I-2

2017 Words
— Arrêtez un peu ! il est comme tous les autres gosses de son âge, ni plus, ni moins ! — C’est ça ! encouragez-le dans son apathie, avait renchéri son père — Apathie, apathie… À vous entendre, vous, on se demande pourquoi vous n’êtes pas général ! Vous savez, les chats ne font pas des chiens ! Alors simple gendarme, son père, furieux, avait quitté la maison en claquant la porte. Pierrot ne sut jamais que ça avait été là l’origine de la brouille entre eux deux. Aujourd’hui, la conversation des deux femmes, liée au mariage, n’intéresse que très modérément le garnement : robe, trousseau, cadeaux menus, invitations… tout ça n’évoquait rien pour lui qui n’avait jamais connu la moindre cérémonie, ni fréquenté de restaurant. Il suivait en même temps les « chicailles » de ses camarades de classe en train de se livrer à une « der des ders » en matière de billes. Dans un triangle tracé sur le sol, chaque joueur dépose des billes de terre ou de verre, sachant bien sûr que pour une verre il faut au moins cinq terres ! Ensuite, avec un « calou » en fer, il faut les en faire sortir. Le tireur récolte ce qu’il a fait sortir. Mais depuis un moment, chacun comptant et recomptant ses billes, regarde ses voisins d’un œil plus que suspicieux… Il en manque, et pas qu’un peu ! À chaque passe, le nombre de billes ramassées dépasse, et de loin, le nombre de celles réellement percutées ! Tout le monde accuse tout le monde. Certes, il y aura tout l’été pour reconstituer le stock avant la rentrée d’octobre, mais il en va du prestige des uns et des autres à rentrer chez soi avec plus de billes qu’on n’en a apporté le matin. Pierrot, lui, sait qui est le malin ! Ce n’est pas la première fois qu’il le prend sur le fait. Mais il ne dira rien car c’est son copain, son grand copain… Celui qui, dès la première semaine, l’a pris sous son aile et qui a évité que le petit « villo » ne soit régulièrement tabassé par les autres. C’est le gros Maddieu, de la Genette. Avec sa carrure impressionnante, les maîtresses disent de lui qu’il est « banturle » et bête comme ses pieds. Pourtant, si elles prenaient le temps de le regarder droit dans les yeux, elles noteraient un regard plein de malice et une bonhomie roublarde. « Celui-là, c’est tout son père ! Malin comme un singe, je ne me fais pas de bile pour lui ! » avait commenté mémé Lagagne quand, un jour, Pierrot lui avait révélé le nom de son nouvel ami. Maddieu en sait des choses ! Il comprend tout des plantes et des animaux des bois. Il chasse, pêche, ramasse les champignons et sait déjà tout de la ferme de son père. C’est une véritable mine de renseignements pour Pierrot qui, lui, ne sait rien. Alors Maddieu, que l’on dit niais et rustaud, se montre patient et pédagogue pour initier le petit « villo » à son nouveau territoire de jeu et de vie… « Tu sais même pas ça ? Eh bien, à la ville, on ne vous apprend rien. Comme dit mon père : « Faudrait pas une autre guerre, ils crèveraient tous de faim ! » » Maddieu a donc mis au point une technique imparable, il lance très fort son « calou » sur une bille qui part alors très loin dans la cour et, pendant que tous la suivent du regard pour qu’elle ne se perde pas, il ramasse son calou et toutes les billes qui sont autour. Il se relève ensuite et demande : « On l’a retrouvée la bille que j’ai fait sortir ? » Quelqu’un la lui tend… « Merci ! Vite, à qui le tour, si je ne sors qu’une bille à chaque fois je ne pourrai pas refaire mon compte avant la fin de la récré ! » râle-t-il en faisant sauter le calou dans la main. Si quelqu’un s’avise de vouloir recompter à ce moment, il lui jette un regard mauvais : « Dis que c’est moi le voleur ! » Mais voilà la cloche qui sonne. Tout s’arrête d’un coup, chaque écolier se dirige vers sa porte de classe pour se mettre en rang. Pierrot, lui, se lève et se retourne : toujours devant, il est le premier à rentrer ! * * * Les deux classes viennent à peine de reprendre que l’on frappe violemment à la porte des petits. C’est la femme du rebouteux, la Germaine, qui, toute essoufflée, souffle à Mademoiselle Latrille qui vient de lui ouvrir : — Il est arrivé un malheur !!! Avant que l’institutrice