Chapitre I-1

2004 Words
I48° 40’ 58” nord, 3° 59’ 12” ouest. Voici les coordonnées exactes de l’endroit où commence cette histoire. Un endroit. Que dis-je… un monument. Sans doute l’édifice religieux le plus célèbre de Bretagne, en tout cas le plus élevé. Devant vos yeux se dresse la chapelle Notre-Dame du Kreisker, appelée plus communément le Kreisker, indissociable de la ville de Saint-Pol-de-Léon, comme la Tour Eiffel l’est pour Paris. Avec son clocher culminant à 78 mètres, il fait la pige à Notre-Dame, Quasimodo en moins. Pourtant, depuis quelques secondes, aucun regard ne lui porte plus la moindre attention. Les yeux des badauds et touristes, attirés par un hurlement suivi d’un bruit sourd, fixent une silhouette incongrue, dans une position indécente. Une forme gisant sur le toit de la nef de l’église, figée dans une posture qui prêterait presque à rire. S’il en émanait encore ne serait-ce qu’un souffle de vie. 11 h 38, un samedi de septembre. Du haut de la plate-forme qui constitue l’embase de la flèche du clocher, des exclamations d’horreur ont remplacé le roucoulement des pigeons et les cris plaintifs des goélands. Les quelques visiteurs ayant gravi les 169 marches de l’escalier étroit pour accéder au sommet cantonné de ses quatre clochetons ne verront pas le spectacle qui aurait dû s’offrir à leur regard en cette journée du patrimoine gorgée de soleil. Remise à une date ultérieure la vue panoramique allant de la pointe de Primel au littoral de la Côte des Sables en passant, côté sud, par les monts d’Arrée. L’horizon de leurs yeux effarés se limite à l’observation morbide d’un corps immobile étendu sur des ardoises, le visage ensanglanté, la colonne vertébrale dans une position peu anatomique, voire grotesque. Homme, femme, difficile à dire… Cheveux courts, pull rouge, jean et baskets n’apportent pas d’élément décisif de réponse. Et, en fait, qu’importe pour eux… En retrait, mutique, le visage enfoui dans la paume de ses mains, un homme pleure. Au bas de l’édifice règne aussi la consternation. Les badauds s’accumulent sur la place Michel-Colombe, un des parkings du centre-ville. Tout le monde y va de sa lamentation, ou de sa réflexion, au gré de son niveau de compassion ou d’intelligence. Aucun moyen de porter secours à la victime, inaccessible, posée comme un sinistre accent circonflexe de chair et d’os sur le faîtage de la toiture de l’église. Impossible de distinguer son visage, car les curieux ne peuvent voir le corps sans se mettre en retrait du bâtiment, et à cent mètres de distance, il est difficile de distinguer un quelconque détail sans jumelles. D’autant plus impossible que seules les jambes du cadavre désarticulé sont visibles côté rue. Miracle du téléphone portable, il s’écoule moins de cinq minutes avant que les sirènes ne se fassent entendre. Venant de la rue du Budou et de la rue de Roscoff, pompiers et gendarmes n’ont pas beaucoup de chemin à parcourir. * — Monsieur Arzano ! Merci d’être passé si vite à la brigade. Je vous présente toutes mes condoléances. Une intonation grave, posée, chargée d’empathie non feinte. L’homme qui répond le fait avec une certaine hésitation. Son regard vide fixe le mur sans âme de ce bureau de gendarmerie. Sa voix ressemble plus à un soupir qu’à une réponse. Ignorant complètement les yeux de son interlocuteur, Sylvain Arzano murmure : — Vous savez, autant en finir tout de suite avec la paperasse. Rien ne me rendra ma femme, alors… Un silence respectueux. Le major Lemaire reprend, avec douceur : — Je comprends… mais je sais combien c’est difficile de parler dans un moment pareil. Si vous le désirez, nous pouvons attendre jusqu’à ce soir, et même jusqu’à demain pour prendre votre déclaration. Un hochement de tête de dénégation, des paupières qui se baissent, trop lasses de malheur. — Je vous en prie. Posez-moi vos questions, je voudrais retrouver ma fille. Les larmes viennent se mêler aux mots. — Vous l’avez laissée toute seule ? — Non ! Bien sûr que non, elle n’a même pas quatre ans et demi ! Elle est restée avec mes parents, au Dossen. Et je ne sais pas comment je vais pouvoir lui annoncer la nouvelle… — Vos parents savent déjà pour votre femme ? — Oui ! Eux, ils savent, je les ai appelés. Je leur ai demandé de ne rien dire à Monia. — Je comprends. Je ne vous retiendrai pas longtemps, je voudrais simplement que vous me disiez ce qui s’est passé. Rire désabusé. Haussement d’épaules. Les yeux de Sylvain Arzano se tournent vers le major, attentif, les doigts sur son clavier