si charmante que je l’avais vue à travers mon enthousiasme, la bise était glaciale, les arbres nus étaient bien tristes. Une voiture partait pour Strasbourg, nous montâmes dans le coupé. Je n’étais pas disposé à la conversation ; Salomé, pour me distraire, me raconta son histoire. Alors, pour la première fois, je m’aperçus qu’elle parlait alsacien, mais un alsacien déplorable, elle dit : mon pon ami, mon anche, ein poudeille, des vriandises, kel ponhire !
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