ne réponde, elle enchaîne tout de go : — Je dois ramener le petit Paul Vergnal chez ses parents ! — Mon Dieu ! il leur est arrivé quelque chose de grave ? — Non, pas eux, mais c’est sa sœur ! — Alicette ? — Oui ! on vient de la ramener à moitié morte, on ne sait pas… Le médecin est là, on attend les pompiers aussi… — Mais pourquoi Paul ? — Moi, je ne sais pas, c’est sa mère qui le demande. Peut-être craint-elle le pire. Elle le veut à côté d’elle pour s’occuper du papé… Elle est seule, son mari, Jean, est loin dans ses champs aux Betoulles, alors… Hélène Latrille sait que le vieux Vergnal est handicapé, elle imagine la mère seule face à cette situation, aussi, se retournant, elle appelle Paul : — Paul ! Viens vite, garde ta blouse, va rejoindre ta maman, tes petits camarades te rapporteront ton sac. Puis elle ajoute, prise par une soudaine inspiration : — Ne t’inquiète pas, rien de grave, tout s’arrangera… Le gosse, tout éberlué, se lève, s’approche et prend la main de la voisine de ses parents sans comprendre ce qui lui arrive. Quitter plus tôt l’école est toujours une aubaine, encore faut-il bien savoir vers quoi l’on va. Le couple à peine parti, la mère Réjasse est déjà à la porte de séparation des deux classes dans l’espoir d’en savoir plus sur ce remue-ménage. La cloison entre les deux classes n’étant qu’un paravent que l’on plie les samedis soirs pour faire le cinéma au village, tous les bruits traversent. Quel que soit l’événement, toute l’école est au courant, le énième zéro de conduite du grand Foucaud comme la bonne rédaction de Justine Laclos que l’institutrice lit à haute voix. Et quand il y a chant, tout le monde s’esclaffe sur les fausses notes que produit la grosse voix de Maddieu ! Les deux femmes chuchotent tandis que, de banc en banc, les enfants font de même. Il faudra attendre midi, l’heure de la cantine, pour espérer en savoir plus. Pierrot, lui, sait qu’il en saura plus car sa grand-mère sait toujours tout. Et ça l’intéresse bigrement, car Paul, c’est le frère d’Alicette, la grande fille qui lui remplit chaque soir sa bouteille de lait. Il trouve que c’est la plus belle fille du monde ! Au moins de la commune… Avec ses longs cheveux blonds tressés en nattes, on dirait une princesse des Vikings. Elle a toujours un mot gentil pour lui, et même un jour il a eu droit à la bise. Il a chanté et dansé sur tout le trajet du retour, à tel point qu’il a trébuché dans le chemin et failli casser la bouteille. Les vacances d’été s’annoncent, le travail est déjà plus relâché, et les deux enseignantes ont encore plus de mal à maintenir attentifs les gosses surexcités par cet événement impromptu ; d’autant plus que la sirène de la voiture des pompiers s’est fait entendre. C’est donc avec un bon quart d’heure d’avance que la cantinière voit débouler les garnements et leurs mentors, pour une fois animés de la même curiosité. Or la cantinière, si elle en sait plus et est donc prête à se montrer bavarde avec les enseignantes, est à fortiori particulièrement en retard quant à la préparation du repas… Pierrot, qui n’en a cure, s’est précipité chez mémé Marie, mais c’est une pleine maison qui l’accueille. Sa grand-mère est entourée de Germaine, du facteur, attablé devant un verre, et de Sébastien, un ouvrier agricole de la Genette, que Pierrot voit pour la première fois. — Mon pauvre Pierrot, avec toutes ces histoires, je ne suis pas en avance sur mon travail, tu vas devoir attendre un peu pour manger… J’espère que tu n’as pas trop faim, sinon prends-toi un bout de pain… Mémé Lagagne est toujours débordée par son travail, même s’il ne se passe rien dans le village. Veuve de la deuxième guerre, son mari mobilisé ayant succombé sous les bombes lors du bombardement de la base aérienne de Tours en 1940, elle a élevé seule sa fille, et maintenant son petit-fils. De petite taille, habillée de noir été comme hiver, elle empile les couches de vêtement. Dès le printemps, elle arbore un chapeau de paille jaune pour le jardin, bleu marine pour la ville, c’est-à-dire les jours de marché et ceux où le médecin vient la voir. Sa santé, qu’elle dit fragile et chancelante, nécessite une visite