Malgré cela, sa résolution ne fléchit pas. Il n’avait que 14 ans, mais il avait l’intime conviction qu’il ne pourrait être à nouveau heureux que lorsque sa famille serait vengée et pour cela il devait apprendre à se battre. Rien ne devait le détourner de la voie qu’il avait choisie : il devait intégrer Atlantide afin d’avoir une chance de vaincre ceux qui lui avaient tout pris.
Lorsqu’Ethan vit apparaître la maison, il pédala encore plus vite. Arrivé dans la cour, il propulsa le vélo contre le mur de la grange, traversa la cour et pénétra à l’intérieur. Harry était tranquillement installé sur le canapé face à la cheminée.
— La journée a été bonne ? demanda-t-il,
— Oui ! répondit simplement Ethan. Où est Shepard ?
Harry le regarda tout sourire.
— Quelle impatience jeune homme ! Tu es donc si pressé de te retrouver avec des bleus ?
— De quoi tu parles ? demanda Ethan.
Harry lui montra la grange du doigt.
— Il t’y attend déjà ! Et surtout, n’oublie pas le synthol, tu vas en avoir besoin ! conclut Harry en riant de plus belle.
Sans répondre, Ethan bondit dans l’escalier pour filer se changer. Tout à son impatience, il ne cessait de penser à la dispute qu’il avait eue avec Alex et se maugréait pour cela. Néanmoins, une fois prêt, il descendit les marches quatre à quatre, se réjouissant à l’avance d’apprendre de nouvelles choses.
En pénétrant dans la grange, il constata que les murs avaient été recouverts de tapis. Shepard était là, au centre de la pièce, et l’attendait avec un grand sourire.
— Bonsoir, Ethan, comment vas-tu ? demanda ce dernier.
— Bien, très bien, j’avais hâte de commencer, répondit Ethan.
— Pourquoi ? dit Shepard.
— Parce que vous allez m’apprendre à me battre et je vais pouvoir me venger.
— Oh ! tu crois que c’est ce que je vais t’apprendre ce soir ?
— Ben oui, de quoi d’autre pourrait être fait un cours de combat ? répondit Ethan d’une voix assurée.
— Je comprends ! Sache cependant qu’avant de bien combattre, il est essentiel de savoir pourquoi on le fait. Pourquoi veux-tu apprendre à te battre ?
— Pour venger mes parents, dit froidement Ethan.
— Hum, c’est une bonne raison, mais elle ne te suffira pas !
— Je ne comprends pas, je veux juste apprendre à me battre, je ne vois pas pourquoi la raison pourrait être plus importante.
— Vois-tu Ethan, l’art du combat à mains nues est millénaire, il requiert une concentration maximum. Pour l’atteindre, ton esprit doit être complètement libre. Et tu ne peux atteindre cet état que si ton corps et ton esprit ne font qu’un. La seule façon de libérer ton esprit afin que ton corps lui obéisse, c’est de savoir pourquoi tu te bats et que ton esprit partage ce désir, dit Shepard d’une voix douce.
Ethan recula d’un pas, frappé par les paroles qu’il entendait, comprenait aussi mais dont le sens profond lui échappait. Il était abasourdi. Pourquoi son interlocuteur faisait-il semblant de ne pas comprendre ses désirs, ses intentions et ses raisons ?
— Je ne vois pas où est le problème, je désire me venger, mon esprit est en accord avec cela, répondit Ethan.
— Hum ! Tu dois comprendre que la vengeance seule n’est pas un bon moteur Ethan. Elle n’amène que la violence gratuite. Si tu cèdes à cette violence, à cette colère qui est en toi, plus rien ne peut te ramener en arrière. C’est la voie vers le Chaos et c’est contraire à l’esprit que j’enseigne. Le combat est un art, Ethan, il ne s’apprend pas vraiment, il se mérite. Il s’imprègne en toi lorsque ton esprit est pur et il ne vient à toi que lorsque tu sais pourquoi tu veux apprendre et que ce désir est pur. Alors ton corps, ton esprit ne font qu’un et tu combats.
— Donc, si je comprends bien, vous ne m’apprendrez rien ? dit Ethan, très déçu.
— Est-ce que c’est ce que j’ai dit ? Tu ne m’écoutes pas. Je t’ai dit qu’avant, tu devais juste savoir pourquoi tu voulais apprendre à te battre. Sinon, tout ce que je te montrerai ne servira à rien. Mais si tu insistes, je peux aussi t’apprendre la manière brutale.
Sans prévenir, Shepard se précipita sur lui et avant même qu’il n’ait eu le temps de faire un geste, il le prit à bras-le-corps, lui fit faire deux fois le tour au-dessus de sa tête et le relâcha brusquement. Après un vol de quelques mètres, Ethan s’écrasa contre le mur d’en face dans un bruit sourd. Encore au sol, il sentit qu’un pied écrasait son dos, bientôt accompagné d’un genou. Un bras entoura son cou et commença à le serrer sans qu’il ne puisse faire aucun geste.
