Quatrième exemple :
— Présentation au salon des arts ménagers de Paris, et mise en production industrielle de la cocotte minute, qui allait révolutionner la vie de la ménagère en lui permettant de gagner du temps afin de s’occuper mieux de son époux et stabiliser ainsi le nombre des mariages boiteux. Outre le fait que cette invention permettait enfin de cuisiner le bœuf en daube sans y passer sa matinée, elle ouvrait enfin la porte a la restauration rapide de qualité, et faciliterait ainsi l‘augmentation du nombre des journaux féminins, dans la mesure où la femme récupérait du temps libre pour se consacrer à une lecture instructive. Il est reconnu aujourd’hui, que cette presse a fait d’énormes progrès qualitatifs grâce à des rédacteurs (ou trices ?) à la plume élégante et acérée et aux articles de fond profonds. En effet, quel progrès entre les aventures bêtifiantes de la belle au bois dormant du siècle précédent et les histoires pétillantes du vingtième siècle décrivant avec moult détails, les vies de Machin qui quitte Machine la culottée, pour aller vivre avec une Simone qui n’en porte pas ! Un des effets secondaires inattendus fut l’augmentation notable du nombre de cocus, puisque « l’oisiveté est la mère de tous les vices », et que les femmes avaient maintenant du temps libre.
Cinquième exemple :
— Première mésentente cordiale entre la France et l’Amérique : Marcel Cerdan bat Tony Zale par K.O au onzième round en rendant ainsi caduque les exploits de Lafayette. Cette histoire de sportifs a laissé des séquelles dans l’Histoire et nos journalistes modernes sont toujours convaincus de la supériorité de leurs compatriotes, dans tous les domaines depuis que David a mis la pâtée à Goliath. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder n’importe quel journal télévisé : il n’en est pas un seul sans un commentaire acerbe, sur n’importe quel sujet, à l’encontre des américains qui comme chacun sait est un peuple barbare, colonialiste et dominateur, mais toujours premier dans (sur) la Lune.
Sixième exemple :
— Création du collège de pataphysique à Paris. Cette institution qui allait beaucoup influencer la vision du monde du dernier exemple.
Dernier exemple, mais non des moindres :
— Naissance du principal protagoniste de cette histoire et qui posséda un temps une Deux Chevaux, acheta une cocotte minute à chacune de ses conquêtes et travailla dans la recherche informatique, quelquefois avec des Juifs, - alors qu’il est Goy - ou des américains - refusant ainsi les conseils éclairés des médias - et également avec l’État d’Israël ; ce qui laisse à penser que le protagoniste en question a des tendances instables, schizophrènes et asociales, qu’il justifia sans cesse par une vision pataphysique de l’univers en général et du sien en particulier.
Ces quelques simultanéités, permettent de mettre en exergue que justement les coïncidences n’existent pas vraiment : une accumulation de facteurs, innocents lorsqu’ils sont isolés, deviennent les vecteurs de la transformation du monde lorsqu‘ils sont compilés.
Aujourd’hui, chacun connaît l’effet papillon capable de déclencher une tornade à l’autre bout du monde à cause d’un simple battement d’ailes. En mille neuf cent quarante huit, seuls quelques savants illuminés, raillés par leurs pairs, osaient en parler à voix basse dans les toilettes. A cette époque, les seuls effets papillon réellement admis, avaient pour noms Hiroshima et Nagasaki, qui avaient eu l‘avantage certain d‘être d‘une grande lisibilité, même pour les béotiens. Ceux qui ne l’étaient pas, comme par exemple Albert Einstein, ressentaient comme une vague lassitude à l’encontre de l’utilisation des nouvelles technologies, faites par leurs contemporains.
A cette époque, pendant que le grand savant pacifiste déprimait, (considéré à tort comme le père de la bombe atomique, puisqu’il n’a jamais travaillé directement sur ce sujet explosif, mais s’est contenté de découvrir que E=MC2 ) , Paul Poirier vagissait dans ses langes sans avoir aucune conscience de l’importance de sa naissance, parmi les 2,5 milliard d‘individus peuplant la planète en ce temps-là, simplement entouré de l’affection d’un paternel, pointeau chez Renault et de la tiédeur d’une mère bigote, instable et assez peu satisfaite de l’arrivée inopportune d’un rejeton non désiré.
