Chapitre I-2

2302 Words
— Ah non ! Moi, je suis à moitié bretonne, alors si vous me faites des “bizoukes”, moi je vous fais des “Breizhoukes”. Tout le monde avait rigolé, et ce mot leur était resté, comme un symbole de ce bon moment passé entre filles. Et après, que ce soit au téléphone ou dans un mail, c’était le mot que Laure et Ann s’échangeaient avant de se quitter. Ce mot leur appartenait, personne ne peut l’avoir détourné, dix ans après leur séparation. Conclusion, ce message émane bien d’Annef. Et prend alors une tout autre importance. Ses doigts ne sont pas longs à pianoter sur les touches de son HP ProBook 4730s. Un mail court mais explicite, terminé, bien évidemment par un “Breizhoukes” et une signature très personnelle : « Laure Saintonge. » Puisque Ann n’a jamais été fichue de l’appeler autrement que comme cela quand elle la présentait à quelqu’un. Laure Saintonge ou LSD. Mais jamais son vrai nom… * À la gendarmerie de Saint-Pol, on pousse un « ouf » de soulagement. Que ce soit le capitaine Gallois ou le major Lemaire, on se félicite de la décision du substitut du procureur de Brest. Les circonstances du drame du Kreisker, décrites de manière similaire par tous les témoins ne laissent planer que peu de doutes sur les causes de la chute de Marjory Arzano. Chute ou suicide sont les deux seules causes possibles. Dans les deux cas, un simple examen externe du corps et une prise de sang à l’IML suffiront. Pas besoin d’autopsie proprement dite. Un maigre soulagement pour les parents de la victime, mais cela leur permettra au moins de savoir que le corps de la défunte n’a pas été “charcuté” sans raison. Il ne reste plus qu’à attendre le compte rendu du docteur Lesage, l’affaire d’un ou deux jours maximum, et le corps pourra être rendu à la famille. * Laure regarde pensivement le fond de la baie de Locquirec. Un léger vent de nord-ouest suffit à faire voler les kitesurfers, qui profitent de la marée montante pour déployer leurs ailes et faire leur plein d’adrénaline. Assise devant la table de jardin, elle ne prête même pas attention au fringant sexagénaire, aux cheveux poivre et sel, qui profite du même spectacle, juché sur la terrasse du premier étage, un verre de whisky à la main. La sonnerie du téléphone vient perturber cette rêverie “lauréale”* où se mêlent excitation et mélancolie. Elle rentre dans la grande pièce de vie, toute carrelée de grège, jette un œil au numéro appelant et lance un joyeux : — Ciao, mon Isa bella ? Ça gaze ? — Super ! La journée a été bonne avec des auditeurs sympas. JR fait toujours autant de conneries, et raconte de plus en plus de blagues foireuses, un vrai plaisir, et, en prime, on se fait un petit restau avec Tanguy ce soir. Et toi, tu en es où ? — Pour l’instant, nulle part. J’erre dans mes pensées, je suppute, je cogite, mes synapses vagabondent, avec un peu de cidre, du lambig, et Bruxelles pour me tenir compagnie. La maison est parfaite, et même si le jardin n’est pas grand, je le descends à la plage et au camping, alors, il est heureux comme tout. Et moi, cela me convient bien pour l’instant. — C’est vrai qu’elle est parfaite, ta baraque, surtout dans la situation actuelle. Alors tu la pends quand, ta crémaillère ? — Pourquoi on ne ferait pas ça demain midi, c’est dimanche ! Vous êtes libres tous les deux ? Je dirai à Hugues de venir aussi et à Vincent de… descendre. — Parfait, on apporte les vins et le dessert. — Ça roule ! * Autre décor, rue de Kerivarch, à Saint-Pol-de-Léon. Une maison résolument moderne, comme un enchevêtrement improvisé de cubes. Une maison de créateur, comme on les appelle dans les magazines spécialisés. Seule