IISaint-Pol. Après avoir quitté la route de Roscoff, Laure passe le centre Leclerc et le bâtiment qui abritait son drive, tourne à gauche dans la rue de la Tour-d’Auvergne, avant de s’engager dans la rue de Plouescat. Un nom sans doute soufflé par le destin, compte tenu de ses précédentes, et récentes, aventures. Une maison toute simple, mitoyenne des deux côtés, comme dans un village de mineurs du Ch’nord, mais avec un cachet indubitablement breton. Chaque maison a ses particularités, sous forme de volets en bois coloré pour la plupart, aux lattes renforcées d’un Z, à l’endroit, ou à l’envers. Un Z traditionnel pour ce type de persiennes, qui ne veut pas dire Zorro. “L’abeille” de LSD, sa Mini jaune et noire, trouve à se garer sans peine non loin du numéro recherché. Pas de jardin, ni même de courette en façade, la porte d’entrée donne directement sur le trottoir. Une maison sobre, à l’image de la mère de Marjory et d’Annef, qui l’accueille sur le seuil. Fin de soixantaine, une chevelure grise qui encadre un visage décomposé par le chagrin, et une tenue décontractée qui sied bien à sa silhouette légèrement rondelette. Laure ne prête que peu d’attention au décor qui l’entoure, suffisamment pour percevoir la remarquable propreté des lieux. Chaque chose à sa place, soigneusement rangée, avec une odeur d’encaustique à l’ancienne et de produit nettoyant qui ne laisse aucun doute sur les qualités de fée du logis de son hôtesse. Elles prennent place dans deux fauteuils à armature de bois recouverts d’un coussin aux imprimés fleuris. Quelques banalités de circonstance, et Laure attaque le vif du sujet :
— Je suis venue aussi vite que j’ai pu quand Ann m’a parlé de l’enveloppe laissée par Marjory. Avant de parler du contenu, même si je sais que cela doit être horrible à évoquer pour vous, vous pourriez me dire ce que vous savez sur les circonstances de sa chute, Ann n’a pas pu me donner de détails ?
Le récit de Thérèse ne lui apporte pas beaucoup d’éléments intéressants :
— Je n’en sais pas plus que Sylvain, son mari. Il venait de demander à des visiteurs qui arrivaient en haut de l’escalier du clocher de patienter une ou deux minutes, le temps que Marjory et lui puissent prendre des photos pour leur anniversaire. Il était encore en haut des marches quand il a entendu un cri horrible. Lorsqu’il s’est penché, il a vu la pauvre Marjo, écrasée sur le toit de la chapelle…
Et les larmes reviennent. Les gestes de consolation de Laure ne changent rien à son chagrin. Patiemment, elle attend que l’averse lacrymale s’estompe avant de demander d’une voix aussi douce qu’une peau de pêche, lavée avec un mélange de Soupline et de Lénor.
— Vous avez une idée de ce qui a pu arriver ? Vous aviez des raisons de penser qu’elle pouvait se suicider ?
Léger ricanement. Des yeux rougis fixent Laure comme un naufragé voyant s’approcher le bateau de ses sauveurs.
— Marjo ? Se foutre en l’air ? Ah non ! Impossible ! Elle aimait trop sa petite et son mari. Jamais elle n’aurait pu les laisser seuls. Surtout après la mort de Léo…
— Excusez-moi ! Mais qui est Léo ?
Un hochement de tête désabusé. Un maigre sourire, tellement maigre qu’il en exprime de la tristesse.
— C’est vrai ! Bien sûr vous ne savez pas. Marjo et son mari Sylvain avaient un fils aîné, Léo, qui s’est noyé sur la plage Sainte-Anne, à Saint-Pol, ça fait à peine plus de deux ans. C’était début septembre, un jour de semaine, après l’école. La plage était déserte, Marjory s’occupait de la petite Monia qui avait envie de faire… autre chose que pipi. Léo jouait dans le sable à faire des pâtés. Elle l’a perdu de vue, une, peut-être deux minutes, le temps de trouver un endroit adéquat pour la petite. Quand elle est revenue, elle l’a cherché des yeux partout. Au début, elle croyait qu’il jouait à cache-cache, elle ne s’est pas trop inquiétée. Elle a exploré les rochers au pied du camping. Et là… elle l’a vu. Inerte. Flottant sur le ventre. Il était tombé dans une des deux piscines d’eau de mer qui permettent de se baigner ou de patauger quand la mer est basse. Elle l’a sorti de l’eau tout de suite, a tout fait pour le ranimer, les pompiers aussi, mais c’était trop tard. Trop tard. Ça a été terrible, terrible. Et après… le calvaire a commencé.
Pleine de compassion, Laure cherche néanmoins à essayer d’en savoir plus sur l’état d’esprit de la jeune femme la veille.
— Un drame si affreux. La perte d’un enfant… Elle a quand même réussi à s’en remettre ? Une épreuve pareille. Elle devait s’en vouloir ?