— Tu vois Ethan, je peux rapidement t’apprendre cette façon de faire, mais il n’y a aucune fierté, aucun honneur. Cette façon de faire convient pour tuer. Là, tu vois, il me suffit de serrer pour que tu ailles rejoindre tes parents. En aucun cas, elle ne convient aux membres de la Fraternité, nous combattons pour un idéal noble, pas pour tuer. C’est pourquoi je repose la question : pourquoi veux-tu apprendre à combattre ? Est-ce que c’est clair maintenant ?
— Oui, c’est clair, répondit Ethan dans un râle.
— Très bien, nous reprendrons cette leçon demain, si, dans l’intervalle, tu peux répondre à ma question, conclut Shepard,
— Quoi, c’est tout ? murmura Ethan.
— Oui, c’est tout. Pense à refermer la porte en sortant, il fait froid ! dit Shepard en lui tournant le dos.
Ethan claqua la porte en sortant et serra les poings de rage.
— C’est vraiment injuste ! s’écria-t-il.
Lui qui attendait tant de cette leçon se retrouvait dehors, sans rien avoir appris d’utile avec un mal de chien au niveau du dos. Sans attendre, il pénétra dans la maison et avant que son oncle n’ait le temps de lui demander comment cela s’était passé, il monta s’enfermer dans sa chambre. Là, il s’écroula sur son lit, le cogna de toutes ses forces en pleurant de rage.
Au bout d’un moment, il finit par se calmer, contemplant le plafond allongé sur son lit. C’est alors qu’il entendit un bruit persistant venant de l’extérieur, comme un sifflement. Il s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit et vit Alex caché à l’angle de la grange qui lui faisait de grands signes pour lui demander de descendre. Il était tellement en colère qu’il faillit l’envoyer paître, mais se ravisa. Sans faire de bruit, il descendit l’escalier, passa devant la porte de la cuisine où Shepard et Harry discutaient ; et parvint à sortir. Il marcha vers la grange où Alex l’attendait, transi de froid, de la buée s’échappant de la bouche à chaque fois qu’il respirait.
— Qu’est-ce que tu fais ici Alex ?
— Ben, je me suis dit que tu devais t’ennuyer avec l’ami de ton oncle, d’autant plus qu’il n’a pas l’air commode, dit Alex en montrant la fenêtre de la cuisine.
Ethan baissa la tête sans répondre se demandant ce qu’Alex avait bien pu entendre.
— Tu les as espionnés ? demanda Ethan.
— C’était tentant mais non ! répondit Alex simplement.
— Pas sûr ! répondit Ethan, convaincu que Shepard et Harry devaient parler de lui et de son échec lors de la leçon de combat. Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je suis venu pour m’excuser, j’étais énervé tout à l’heure. Je regrette ce que j’ai pu te dire ! reprit Alex.
— Pareil pour moi ! répondit Ethan, réconforté d’entendre son ami dire ce qu’il pensait lui-même.
Alex laissa échapper un soupir de soulagement puis se lança dans le récit de la soirée.
Il lui raconta qu’après son départ précipité, il était allé retrouver les filles comme prévu.
— Comme tu t’en doutes, Amanda était tout simplement furieuse contre toi, une fois que je lui ai dit pourquoi tu n’étais pas là, continua Alex.
— Je ferais peut-être mieux de tomber malade lundi, elle sera moins en colère contre moi, dit Ethan en pensant à ce qui risquait de lui arriver lorsqu’il la retrouverait après le week-end.
— Je pense que t’as effectivement intérêt à te préparer.
— Vous avez fait quoi du coup ?
— On a été à la séance de cinéma.
— C’était bien ?!
— Je n’arrivais pas à me concentrer sur le film. En plus, tu me connais, les histoires à l’eau de rose, ce n’est pas mon truc.
— Et Amanda ?!
— C’est maintenant que tu t’en soucies ?! Elle n’arrêtait pas de souffler d’agacement à cause de ton absence et de nos… comment dire, tentatives pour nous rapprocher Sandy et moi. Tu vois quoi ?!
— Oui, je vois ! répondit Ethan embarrassé.
— Avoue que c’est curieux. Ça fait des semaines que j’attends de sortir avec Sandy, là, on y est, et je n’arrêtais pas de penser à notre dispute. Plus j’y pensais, plus je trouvais que c’était ridicule, dit Alex. Alors, j’ai attendu la fin du film, j’ai raccompagné les filles et me voilà ! finit-il.
— Et t’as laissé tomber Sandy comme ça ?
— Non ! mais là, c’est secret-défense, dit Alex, fier comme un paon.
— On a été vraiment stupide Alex. J’aurais pu insister auprès de mon oncle, mais tu sais, ce n’est pas toujours facile et puis….