d’ordinateur, prêt à noter. — J’aimerais bien le savoir ce qui s’est passé ! — Dites-moi juste les choses comme elles vous reviennent. Ce n’est que pour essayer d’établir les faits. Si on a besoin de détails supplémentaires, je vous demanderai de revenir, ou je passerai chez vous. Pour l’instant, il faut juste que vous me racontiez ce dont vous vous souvenez. — Avec Marjory, ma femme, on s’était promis depuis longtemps de remonter en haut du Kreisker. Cela devait faire dix-sept ou dix-huit ans qu’on n’y était pas montés. La dernière fois, on était lycéens, et on ne vivait pas encore ensemble. On n’a pas voulu le faire pendant l’été, avec tous les touristes, on a préféré attendre les journées du patrimoine. Pour la visite, on nous fait monter par groupe de dix. Cela faisait à peine deux minutes qu’on était sur la plate-forme quand Marjo a voulu faire un selfie avec moi. Comme c’était notre anniversaire de rencontre – vingt ans – ajoute-t-il d’une voix tristement ironique, elle voulait prendre une série de photos originales, sous tous les angles, des photos où nous ne serions que tous les deux. J’avais l’habitude de ces petites lubies, alors j’ai expliqué la situation aux gens du groupe qui étaient avec nous, je leur ai demandé s’ils ne voulaient pas nous laisser deux minutes seuls, le temps d’immortaliser notre anniversaire. Ils ont accepté très gentiment et je les ai raccompagnés jusqu’en haut de l’escalier. Au moment où le dernier s’engageait sur la première marche, j’ai entendu un hurlement. Et un bruit horrible. J’ai aussitôt appelé ma femme, tout en faisant le tour du clocher. Rien. J’ai pensé qu’elle pouvait m’avoir fait une farce, se cacher quelque part. Mais il n’y a aucun endroit pour se cacher dans un aussi petit espace. Les autres visiteurs étaient remontés aussi en entendant le bruit. À peine quelques secondes plus tard, il y a quelqu’un qui a poussé un cri d’horreur. J’ai tout de suite compris. Je me suis précipité. Il tendait son bras vers le bas… Le récit s’interrompt, noyé par des sanglots longs, sans doute l’approche de l’automne, avant de reprendre. Peu de mots complets, plutôt un bégaiement. Vu la rapidité du débit, le pauvre major pourrait taper avec un seul doigt sur son clavier. J’ai… vou… lu re… regarder. Mais je… je ne pou… Je ne pouvais pas… J’ai le vertige. J’ai… j’ai pris sur moi… J’ai réussi à… à baisser les yeux… et je l’ai vue. La voix reprend son débit normal, entre deux écoulements de larmes. — J’ai tout de suite compris qu’il n’y avait plus rien à faire. Je crois qu’après je me suis assis par terre, et j’ai pleuré. Pleuré. Jusqu’à ce que les pompiers arrivent et m’aident à redescendre. Je suis resté dans leur ambulance jusqu’à… jusqu’à ce qu’ils ramènent le corps. J’ai voulu la voir, la toucher une dernière fois, mais c’était horrible. Je… — Je vous en prie, monsieur Arzano, ce que vous m’avez dit est largement suffisant. Le sous-officier marque un temps d’arrêt, puis reprend : Je peux vous poser une autre question ? Un simple hochement de tête. — Je ne comprends pas pourquoi vous êtes montés en haut du Kreisker si vous avez le vertige. Surtout si vous vouliez célébrer un anniversaire… Maigre sourire avant que la réponse ne vienne. — C’est Marjory qui a eu l’idée. Elle en avait tellement envie, alors, j’ai cédé. Vingt ans, un chiffre symbolique ! Ça méritait que je fasse un effort, non ? Et le jeune veuf se remet à pleurer. En silence. Un silence que respecte le major avant de reprendre d’un ton très doux, comme s’il s’adressait à un enfant qui avait eu de grosses misères, et qu’on cherche à consoler. — Je dois malheureusement vous informer que vous ne pourrez pas récupérer tout de suite le corps de votre femme. Il a été transféré à l’institut médico-légal, pour y subir des examens… — Des examens ? Vous voulez dire qu’on va l’autopsier ? La mutiler ? interrompt une voix chargée d’une soudaine colère. Mais je ne veux pas ! Je veux qu’on me rende ma femme… C’est un accident, un simple accident ! La rambarde n’est pas très haute, elle a dû trop se pencher, et… — Calmez-vous, monsieur Arzano ! Je réagirais sans doute comme vous dans les mêmes circonstances, mais c’est la procédure en cas de mort violente, je n’y peux rien. C’est au procureur de la République de prendre la décision, mais je ne pense pas que l’examen médical soit très poussé. Rassurez-vous. C’est l’affaire d’une journée tout au plus. Je vous tiendrai au courant. On va vous raccompagner chez vous. * Laure Saint-Donge regarde l’écran