régulière du praticien qui lui fournit sa dose de médicaments, pour le surmenage, son cœur qui bat trop vite, sa tête migraineuse, ses jambes lourdes, la tension qui monte, sa poitrine qui l’opprime, etc. Le tout ânonné d’une voix mourante… Par contre, Marie Lagagne ne demande rien pour sa langue. Tour de contrôle et commère du village pour les uns, femme pleine de bon sens et de sagesse dont l’avis est très recherché pour les autres, la Marie sait tout, et surtout a un avis sur tout ! Marchant difficilement, elle se déplace très peu. « Je m’économise ! » confie-t-elle. Pourtant, elle arrive à savoir pratiquement tout ce qui se passe dans le canton ! Confidente des unes, conseillère des uns, hommes et femmes aiment, quoi qu’ils en disent par derrière, parler avec la Marie. Il fut même un temps où elle tirait les cartes ! Mais un jour qu’elle avait annoncé une menace de divorce pour se débarrasser d’une quémandeuse trop pressante et que, forte de cet avertissement, la femme en question avait pris par anticipation un amant, Marie avait jugé la pratique de son art pernicieuse et dangereuse. Depuis, ce n’était qu’en de rares occasions qu’elle sortait son jeu de cartes de la table de nuit. Elle passe son temps à relever de petites lunettes rondes qui glissent toujours sur le bas de son nez qu’elle a très fin. Yeux bleus, de longs cheveux toujours noirs, une peau blanche immaculée – le soleil a toujours été considéré comme un ennemi par les paysannes d’alors –, on disait qu’elle avait été fort belle étant jeune. Elle aime parfois évoquer, en plissant le nez avec un petit sourire, le temps où un jeune monsieur « de quelque chose » lui tournait autour : « Mais je n’en ai pas voulu, chacun doit rester dans son monde ! » On avait cherché à la plaisanter sur son nom de famille : « Lagagne ? Alors Marie, vous avez tant de sous que ça ? » Le lourdeau, vertement remis à sa place par une remarque bien sentie, avait eu droit en outre à la phrase : « Je n’ai pas de sous, mon Dieu non ! Mais je peux me promener dans la rue la tête haute, je ne dois rien à personne ! » À l’arrivée de Pierrot, tout le monde s’est tu. Il en a l’habitude. Aussi, après avoir lancé un bonjour à la cantonade, raflé sur la table un morceau de pain, il se précipite dans l’escalier qui mène à sa chambre au premier étage. À chaque fois ça marche, la conversation reprend aussitôt, et lui, l’oreille collée au plancher, écoute tout ! La petite maison où il vit avec sa grand-mère jouxte une grange qui touche l’école communale. À l’arrière, un grand jardin se trouve partagé en deux parties : l’une cultivée, l’autre en herbe. Deux pièces seulement pour vivre, mais pour Pierrot c’est le paradis, car il dispose de toute la pièce du haut comme chambre et salle de jeux. Celle du bas sert tout à la fois de cuisine, de salon, de salle de bains et de chambre à coucher ! Protégé de la vue par l’escalier qui monte à la chambre, le lit de la grand-mère occupe le pan de mur opposé à la porte. Venant de l’extérieur, le visiteur doit descendre quelques marches, et quand Marie Lagagne est couchée, il doit pencher la tête pour l’apercevoir. Pierrot connaît bien aussi ce lit : il n’y a pas si longtemps, du temps des vacances avec son père, c’était avec sa grand-mère qu’il y couchait, ses parents occupant le lit qu’il utilise aujourd’hui. Sa chambre, « son pigeonnier », tel que sa grand-mère l’appelle, représente encore pour lui, même après six mois, un univers plein de mystères, avec des placards fermés à clef, des malles non ouvertes et une porte qui accède au grenier, bien inquiétante… Rarement dérangé par mémé Lagagne, pour cause de raideur d’escalier, il y passe des heures en lectures, et surtout en rêverie. Pour l’heure, le voilà à écouter l’histoire qui met tout le village en émoi. La conversation, moitié patois, moitié français, ne le gêne pas. Il y a belle lurette qu’il comprend tout car sa grand-mère lui parle souvent en patois. Cette connaissance de la langue du pays a contribué au respect des enfants de l’école quand ils ont découvert qui ne pouvaient plus trop se moquer du « villo » en patois…
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