— Horriblement ! Les mois qui ont suivi ont sans doute été les plus éprouvants de sa vie et de la mienne. Marjo n’avait plus de goût à rien, complètement dépressive, elle portait toute la responsabilité sur ses épaules. J’avais beau lui répéter que c’était un accident, qu’un moment d’inattention, cela aurait pu arriver à n’importe quelle mère de famille, à n’importe quel père, rien n’y faisait. Elle passait son temps à répéter « Si je ne l’avais pas quitté des yeux… » De la voir comme ça, je peux vous dire que je me sentais mal, vraiment mal. Et impuissante. Léo était un bout de chou si mignon, si attachant, et si gentil avec moi. Je crois que j’ai encore plus pleuré après sa disparition que quand Paul, mon mari, est parti de son cancer… Le perdre après trente-huit ans de vie commune représentait une immense douleur, mais lui, c’était un adulte, d’un certain âge, qui en plus fumait comme une locomotive à vapeur. Alors, je suis arrivée à faire mon deuil progressivement. Pour Léo, j’ai toujours du mal, un gamin de quatre ans…
— J’imagine. Et son mari, ses autres grands-parents ?
— Geneviève, son autre grand-mère, ne lui a jamais pardonné. Elle se tenait correctement devant elle quand Monia était dans les parages. Le reste du temps, elle l’insultait ouvertement, et l’accusait de négligence. Parfois de bien pire. Jean, son mari, avait beau essayer d’arrondir les angles, rien n’y faisait.
— Je comprends. Et le mari de votre fille ?
— Difficile à dire. Marjory ne m’en parlait pas beaucoup. Il lui en a certainement beaucoup voulu au début, et puis après, j’ai l’impression qu’ils avaient fait la paix, signé un genre de pacte de bonne conduite pour le bien de la petite. Plus elle grandissait, et plus ils se rendaient compte qu’il fallait “faire semblant”. D’autant que Monia n’a pas beaucoup réagi à la mort de son frère, elle était trop jeune. « Il est parti voir le soleil, et les dinosaures… » Voilà ce qu’elle répétait si jamais on venait à évoquer le nom de Léo… Ils ne voulaient pas lui gâcher son enfance…
— Donc, si je comprends bien, votre fille n’était pas complètement remise du choc de la mort de Léo ?
— Est-ce qu’on peut se remettre d’un tel choc ? Tout ce que je sais, c’est qu’elle était sous anxiolytique et antidépresseur, qu’elle buvait un peu plus que la normale. Mais quand on était ensemble, on ne parlait jamais du petit, on parlait de tout, de rien, de Monia…
Une étrange flamme traverse, sans se mouiller, les yeux vert d’eau de notre détective, quand elle lance :
— Ce qu’elle ne vous a pas dit, elle l’a peut-être écrit dans cette lettre qu’elle vous a remise…
— Vous avez raison, je vais vous la chercher.
Sur le bahut-vaisselier, adossée à une photo de famille montrant les deux sœurs Fitzpatrick et leurs parents, une enveloppe. « Enveloppe », un mot qui rappelle bien des souvenirs à Laure*. Quelques semaines auparavant, elle en ouvrait une qui ressuscitait un père disparu. Toussaint Larivière devenait, ou redevenait Vincent Saint-Donge. Une bonne nouvelle qu’estompait au même moment un coup de téléphone, venant de Jean-Philippe, l’homme de sa nouvelle vie. Elle qui attendait de cette voix un souffle de tendresse, une rafale d’amour, s’était pris dans la tronche une annonce inattendue. Il la larguait, comme on largue les amarres d’un bateau avant de quitter le port. Il la larguait avec tendresse, avec regret, mais aussi avec une détermination sans faille. Son esprit militaire sans doute. Son cœur et surtout sa raison lui avaient donné un ordre, il obéissait. Un ordre, ça ne se discute pas. Mais foin de ses problèmes intimes, Laure s’efforce vite d’effacer, provisoirement, ses émotions personnelles. Dans le cas présent, il y a eu mort d’homme, ou plutôt de femme. Une jeune mère de famille, vraisemblablement fatiguée de porter un trop lourd fardeau. Laure a vite fait de saisir l’enveloppe tendue par la main tremblotante de Thérèse. Elle va pour en dégager son contenu, et se ravise aussitôt.
— Avant de découvrir ce document, j’aimerais vous poser encore quelques questions, si cela ne vous dérange pas, bien sûr. En fait, vous ne m’avez pas totalement répondu. Laure continue, cherchant ses mots avec précaution, soucieuse de ne pas brusquer la mère d’Annef. Votre fille était sous traitement, buvait plus que d’habitude… Il n’y aurait pas certains petits indices, même minuscules, qui auraient pu vous faire penser ces derniers jours que des idées d’en finir avec la vie lui traversaient la tête ? Elle n’avait jamais fait de TS ?
— À ma connaissance, non. En tout cas, je n’ai rien su.
— Sylvain ne vous en a jamais parlé ?