concession au classicisme qui prévaut dans les maisons alentour, une avancée côté est, toute vitrée de baies de PVC blanc. Une immense véranda coiffée d’un toit à double pente d’ardoises. Un contraste étonnant qui est l’une des marques de fabrique du cabinet d’architectes dans lequel travaille Sylvain Arzano. Dessinateur en bâtiment, un métier difficile, mais qui lui a permis de bâtir la maison de ses rêves, suivant les plans qu’il a lui-même conçus. Plus exactement qu’il a concoctés en harmonie avec Marjory, et avec l’aide, indispensable, de son patron et ami, Thierry Guilliec, heureux résident de Henvic, le bourg qui peut s’enorgueillir d’avoir parmi ses habitants un multiple champion du monde du lancer d’artichaut. Une épreuve sportive de haut niveau qui fera son apparition aux Jeux olympiques de Roscoff, prévus en 2144, comme vous le savez. J’ai hâte d’y être. Dans le jardin engazonné, entretenu au quart de poil, un portique de bois. Monia alterne sans relâche les descentes de toboggan et les tours de balançoire. Son bonheur fait chaud à l’âme, si chaud qu’il tirerait peut-être même une larme à un auditeur de France Culture écoutant un débat sur l’antispécisme au temps des dinosaures. Le père de la petite fille ne la lâche pas des yeux, cherchant dans l’insouciance que révèle son comportement une once de réconfort. Debout contre la vitre, il reste silencieux et ne prête même pas attention à la silhouette de l’île Callot qui se dessine à l’horizon, de l’autre côté de l’estuaire de la Penzé. Ses yeux ne pleurent plus. Il sourirait presque en voyant le bonheur enfantin qui illumine le visage aux cheveux bouclés de son enfant. * Venue de derrière, une voix grave, légèrement éraillée, mais indiscutablement féminine, rompt le silence, sans interrompre la fascination du père pour la scène ludique qui se joue sur la pelouse. — Tu comptes lui dire quand ? Sans se retourner, la réponse vient, comme sortie d’une boîte vocale. — Je ne sais pas, maman. Je ne sais pas. Un court silence. Un tendre signe de la main à sa fille qui lui lance un regard complice. Pour l’instant, je lui ai juste dit que sa mère était partie faire des courses et qu’elle passait la soirée avec une copine. Elle est si jeune, si fragile. Comment veux-tu que je lui dise ? — Elle a presque quatre ans et demi. Même si la vie et la mort ne signifient pas grand-chose pour elle, il faut, en tout cas il faudra, justifier l’absence de sa mère ! — Je le sais parfaitement, papa. Mais je suis un grand garçon, alors laissez-moi gérer ça à ma façon. Elle a réussi à encaisser la mort de Léo, et pourtant elle l’adorait. Je ferai pareil cette fois-ci… Le couple de grands-parents échange un regard embarrassé. Difficile de donner des conseils dans une situation pareille. — Écoute, chéri, tu ne peux pas vraiment comparer. Quand Léo s’est noyé, Monia avait à peine plus de deux ans. Elle était à un âge où les absences peuvent vite s’oublier. Même si elle adorait son frère, elle ne pouvait pas comprendre les liens du sang qui les unissaient, ni l’éternité de son absence. Et Marjory était là. Avec toi, pour la prendre dans les bras, la consoler, lui faire penser à autre chose… — Ta mère a raison, Sylvain. La situation n’est pas la même. Tu ne pourras pas lui faire comprendre de la même façon… Un grand coup du plat de la main dans la vitre, si fort, si générateur de bruit que la gamine ne peut s’empêcher de tourner les yeux en direction de la véranda. Sylvain s’est retourné, et toise ses parents assis côte à côte sur l’un des deux canapés de cuir blanc. — p****n ! Vous allez me lâcher, oui ? Je ferai du mieux que je