La nuit était tombée depuis longtemps, mais Éloïse n’arrivait pas à trouver le sommeil.
Allongée sur le canapé, une couverture serrée autour d’elle, elle fixait le plafond sans vraiment le voir. Adrien était là, à quelques mètres, debout près de la fenêtre, observant la rue plongée dans l’ombre.
Il n’avait pas bougé depuis plusieurs minutes.
— Tu surveilles quoi ? demanda-t-elle enfin.
Adrien ne se retourna pas tout de suite.
— Tout… et rien. Les habitudes. Les mouvements inhabituels.
— Tu penses vraiment qu’ils vont attaquer ?
Il ferma lentement les rideaux.
— Ils n’attaquent jamais sans raison. Ils attendent que tu comprennes le message.
Éloïse se redressa, le cœur serré.
— Et le message, c’est quoi ?
Adrien la regarda. Son regard n’était plus celui du jeune homme mystérieux qu’elle avait rencontré devant une vitrine. C’était celui de quelqu’un qui portait trop de poids.
— Que tu existes maintenant dans leur monde.
Une vérité trop lourde
Il s’assit en face d’elle, les coudes posés sur ses genoux.
— Je ne t’ai jamais dit comment mon père a construit son empire.
Éloïse retint son souffle.
— Ce n’était pas seulement des entreprises, continua-t-il. Il contrôlait des marchés entiers. Il achetait des silences. Il brisait des carrières… parfois des vies.
— Adrien… murmura-t-elle.
— J’ai grandi entouré de gens qui souriaient en public et menaçaient en privé. On m’a appris très jeune que l’amour était une faiblesse.
Il releva les yeux vers elle.
— Quand j’ai voulu partir, quand j’ai refusé de reprendre ce qu’il avait construit… j’ai signé ma condamnation.
— Et ils te surveillent depuis ?
— Depuis toujours.
Éloïse sentit une boule se former dans sa gorge.
— Et moi, je suis devenue… une arme.
Adrien hocha lentement la tête.
— Oui.
Le mot résonna entre eux, brutal, sans pitié.
La première menace officielle
Un bruit soudain retentit dans l’appartement.
Un bip discret.
Adrien se leva d’un bond.
— Ton téléphone, dit-il.
Éloïse le saisit.
Numéro inconnu. Encore.
Ce n’était pas une suggestion.
Tu as jusqu’à demain.
Son sang se glaça.
— Jusqu’à demain pour quoi ? demanda-t-elle, la voix brisée.
Adrien prit le téléphone, les mâchoires crispées.
— Pour que tu t’éloignes de moi.
— Et si je ne le fais pas ?
Il releva les yeux vers elle.
— Alors ils passeront à l’étape suivante.
— Qui est… ils ? demanda-t-elle.
Un silence. Puis Adrien répondit :
— Mon oncle. Victor Delacroix.
Le nom semblait lourd, dangereux.
— Il est pire que mon père. Plus méthodique. Plus froid. Et il ne fait jamais de menaces inutiles.
Une décision impossible
Éloïse se leva, le cœur battant.
— Alors je pars, dit-elle brusquement.
Adrien se figea.
— Quoi ?
— Je quitte la ville. Je disparais. Tu seras libre.
Il se leva à son tour.
— Non.
— Adrien, écoute-moi…
— Non ! coupa-t-il. Tu ne te sacrifieras pas pour moi.
— Tu le fais bien pour moi, non ?
Il resta sans voix.
— Je ne peux pas vivre en sachant que ta vie est en danger à cause de moi, ajouta-t-elle.
Adrien s’approcha d’elle, les yeux brillants.
— Et moi, je ne peux pas vivre sans toi maintenant.
Ces mots, simples, sincères, la frappèrent de plein fouet.
— Tu m’as dit que l’amour était une faiblesse, murmura-t-elle.
— Oui…
Il posa son front contre le sien.
— Et c’est la plus dangereuse de toutes.
L’attaque
Il était un peu plus de deux heures du matin quand tout bascula.
Un bruit sec.
Puis un autre.
Adrien leva la tête brusquement.
— Éteins la lumière. Maintenant.
Le cœur d’Éloïse s’emballa. Adrien la poussa doucement vers le couloir.
— Reste derrière moi.
Un crac v*****t retentit.
La porte d’entrée vibra.
— Adrien… chuchota-t-elle.
— Peu importe ce qui arrive, fais exactement ce que je te dis.
La serrure céda.
Deux silhouettes entrèrent.
— Bonsoir, Adrien, dit une voix calme.
Adrien serra les poings.
— Victor.
L’homme avança lentement, costume sombre, regard glacial.
— Tu aurais dû écouter.
Il posa les yeux sur Éloïse.
— Voilà donc la faiblesse.
Éloïse sentit un froid absolu la traverser.
— Ne la regarde pas comme ça, lança Adrien.
Victor sourit.
— Tu vois ? Même ta voix tremble pour elle.
Il fit un geste de la main.
— Sortez.
Les hommes derrière lui s’exécutèrent, laissant Victor seul avec eux.
— Je vais être clair, dit-il. Tu reviens dans la famille… ou elle disparaît de ta vie. Définitivement.
Éloïse sentit ses jambes fléchir.
— Laissez-la tranquille, dit Adrien. Prenez-moi.
Victor pencha la tête.
— C’est exactement ce que je voulais entendre.
Le sacrifice
Adrien se tourna vers Éloïse.
— Pardonne-moi, murmura-t-il.
— Non… supplia-t-elle.
— Je t’aime.
Ces mots furent un coup de poignard et une bénédiction à la fois.
Victor posa une main sur l’épaule d’Adrien.
— Sage décision.
— Si tu lui fais du mal, je te détruirai, dit Adrien.
Victor sourit.
— Tu es déjà à moi.
Ils partirent.
La porte se referma.
Le silence.
Éloïse s’effondra au sol, incapable de respirer.
La promesse silencieuse
Des heures plus tard, l’aube se levait.
Éloïse était toujours là, seule, entourée du vide qu’Adrien avait laissé derrière lui.
Sur la table, un objet qu’elle n’avait pas remarqué auparavant.
Une clé USB.
Elle la prit, les mains tremblantes.
Un mot était gravé dessus :
“Si jamais je ne reviens pas.”
Des larmes coulèrent sur ses joues.
— Je ne te laisserai pas seul, Adrien, murmura-t-elle.
À cet instant précis, Éloïse comprit que l’amour n’était plus seulement une émotion.
C’était devenu une guerre.