— Entre Sylvain et moi, le courant passait, disons, plus ou moins bien, cela changeait souvent… Moi j’étais plutôt une mamy “libérale”, alors que lui préconisait une éducation plus stricte. Le pire, cela a été après la mort de Léo. Comment vous expliquer ? Il a été odieux, proprement odieux, insultant ; ça a duré longtemps, et depuis quelques mois il avait changé. Je n’ai pas vraiment compris pourquoi, il est devenu plus gentil avec moi, plus prévenant. Il acceptait, même si c’était à contrecœur, que je laisse un peu la bride sur le cou à Monia. Mais on ne parlait jamais de Léo, et jamais de Marjory, sauf pour des détails domestiques, des repas, des besoins de nounou, des choses comme ça. Les derniers temps, le changement était encore plus net. Quand je les voyais tous les trois ensemble, à l’occasion d’un événement ou d’une fête quelconque, ils donnaient de nouveau l’impression d’une famille unie, heureuse. Au moins en apparence…
— Pour ménager la petite, ou cela vous semblait sincère ?
— Personnellement, comme je vous l’ai déjà dit, j’avais souvent l’impression qu’ils faisaient semblant, pour Monia… Je me trompe peut-être. Quant à leur comportement dans l’intimité, je n’ai aucune idée de leurs relations réelles. Et je n’ai jamais cherché à savoir d’ailleurs.
Laure jette un bref coup d’œil à l’enveloppe, décachetée, raison de sa venue dans le Léon.
— Une toute dernière question, Madame, avant de regarder ce qu’il y a là-dedans de si intrigant pour vous et pour Ann. Malheureusement, malgré tout ce que vous venez de m’expliquer sur l’état psychique de votre fille, il paraît plus que vraisemblable qu’elle s’est jetée dans le vide. Si vous, vous croyez que c’est impossible, vous pensez donc qu’elle aurait pu tomber accidentellement ?
Thérèse Fitzpatrick fixe le visage de LSD. Une curieuse réaction de surprise, comme si elle venait d’apercevoir, pour la première fois, le sillon profond et rougeâtre qui creuse sa joue droite. Un court instant d’égarement oculaire, accompagné d’une moue de dégoût discrète, précède sa réponse.
— Je vais être très sincère avec vous. Avec mon mari, nous sommes arrivés à Saint-Pol il y a seulement dix ans. On connaît bien, évidemment, la ville et la région, mais c’est surtout parce qu’on les a visitées quand on venait en vacances ici, avec les enfants, avant de nous installer. Je n’ai pas dû remonter en haut du Kreisker depuis au moins quinze ans, donc je ne me rappelle plus vraiment à quoi cela ressemble. La plate-forme est ceinturée d’une rambarde de granite, c’est sûr. Quelle est sa hauteur, là, je ne me souviens plus… Peut-être ont-ils ajouté un grillage au-dessus, pour renforcer la sécurité ? Je n’en sais rien.
— Je présume que si les visites sont autorisées, cela veut dire que le danger d’accident est infime.
— Sans doute. Mais je n’en sais pas plus. Un accident me paraît peu vraisemblable, c’est vrai, mais je n’arrive pas à croire au suicide. Elle avait retrouvé sa gaieté, elle avait des projets… Je ne l’imagine pas enjamber le garde-fou. Je ne peux pas. C’est impossible ! Et comme aucune autre hypothèse n’est envisagée par les gendarmes…
Les sanglots reviennent, vite essuyés.
— Je vérifierai pour les risques d’accident. Et cette lettre remise par Marjory, vous n’avez pas regardé ce qu’il y a dedans ?
— J’ai failli. Je l’ai juste ouverte. Avant d’aller plus loin, j’ai préféré en parler avec Ann, et elle m’a dit qu’elle vous contacterait, que vous vous occuperiez de tout. Alors je n’y ai plus touché. Je crois qu’au fond de moi, j’avais peur de ce que je pouvais découvrir…
Pas la moindre hésitation du côté de Laure. Sa main plonge dans l’enveloppe, et en ressort une carte postale montrant une rue commerçante, bordée de hautes maisons en granite. Des jardinières de fleurs suspendues, le porche d’une église dans le fond, et un clocher qui dépasse au-dessus des faîtages. Au premier plan, à gauche sur la photo, une vieille maison, au pignon percé d’étroites fenêtres à petits carreaux, avec en guise d’ornement original, une tourelle d’angle au dôme arrondi, toute en vieilles pierres. De minuscules ouvertures, d’architecture romane, et une embase crénelée complètent cette partie du bâtiment, qui domine l’artère occupée par de multiples magasins. Quelques mots, en lettres multicolores, disposés en arc de cercle, viennent donner un air de vacances au cliché. Des mots surprenants, quand on repense au texte écrit sur l’enveloppe qui la contenait : « Gros bisous de Saint-Pol-de-Léon. » La journaliste ne reste pas longtemps les yeux fixés sur l’image qui s’offre à elle. Elle retourne la carte, et sent, dès les premiers mots qu’elle découvre, que ses prochains jours vont être occupés… Très occupés.