pourrai, mais gardez vos leçons pour vous ! Est-ce que vous avez la moindre idée de ce que je peux ressentir ? Est-ce que vous savez ce que c’est d’avoir perdu son fils, et deux ans après de perdre sa femme dans ces conditions ? Est-ce que vous le savez ? interroge une voix où la colère croît de syllabe en syllabe. La réponse ne vient évidemment pas. Alors, il continue, en hochant la tête, et en baissant nettement le ton. Je vous remercie vraiment pour ce que vous avez fait pour moi. C’est vraiment gentil à vous d’être venus aujourd’hui, mais maintenant je préférerais être seul. Seul avec Monia. Je vous rappellerai plus tard. * Le dimanche matin — Trop cool, Skype ! T’es au milieu de l’Afrique, moi au bord de la Manche, et on a presque l’impression d’être dans la même pièce ! — Presque ! Petite différence… moi, je ne suis pas au bord de la mer, mais au bord de l’eau quand même, tout près du Niger. Je suis en ce moment à Dioliba, un petit village à 40 kilomètres de Bamako, au Mali. Quant à Skype, je voulais t’appeler hier soir, mais ça ne marchait pas… — Incroyable ! Ce matin, la qualité d’image est parfaite en tout cas. Laure regarde son écran avec une attention toute particulière. Dis donc, t’as pas l’air d’avoir beaucoup changé ! À part le bronzage évidemment. — Gentil de me le dire ! Mais toi ? C’est un effet d’optique, ou tu as quelque chose à la joue droite ? Un petit rire désabusé. Laure caresse lentement la profonde cicatrice qui creuse sa joue martyrisée avant de répondre, avec une intonation qui se veut ironique. — Je n’aurais pas dû brancher la vidéo… Enfin, maintenant, c’est trop tard ! Tu as vu le désastre… Depuis la dernière fois qu’on s’est parlé toutes les deux, j’ai fait pas mal de choses. J’ai été, entre autres, journaliste de guerre. Un reportage en Afghanistan, une balle perdue par les Américains, dont j’ai malheureusement hérité, et voilà comment je me suis retrouvée transformée en hybride de Joffrey de Peyrac et d’Angélique, marquise des anges… Je te passe les autres détails. Et toi, qu’est-ce que tu fous au Mali ? Dans ton mail de tout à l’heure, tu me disais que tu étais en mission pour Infirmières sans frontières, c’est ça ? — Ouais ! En mission dans un dispensaire. Pas vraiment dans la brousse, plutôt au milieu d’un paysage de banlieue typiquement africaine, moitié bidonville, moitié campagne, avec des animaux en liberté un peu partout. Dans un village démuni de presque tout. Je reste là environ six mois, et après je devrais partir au Ghana. Ou autre part… Tu sais, dans tous les pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud, les besoins sont tellement immenses, et les choses changent si vite que l’on peut m’appeler à tout moment pour partir ailleurs. Enfin… — Enfin, tu ne m’as pas contactée après dix ans pour discuter de ton boulot, ni du mien, je présume ? Et encore moins pour me parler de ma balafre ! — Tu vois, dix ans sans se voir, ni communiquer, mais on se comprend toujours au quart de tour… — Comme de vraies amies. On nous appelait les jumelles, tu sais bien. L’Afrique reste silencieuse. Le visage souriant se ferme brutalement. La tête s’est détournée de la caméra de l’ordi, avant de revenir dans le champ, de grosses larmes sur les joues. Qu’est-ce que tu as ? J’ai dit quelque chose de spécial ? Un silence éploré. Des mots qui reviennent, avec difficulté. La jeune femme prend sur elle à l’évidence. — Non… Tu n’as rien dit de spécial. Juste le mot « jumelles ». Et c’est pour cela que je t’appelais. Il n’y a pas de réseau de téléphone ici, et je n’ai pu vérifier mes mails qu’hier soir. Il y en avait un de ma mère… La douleur lui enserre