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3 Les préparatifs étaient terminés. Bisson avait même trouvé le moyen de se procurer une boussole, un peu désaimantée il est vrai, car parfois, l’aiguille demeurait immobile. Nous n’attendions plus rien. Dans ce vide précédant le départ, tous sentaient bien que le plus difficile restait à accomplir. Un problème de solidarité vint heureusement nous occuper. Devions-nous ou non attendre qu’un certain Durutte, qui n’avait joué d’ailleurs qu’un rôle effacé dans l’organisation de l’évasion, fût guéri d’une blessure au pied ? Devions-nous retarder notre départ ? Devions-nous abandonner Durutte ? Mes camarades furent tous d’avis de retarder le départ. Ils étaient superstitieux. S’élancer dans une pareille aventure sur une mauvaise action nous aurait porté malheur. Baillencourt, lui, tenait à son horaire, à cette fameuse nuit la plus longue de l’année qu’il avait choisie. Mais il ne voulait pas non plus abandonner Durutte. Il décida alors que nous partirions de toute façon à la date fixée et que si notre camarade avait encore des difficultés à marcher, nous l’aiderions à tour de rôle. Je trouvais ce qui se passait de plus en plus bizarre. J’étais inquiet. Je craignais qu’au dernier moment il n’y eût des défections. Je me demandai même si Durutte ne jouait pas la comédie. Je le laissai entendre à mes camarades. Ils parurent trouver que j’avais mauvais esprit. Quelques jours avant l’évasion, Baillencourt me prit encore à part. Bien qu’il n’en fît jamais qu’à sa tête, il se donnait l’air de ne rien faire sans le consentement de tous. Il m’annonça qu’il avait changé l’heure du départ. Au lieu de partir à trois heures, nous partirions à minuit. « Pourquoi ? » lui demandai-je, comme chaque fois qu’il m’annonçait quelque chose. Il me dit qu’il ne voulait pas de Pelet, qu’il le trouvait trop craintif. Il était capable de se mettre à crier au moment du danger. Il pouvait s’évanouir. Cela créerait de la confusion, etc. Comme personne n’osait prévenir Pelet que nous ne voulions pas de lui, il avait décidé d’avancer l’heure du départ. De cette façon, quand Pelet se présenterait au rendez-vous, nous serions déjà loin. Cette machination me causa un profond malaise. J’observai qu’on ne pouvait pas agir ainsi. On s’embarrassait bien de Durutte. Pelet n’était peut-être pas très sympathique, il était peut-être froussard, mais enfin il était dans la même situation que nous. Si vraiment on ne voulait pas de lui, on n’avait qu’à le lui dire. Baillencourt se fâcha. C’était lui qui avait tout organisé. Il avait des responsabilités que nous n’avions pas. Il ne voulait pas compromettre son œuvre au dernier moment. Si on parlait à Pelet, celui-ci était capable dans son dépit, de se venger, de nous dénoncer. S’il n’y avait eu que lui, Baillencourt, il eût couru le risque, mais il y avait les camarades, etc. Se calmant soudain, il alla chercher Billau, Jean Bisson, Breton, Baumé. Nos pérégrinations depuis la déclaration de guerre n’avaient pas complètement bouleversé la liste des effectifs, si bien que, comme des cartes mal battues dont les as restent ensemble, nous étions cinq ou six dont le nom commençait par un B. À part Roger, ils prirent des airs de militaires qui ne peuvent sacrifier une armée pour un cas individuel, des airs de gens convaincus qu’on ne peut faire de grandes choses sans une certaine cruauté. Tout cela à propos de Pelet me parut exagéré. Dans une affaire organisée de façon aussi puérile, et qui somme toute était très simple, je trouvais déplacées les apparences d’affaire d’État qu’on essayait de glisser. Ces conversations, ces décisions sans appel, ces sacrifices consentis d’avance à la réussite, avaient un côté artificiel. C’était celui-ci qui me faisait peur. Que se passerait-il au moment du véritable danger ? Le camarade éliminé n’aurait-il pas été justement le plus courageux ? Le samedi, nous évitâmes de nous parler. Nous affectâmes, chacun dans notre sphère, d’être distraits par des occupations personnelles. Après la soupe du soir, nous fîmes le geste convenu, qui signifiait que tout était entendu. Je fis également ce geste, mais je ne pouvais m’empêcher de penser à l’imprudence de ce manège. Si on nous surveillait, comme notre conduite semblait le laisser supposer, nous ne pouvions mieux dévoiler nos intentions. J’avais bien essayé au début de faire toucher la réalité à mes camarades. Mais j’en avais été pour mes frais. Ils étaient incapables de concevoir une évasion sans mystère ni romanesque. Je me couchai tout habillé. Je n’étais toujours pas certain que j’irais au rendez-vous. Alors que tous mes camarades ne craignaient qu’une trahison ou une dénonciation, ou que le manque de préparatifs, moi, le seul, je craignais les sentinelles. Je voyais le danger. Ils ne le voyaient pas. Je pouvais le dire, le crier, personne ne m’écoutait. À minuit, brusquement, alors que jusqu’au dernier moment j’avais cru que je ne partirais pas, je me levai. L’attente passée, lorsque le danger est là, nous éprouvons un immense soulagement à l’affronter. J’allais être libre dans un instant. Je ne pensai plus à rien. D’un côté la liberté, de l’autre la misère physique et morale. Comment, dans ces conditions, douter de la réussite ? Je me rendis au rendez-vous derrière les feuillées. Il faisait nuit. Nous avancions les mains en avant, feignant de nous toucher à cause de l’obscurité, mais en réalité pour nous donner du courage. Quand nous arrivâmes derrière la dernière baraque, nous nous arrêtâmes devant les barbelés, soudain frappés par la gravité de notre entreprise. Quelque avancés que nous fussions dans l’exécution de notre plan, nous pouvions encore faire marche arrière. L’événement inattendu, imprévisible, qui ferait naître en nous l’initiative et le sentiment du danger, qui nous ferait agir comme des hommes dont la vie est en jeu, ne s’était pas encore produit. Le camp était silencieux. On apercevait dans l’ombre les baraquements qui semblaient plus tassés que d’habitude. Des milliers de prisonniers dormaient, plus obéissants que nous, plus résignés, plus conscients peut-être des réalités. Cette acceptation générale d’un sort tragique nous frappait par le contraste qu’elle offrait avec notre audace de vouloir nous soustraire à celui-ci. Mes camarades me parurent tout à coup des enfants dans leur tentative. Tous les préparatifs, tous les calculs, tous les détails réglés avec cette précision qu’engendrent d’interminables journées, apparaissaient dans la profondeur de la nuit comme ayant pu aussi bien être faits par cette foule d’hommes qui dormaient. Et pourtant ces hommes ne les avaient pas faits. Qui donc avait raison ? Eux ou nous ? Maintenant, au moment d’agir, il sautait aux yeux que ce qui comptait, que ce qui avait une valeur réelle, ce n’était pas ce qui était à la portée de tous, mais la plus froide détermination et la volonté de risquer plutôt sa vie que d’échouer. Nous comprîmes au bout de quelques minutes que nous n’avions pas cette volonté. Baillencourt prononça quelques paroles assez vagues. Finalement nous regagnâmes nos cantonnements.
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