Chapitre 1
La grande cloche du collège Sainte-Thérèse résonnait dans toute la cour, annonçant la fin des cours. Dans la classe de seconde, se trouvait une jeune fille, assise un peu à l'arrière en train de noter à la dernière minute ses devoirs pour la semaine prochaine, alors que ses camarades rangeaient leurs affaires et son professeur en train de laisser la salle. Elle n'avait pas vu le temps passer, trop occupée à lire en cachette un roman qu'elle avait emprunté quelques heures plus tôt à la bibliothèque.
Elle se dépêcha, pensant que son chauffeur était devant la barrière comme tous les autres jours. Lorsqu'elle avait quitté sa salle de classe, la cour de l'établissement commençait à se déserter et le gérant allait fermer. A l'instar des autres élèves qui traînaient encore, elle sortit. Nonobstant, la voiture qui venait toujours la chercher n'était pas là. Elle regarda sa montre, il était presque 15 h. À cette heure, elle devrait déjà être chez elle.
La jeune fille alla donc s'asseoir sur un banc du trottoir de son école pour attendre le retardataire. Par la même occasion, elle décida de continuer le roman qu'elle avait commencé pendant que les derniers élèves défilaient pour rentrer chez eux.
Plus loin, dans la même rue, un jeune garçon se pressait de se rendre chez lui car de gros nuages gris se formaient dans le ciel. La pluie s'annonçait et il ne voulait pas être trempé. Même si aucune goutte ne tombait encore, il accélérait ses pas et on aurait cru qu'il courait. Arrivé à quelques mètres de la jeune fille qui était perdue dans les lignes de son livre, il s'arrêta un instant et soupira devant sa tranquillité. Elle avait l'air si insouciant.
Voyant son uniforme, il avait tout de suite compris qu'elle fréquentait cette école pour jeunes filles. Il détourna son regard d'elle et au moment où il s'apprêtait à poursuivre son chemin, un trio de garçons - dont l'un préférait rentrer sans chauffeur pour mieux traîner en chemin - d'une autre école, venait en face de lui. Il ne leur prêta pas trop d'attention et continua sa route. Il ne devrait pas s'attarder surtout dans ce coin occupé par des élèves prétentieux pour la plupart et qui lui servait de raccourci.
Rien ne semblait exister autour d'elle. Ce livre la captivait, la forme autant que le fond. Elle dévorait avec avidité chaque ligne qui ne lui demandait pas d'arrêter de lire. Cet écrivain avait un vrai talent et on aurait dit que c'était lui, le « dieu des mots ». Il avait totalement transporté la jeune lectrice dans son univers.
— Eh ! Salut toi.
Une voix masculine et peu rassurante la tira soudainement de sa lecture. Elle leva sa tête et aperçut un jeune garçon, aux traits réguliers, se tenir devant elle, accompagné de deux autres. Elle ne répondit pas, ferma simplement son livre pour le mettre dans son sac à dos.
— C'est à toi que je parle. Tu es muette ou quoi ? l'arracha-t-il de sa main pour le jeter.
Ses yeux s'écarquillèrent de surprise face à ce comportement soudain et outré. Pour qui il se prenait ? Pourquoi semblait-il s'énerver ? Elle le toisa et se leva pour aller récupérer ce roman si précieux à ses yeux.
— Où crois-tu aller comme ça ? l'arrêta-t-il en prenant son poignet.
Il était très bien impertinent, quand même. C'était la première fois qu'un garçon s'adressait à elle avec tant de hardiesse.
— Est-ce que tu sais qui je suis ?
— Je devrais ? repartit-elle.
— Elle sait parler mais elle ne me connait pas, rit-il faux. Mademoiselle, je suis Rigaud, le fils du maire de cette ville. Et toi, tu es ?
— Celle qui se fiche de ton identité, se retira-t-elle brusquement de son emprise.
Il reprit son poignet et le serra plus cette fois. Elle fronça les sourcils et grimaça légèrement de douleur à cause de la pression qu'exerçait ce garçon sans manières.
— Ne fais pas semblant de ne pas t'intéresser à moi, ma jolie. La plupart des filles comme toi...
— Descends de ton petit nuage. Je ne le répèterai pas, enlève ta main de mon poignet.
— Arrête de faire comme si tu n'es pas le genre de fille facile, grinça-t-il les dents.
Cette remarque la fit tiquer. Il exagérait, il ne la connaissait même pas et il osait lui dire cela.
— On dirait que quelqu'un a besoin d'un cours de galanterie par ici, intervint calmement un passant.
En effet, il s'agissait du garçon qui se précipitait. Il était assez loin lorsque quelques bribes de la conversation lui étaient parvenues. La manière dont l'autre parlait à la fille ne lui avait pas plu. Il s'était senti obligé de revenir sur ses pas. Et, en une seule phrase, il avait attiré l'attention de tous, surtout Rigaud qui le regardait avec dédain.
— Tu es qui toi ? demanda-t-il, tenant toujours la fille.
— Tu ferais mieux de la laisser tranquille. Ce n'est pas parce que tu es soi-disant le fils du maire que tu dois tout te permettre.