de son ordinateur avec stupéfaction. Sur sa boîte mail, un étrange message. Pas venu d’outre-tombe, seulement d’outre-Méditerranée. Un nom qu’elle ne risque pas d’oublier, même s’il est enfoui au septième sous-sol de ses souvenirs : Ann Fitzpatrick. Le genre de patronyme qui vous “tamponne les neurones” à l’encre indélébile, pour le reste de votre vie. Ann F. ou plutôt Annef comme tout le monde l’appelait quand elle était encore à la BRB. Avec Laure, elle formait un binôme de choc, toujours partant pour les opérations difficiles. Ah ! Elles en ont passé du temps ensemble, en opération, en planque ou au bureau ! Et comme elles étaient du genre mignonnes, elles faisaient tourner la tête de bien de leurs collègues, et de bien d’autres hommes, et femmes, également. Physiquement très différentes, elles avaient pourtant la même vision de la société, et de la vie en général. Leur comportement au quotidien, leurs attitudes, leur humour, et tant d’autres détails en faisaient presque des jumelles. Un surnom d’ailleurs dont on les a affublées très vite. Un surnom qu’elles ont gardé tout au long des quatre années passées ensemble, dans le même groupe d’intervention. Et s’il y a une chose plus que toutes qu’elles partageaient, c’était bien le dégoût de l’injustice. Elles ont même poussé la ressemblance jusqu’à quitter la police ensemble, refusant de continuer à traquer des dealers ou des braqueurs de supermarchés, qu’elles arrêtaient le lundi et qui recommençaient le mardi. Quant aux hommes politiques, à quoi bon les poursuivre pour des détournements de sommes colossales puisque cela ne les empêchait pas de se retrouver quelques mois plus tard sur les bancs de l’Assemblée, du Sénat ou dans le fauteuil confortable d’un ministère quelconque ? Le même ras-le-bol au même moment, oui, mais après, leurs routes ont divergé. Ann s’est engagée dans l’humanitaire, tandis que Laure se lançait dans le journalisme d’investigation. Quelques échanges de mails au début, puis un peu moins, puis plus du tout. Plus le moindre contact entre elles depuis une dizaine d’années. Et là, Annef ressurgit du néant relationnel avec un message sibyllin : « Coucou, c’est moi ! Je sais que tu ne peux pas m’avoir oubliée. Et pourtant que de choses ont changé ! Je te donnerai des détails plus tard. Pour l’instant, j’ai besoin de toi de toute urgence. Es-tu dispo ? Si oui, fais-le-moi savoir au plus vite. Breizhoukes. Ann. » Première réaction pour Laure : placer le message dans la corbeille de sa messagerie. Vous devez recevoir comme elle et comme moi régulièrement ces courriels parasites d’amis ou de relations perdus de vue depuis plusieurs mois ou plusieurs années et qui refont surface brutalement. Un premier mail pour vous dire qu’ils ne vont pas très bien, et qu’ils aimeraient vous contacter. Et un deuxième trois jours plus tard pour vous réclamer de leur envoyer du fric par mandat. LSD, comme vous, comme moi, a déjà failli se faire avoir et ne tombe plus dans ce genre de piège. Son index s’apprête à confirmer l’envoi aux oubliettes informatiques de ce pseudo-appel au secours quand son septième sens l’arrête. Pour les grincheux qui se demandent où est passé le sixième, celui de l’humour, je préciserais qu’il n’est pas développé chez tous les individus. Une ultime réticence. Elle repose sa main sur le plateau de son bureau et cherche à comprendre. À analyser ce que vient de lui souffler son subconscient. Qu’est-ce qui pourrait lui faire douter qu’il s’agisse d’une arnaque ? Que cette personne ait son adresse électronique ? L’argument ne tient pas, puisqu’il est disponible sur son site Internet, tout le monde peut le trouver. Le texte en lui-même, a priori, ne révèle rien qui puisse certifier l’authenticité de son expéditeur, sauf… Et là, une douce lumière illumine ses yeux vert d’eau. Sauf ce « Breizhoukes » final en guise de salut. Un “pirate informatique” n’aurait pas pu trouver ce mot dans un ancien courrier de son amie, puisqu’elle les a tous effacés. Et ce mot, « Breizhoukes », il a une histoire que seules Ann et elle peuvent connaître. Elles l’ont inventé ensemble à une soirée où elles avaient rencontré deux jeunes collègues bruxelloises venues faire un stage dans la police française. Au moment de se quitter, elles leur avaient lancé : — Allez ! On se fait des “bizoukes” ! Un belgicisme très particulier qui avait fait rire Ann. Du coup, elle leur avait répondu avec un accent d’outre-Quiévrain caricatural :
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