Ethan ne finit pas sa phrase car un énorme fracas retentit dans la cuisine. Les deux amis se regardèrent interloqués avant de se précipiter vers la fenêtre éclairée. À l’intérieur, Harry était assis à table avec, à ses côtés, une chaise en mille morceaux. Shepard se tenait en face de lui, un pied de chaise à la main, regardant Harry avec des éclairs dans les yeux. Il ne faisait aucun doute pour Ethan que c’était lui qui avait brisé la chaise.
— Qu’est-ce que tu dis, Harry ? entendirent-ils dire Shepard. Tu n’es pas sûr de vouloir envoyer Ethan à Atlantide ?
— C’est exactement cela.
— Mais pourquoi, bon sang, d’où peut te venir une idée aussi stupide ?
— Je me demande si cela en vaut vraiment la peine ? Et s’il n’avait pas le don ? Peut-être pourrait-il vivre tranquillement sans que le Chaos ne veuille l’éliminer ?
Shepard scruta Harry dans les yeux sans répondre puis il se mit à marcher en rond en faisant le tour de la cuisine. Alors qu’il passait à côté du sabot contenant les couteaux, il s’arrêta pour en saisir le plus petit. Il en mit la pointe sur son doigt puis s’amusa à le faire tourner comme un ballon de basket, avant de reprendre sa marche tout en le maintenant en équilibre.
— Écoute Harry, ce petit a la haine ! Même s’il ne possède pas le don, il faut que nous le formions pour lui donner une chance de gérer la disparition de sa famille.
— Cela passera avec le temps, dit Harry.
— Tu crois ? Y es-tu arrivé ces cinq dernières années ? lui répondit Shepard.
Harry bondit de sa chaise, prêt à se battre mais dans l’instant, il se ravisa. Ethan pouvait lire sur son visage qu’il était plus perplexe qu’en colère. Lentement, il se dirigea vers le buffet, s’empara d’un livre qui se trouvait là, l’ouvrit et le déposa sur la table devant Shepard avant de se rasseoir.
— Regarde !! C’est l’arbre généalogique de ma famille. Regarde le nombre de personnes mortes de façon brutale ! dit Harry.
— Nous savons tous le sens du sacrifice de ta famille, le problème n’est pas là.
— Ah oui ! Qu’est-ce que c’est alors ?
— Tu t’es beaucoup attaché à ce petit, mais tu n’arriveras pas à le sauver en le gardant ici. Si son DON se révèle, la traque reprendra et il n’y sera pas préparé, dit Shepard. Si son DON n’apparaît pas, il pourra aider d’une autre façon, et pour cela il doit être préparé aussi.
— Ou alors je décide de le laisser en dehors de tout cela.
— Sauf si c’est l’élu dont parle le livre des tribus perdues.
— Y avait longtemps que tu n’avais pas parlé de cela, ça m’étonnait aussi.
Harry prit l’air renfrogné qu’Ethan lui connaissait bien et resta assis, les yeux fixés sur le livre resté ouvert devant lui. Il n’accordait plus aucun regard à Shepard. Il caressait distraitement la longue cicatrice de son bras, souvenir cuisant d’une rencontre avec le fer de l’épée d’un membre du Chaos. Shepard de son côté s’était assis, continuant de faire tourner le couteau sur son doigt.
— J’ai entendu mille fois cette histoire, reprit Harry, ce n’est qu’une légende, mon ami. Nous n’avons plus aucune preuve que cette prophétie ait jamais existé. Ce livre a disparu depuis des millénaires et il n’en existe plus aucune trace, si ce n’est des récits transmis de génération en génération.
— C’est vrai, mais cela ne veut pas dire que c’est faux. Tu ne peux pas décider que cela n’est pas parce que cela ne te convient pas.
— Oui, mais il est de mon devoir de protéger Ethan et si je ne suis pas là, qui le fera ? rétorqua Harry,
— Tu peux revenir à Atlantide, un poste t’attend, tu le sais bien !
— Non Shepard, je ne veux pas. Il m’est impossible de revenir, il y a trop de souvenirs là-bas et trop de mauvais.
— Je le surveillerais pour toi, fais-moi confiance, dit Shepard. Et puis nos amis Elfes seront ravis de le faire aussi, ils ont une dette envers ta sœur, tu les connais, la dette ne s’efface pas avec la mort de son porteur !
— Je ne sais pas !
— Promets-moi au moins d’y réfléchir.
— Ok ! finit par lâcher Harry devant l’insistance de son ami.
En même temps qu’il poussait un soupir de soulagement, Shepard cessa de jouer avec le couteau. Sans un mot, il s’approcha d’Harry puis posa sa grosse main sur son épaule avant de sortir. Harry le regarda sans rien ajouter, finissant son café, perdu dans ses pensées. Subitement, il se leva puis se dirigea vers l’évier dans lequel il vida le fond de la tasse avant de la ranger dans le lave-vaisselle. Il revint vers la table, prit le livre et quitta la pièce en éteignant les lumières.