— Ce n'est pas à toi de me dire ce que je dois faire. Et d'où sors-tu ? Où as-tu trouvé ses tenues ? Dans les fameux pèpè, je suppose ? Se moqua-t-il en la délivrant pour se confronter au nouvel arrivant.
Les autres se mirent à rire et le moqué ne prit pas hauteur de lui. Il alla plutôt vers elle tout en essayant de ne pas croiser le regard de Rigaud.
— Tu te prends pour un super héros ? continua celui qui se disait être le fils du maire en le poussant au dos.
— Et toi ? Tu te prends pour qui pour venir embêter ma petite amie ? se fâcha-t-il dans l'espoir qu'il s'en irait.
Les mots du jeune homme la surprirent. Rigaud le fixa, interloqué avant de se mettre à rire avec ses compagnons. Il ne pouvait pas croire que ces deux-là se fréquentaient. Ils ne se ressemblaient pas. Il allait sortir une autre moquerie quand il se mit à pleuviner. Il en avait horreur de la pluie.
— Tu as de la chance. Prie pour ne pas me recroiser, avertit-il avant de s'en aller suivi de ceux qui étaient avec lui et suivaient la scène sans réellement en prendre part.
Lui, qui voulait rentrer tranquillement, venait probablement de se faire un ennemi. Il jeta un coup d'œil à la jeune fille qui l'observait sans oser parler. Il ramassa le livre qui subissait les goulettes de pluie. Il lit avec ses yeux le titre et un rictus amusé étira ses lèvres finement dessinées.
— Si j'étais à ta place, je rentrerais chez moi et protégerais... ce livre qui semble avoir coûté une fortune, le tendit-il.
Elle ne prononça toujours aucun mot. Il arqua les sourcils ne comprenant pas trop pourquoi elle le fixait autant; elle lui donnait l'impression d'être bizarre. Avait-il quelque chose sur le visage ?
— Prends-le. Je ne pense pas que tu es une statue, tenta-t-il avec un sourire gêné en claquant des doigts.
Elle se ressaisit et prit le livre, troublée. Soudainement, la pluie se déversa sur eux pour les tremper totalement. Au même moment, apparut une voiture noire à leur hauteur. Une jeune femme élégamment apprêtée en sortit, le visage ferme, avec un parapluie au-dessus de la tête et un deuxième dans son autre main. Elle venait dans leur direction, plus précisément vers la jeune fille a qui elle tendit l'objet qu'elle tenait.
— Ça va ? demanda-t-elle, neutre.
La concernée répondit par un hochement positif de la tête. Quand la jeune femme remarqua Charles, elle le regarda de bas en haut.
— Tu veux quoi à ma fille ? lui lança-t-elle sans une pointe de gentillesse. Viens Marie-Anne, ne restons pas là, je ne veux pas que tu attrapes une maladie.
Sur ces mots, elle attrapa sa main et la traîna derrière elle. Cette dame, notamment sa mère, l'avait mal regardé sans savoir qu'il venait d'aider la jeune étudiante. Il n'avait même pas reçu de remerciement de sa part. Il n'avait eu droit qu'à son mutisme et son regard insistant qui l'avait gêné. Il était à présent tout trempé à cause de cela. Il poussa un juron dans sa langue natale et reprit sa route non sans marmonner.
Dans l'habitacle, l'adulte réprimandait le chauffeur, qui n'était même pas présent, de n'être pas venu chercher l'adolescente à l'heure. Elle jurait même de le renvoyer si la même erreur se répétait malgré les explications qu'il avait fournies. La voiture était tombée en panne, il avait dû se rendre chez un mécanicien et cela avait pris plus de temps que prévu. Lorsque sa patronne avait remarqué l'absence de sa fille, elle l'avait appelé et ensuite avait décidé d'aller la chercher, elle-même.
La dénommée Marie-Anne, quant à elle, observait le ruissellement de l'eau sur la vitre tout en souriant doucement, sans porter d'intérêt à ce que sa mère disait. Ce garçon avait dit qu'elle était sa petite amie, se remémora-t-elle. Elle se reprochait de n'avoir pas ouvert la bouche pour lui demander son prénom et le remercier. Il avait de beaux yeux et sa voix était si complaisante. Une chose était sûre, elle n'était pas prête de l'oublier. Il n'était pas comme cet autre garçon qui était vraiment une brute, qui manquait cruellement de courtoisie. Elle se demandait ce qui aurait pu arriver sans cette intervention salvatrice. Pendant un court instant, elle s'imagina dans un roman. Elle lâcha un petit rire de folie qui éveilla l'attention de la conductrice.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda-t-elle.
— Rien, estompa-t-elle son sourire.
— En passant, qui est ce garçon ?
— Je ne sais pas. Il passait par là simplement.
— Tu es sûre ? Il ne t'a rien dit ?
— Je ne le connais pas. C'est la première fois que je l'ai vu.
Elle doutait un peu de la véracité de ses paroles. Elle venait de les voir ensemble sur le trottoir et ils semblaient avoir été en pleine conversation malgré la pluie. De plus, elle la voyait en train de sourire en coin, l'air rêveur.