Loin de la clinique miteuse au plafond lézardé, du vingtième arrondissement de Paris, les communistes chinois préparaient leur coup d’état, entraînés par un leader charismatique du nom de Chat en français et de Mao en chinois. Dans les usines Renault de l’île Seguin, les communistes français attendaient les ordres de Moscou pour décider de leur soutien à leurs « amis » chinois, et le paternel de Paul Poirier, anti communiste primaire et anti clérical convaincu, s‘engueulait avec ses collègues de bureau sur le thème: le communisme, qui ne tient compte que de l‘ensemble est forcément néfaste pour l‘individu; il ne savait pas qu‘il s‘écoulerait soixante années pour que la Chine communiste organise les jeux Olympiques et que le pays de la grande muraille, accepte l’idée même de l‘existence de l‘Occident. D’ailleurs, le pointeau de l’île Seguin ne le saurait jamais, car il allait décéder bien avant ces jeux Olympiques, dont l’organisation commerciale et les enjeux politiques avant d’être sportifs, auraient vraisemblablement rendu le baron Pierre de Coubertin de la même couleur que le fameux petit livre rouge du défunt Mao sait tout. Quant aux anciens grecs, ils ne se seraient sans doute même pas déplacés.
Paul Poirier ne savait lui non plus rien de tout cela, il se contentait de téter, faire des bulles, roter, souiller ses langes de tissu triangulaires en attendant l’invention de la couche-culotte, et ne dormait pas, ou si peu que ses parents le pensaient insomniaque. Papa pointeau se levait avec les yeux rouges, du même rouge que le drapeau de ses ennemis politiques. Maman instable, quant à elle, devenait carrément hystérique et ce fut miracle que le petit Paul n’allongeât pas la longue liste des enfants secoués finissant demeurés.
Mis à part le fait que sa mère passât une grande partie de ses journées à lui hurler dessus pour le faire taire, car il s’était mis à devenir pleurnichard, le petit Paul passa sa prime enfance dans des conditions acceptables dans la mesure ou cela aurait pu être pire.
A l’extérieur du petit appartement parisien au confort satisfaisant, le grand sablier du temps écoulait ses grains et les Créateur extravagants de ce monde dément jouaient aux échecs. A l’extérieur seulement, car à l’intérieur, rien ne changeait du point de vue du petit Paul : papa pointeau partait chaque matin prendre son métro à la même heure exacte pour revenir le soir par le même moyen de transport, à la même heure exacte; maman nerveuse vaquait aux mêmes tâches, aux mêmes heures de la journée. Si il avait pu penser, le petit Paul aurait trouvé que la vie manquait de sel et que tout cela était bien monotone ; mais son cerveau en devenir n’en était encore qu’à résoudre les problèmes les plus simplistes, comme remplir les langes, roter, baver etc.
Quand il apprit à faire arrheu et prrift, dehors, c’était mille neuf cent quarante neuf, année où se passèrent des évènements notables, comme toutes les autres années. Paul Poirier, toujours aussi peu avancé intellectuellement à cause de son jeune âge, laissa passer des faits divers et variés plus ou moins influents sur le quotidien, tels que la fin de la guerre entre l’Inde et le Pakistan. Fin déclarée qui avec le recul, peut prêter à sourire. Fin du conflit armé entre l’Égypte et Israël (on peut continuer de sourire). Création de l’Otan (cela fait moins sourire). Premières speakerines de la télévision française (on peut rire). Georges Orwell publie son roman « 1984 » (on ne sourie plus, ça fait peur) qui sera un des livres de chevets du petit Paul, mais bien plus tard. Les communistes sont pourchassés par le Vatican, qui décrète leur excommunication, et par les grecs dans une guerre civile qui fera quatre vingt mille morts et sept cent mille réfugiés, ce qui est un bon score et donne un peu plus raison à papa pointeau.
Paul laissa passer également l’explosion de la première bombe A de l’URSS et la proclamation de la république chinoise. Évènements qui ne prêtent ni à rire ni à sourire, tout comme la mort de Marcel Cerdan et de la violoniste Ginette Neveu dans un crash d‘avion aux Açores. Par contre, ses parents fêtèrent avec pas grand chose, la fin des tickets de rationnement.
Quelques semaines plus tard, la main de Dieu retourna le grand sablier cosmique et Paul qui pouvait enfin s’asseoir dans ses langes souillés, put entendre sans rien y comprendre, les discussions interminables de ses parents autour des évènements de l’année cinquante comme, en vrac, la vaccination antituberculeuse obligatoire, le sénateur McCarthy devenant dingue, la mort de Léon Blum, les mille deux cent fantassins envoyés en Corée, le discours-programme de De Gaule et l’envahissement du Tibet par les communistes chinois. Mais dans tout ce fatras, ce fut le cri d’alarme d’Einstein révélant la possibilité de l’empoisonnement de l’air par la radioactivité qui remporta le plus vif succès.