la gorge. Skype reste muet une nouvelle fois. Ma sœur… ma sœur est morte, hier matin. — Morte ! Merde ! Je suis… Le genre de nouvelles, pour des retrouvailles, auxquelles Laure ne risquait pas de s’attendre. Je suis vraiment, vraiment désolée… Elle était encore toute jeune, non ? Un accident de voiture ? — C’est ce que je voulais te dire après mon premier mail, mais Internet ne marchait plus. Je n’ai pu me reconnecter qu’il y a vingt minutes. Avant de t’appeler, j’ai réussi à “skyper” avec maman ; Marjory s’est tuée en tombant du haut du Kreisker à Saint-Pol-de-Léon. Elle allait avoir trente-cinq ans. Pour l’instant, on ne sait pas ce qui s’est passé… Accident ou suicide ? Il n’y a eu aucun témoin. Ma mère est évidemment complètement effondrée, mais elle m’a dit quelque chose de bizarre, c’est pour ça que j’aurais besoin de ton aide. J’ai suivi tes diverses aventures à travers ton site Internet, j’ai lu tous tes bouquins sur ma liseuse, et je me doute que tu dois être dans le coin, pas trop loin de Saint-Pol. La voix venue du Mali a repris une certaine assurance. Celle des femmes et hommes qui affrontent le drame au quotidien et qui savent prendre sur eux pour ne pas tomber dans l’émotionnel. Même quand un tel événement les touche personnellement. Apparemment, ma sœur se sentait menacée, et elle avait laissé une enveloppe à ma mère, il y a quelques jours. Une enveloppe cachetée où était écrit « À ouvrir en cas de mort violente, d’internement ou d’état végétatif… » Laure ne peut cacher sa surprise. — Attends ! Tu plaisantes ? À son âge, on n’écrit pas ce genre de mots sur une enveloppe fermée ! Ou alors… — Ça a, évidemment, été ma première réaction. Pourquoi écrire cela, et qui plus est, laisser ce document chez ma mère ? Cela devient encore plus bizarre, quand tu sais ce que maman a trouvé à l’intérieur… * — Alors, là, elle exagère ! Assis face à la mer sur la terrasse du premier étage, Toussaint écoute avec un certain amusement, pour dire la vérité, les doléances de Tanguy Rosnoën. Malgré le panorama sur la baie de Locquirec qui devrait suffire à son bonheur, il peste contre sa copine. — Elle file à Saint-Pol, à 11 heures du matin, en nous plantant là, alors qu’on est supposés pendre la crémaillère ce midi ! Elle se fout de nous ! Et même pas un texto pour nous prévenir ! Qu’est-ce qu’il lui a pris ? Elle s’est assise sur un essaim de frelons asiatiques ou elle a été piquée par une vive volante ? — Mon pauvre Tanguy, elle doit tenir ça de moi… ce goût de disparaître sans donner de justification. En fait je ne sais fichtre rien de ce qui s’est passé. Elle est montée me voir, m’a juste dit qu’elle devait impérativement partir à Saint-Pol et qu’elle devrait rentrer vers 13 heures, 13 h 30. Qu’on ne l’attende pas pour commencer l’apéro. — On ne risque pas, commente Isabelle, hésitant entre rire et colère. Connaissant bien son amie, rien ne peut plus l’étonner. On ne va pas rester plantés là pendant deux heures à regarder la mer sans se boire un petit quelque chose… — Champagne ? propose le sexagénaire québécois. Je me suis fait à vos habitudes françaises. Il doit bien y avoir une bouteille de Denizon dans son frigo ? C’est quand même meilleur que notre bourbon… — T’inquiète, Toussaint, interrompt Isabelle, avec un grand sourire. Connaissant la mère Laure, je crois qu’il doit y en avoir au moins trois ou quatre au frigo. Je descends en chercher une. — Pour commencer…, ajoute Tanguy en souriant. — Et moi, propose le père de Laure, je vais chercher des coupes. * Adjectif qualifiant ce qui se rapporte à Laure Saint-Donge.
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