On ne voyait pas encore toutes les implications des autres évènements mineurs comme la création du SMIG, ou la signature à Rome des accords concernant la sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Encore un autre tour de sablier, et à quatre pattes, le petit Paul entendit parler de la manifestation des femmes dans les rues du Caire pour obtenir la reconnaissance de l’égalité avec les hommes et l’obtention du droit de vote. Coïncidence ? A genoux sous la table de la salle à manger, Paul se mit à rire bêtement en entendant sa mère affirmer que bientôt, les musulmanes s‘émanciperaient du joug des hommes. Quand à la création de la CEE et la mort du général Pétain, seul des rots vigoureux soulignèrent son indifférence.
Durant quelques temps (différents du nôtre), Dieu et Diable continuèrent de jouer aux échecs en surveillant les humains du coin de l’œil et le petit Paul, comme tous les assemblages organiques, grandissait. Il avait maintenant un vélo rouge qu’il utilisait dans le terrain vague de la porte de Montreuil sous la vigilance paternelle et bonasse du pointeau de Renault. Il venait d’avoir l’âge de raison et le faisait savoir en commençant à poser des questions pertinentes qui n’étaient pas de son âge; comme il savait lire très couramment et qu’il compulsait le journal de son père: « Le Parisien », il demandait ce que voulait dire m******e à Constantinople et guerre de religions ou stalinisme. Ce fut cette année là que prenant sans doute conscience de la vacuité de l’existence et n‘ayant pas les moyens d‘accéder au suicide libérateur, par excès de lucidité, il se mit à développer un asthme infantile qui failli l’emporter plusieurs fois. C’est cette maladie qui orienta le cours de sa vie.
Les faits ne sont toujours pas prouvés, mais il est possible qu’une sur-oxigènéisation de son cerveau, à force de chercher de l’air, provoqua chez l’enfant une accélération de son activité cérébrale. Il faut ajouter à cela que lorsqu’il fut immobilisé dans son lit par la maladie quelques années plus tard, durant des périodes variables, il fut gardé à ces occasions par un jeune homme, voisin de pallier et étudiant de dernière année en agrégation de mathématiques. L’étudiant qui n’avait aucune conscience de la gravité de ses actes, pas plus que les notions pédagogiques nécessaires à un bon enseignement, (par exemple, il ignorait totalement qu’en langage d’initié du corps enseignant, « un référentiel bondissant » veut dire ballon) il fit s’amuser le petit Paul avec les nombres premiers, les équations et l’algèbre booléenne. C’est ainsi que le petit Paul éprouvait à huit ans autant de plaisir à résoudre une équation à deux inconnues, que ses camarades au jeu de celui qui pisse le plus loin.
Il est évident que dans les sombres années cinquante, l’éducation nationale ne faisait pas encore preuve de la clairvoyance dont elle témoigne aujourd’hui pour les enfants qui sortent un tant soit peu du moule préétabli par elle, et dont le profilage semble être de fabriquer des adeptes du foot, de la bière et de l‘acquisition d‘un trois pièces cuisine en banlieue parisienne.
Conséquemment, Paul, pour donner le change, continuait d’ânonner avec ses petits camarades les tables de multiplication, faisait du calcul mental et levait bien haut au-dessus de sa tête l’ardoise noire proclamant des résultats toujours justes. En réalité, il s’ennuyait ferme et à l’école, son caractère s‘en ressentait, et il devint le recordman des pages d’écritures à la plume sergent major à cause des punitions de cent lignes: « je ne dois pas interrompre le professeur durant son cours par des commentaires déplacés ».
A neuf ans, en écoutant, le quatre octobre cinquante sept, les premiers Bip-Bip venus de l’espace, envoyés par Spoutnik 1, Paul décida qu’il serait astronome. Le trois novembre de la même année, apprenant que la chienne Laïka avait été envoyée dans le susdit espace, il décréta qu’il deviendrait vétérinaire. Il ne fut ni l’un ni l’autre, mais, devenu adulte, il cotisa régulièrement à la S.P.A, et s‘intéressa à l‘astrophysique en amateur éclairé.