Il est à noter que jamais le jeune Paul n’émit le souhait, pourtant répandu chez les jeunes garçons, de devenir pompier ou gendarme.
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Pour fêter ses dix ans, le Général de Gaulle se fit élire président de la république tandis que la chine, grâce à l’organisation délirante des « communes populaires », subissait l’une des plus grandes famines de son histoire ; ce qui n’empêcha pas le jeune Paul de manger son gâteau d’anniversaire de bon appétit.
Cependant, ce fut pourtant durant ce jour de fête important pour tout être fêtant son premier anniversaire à deux chiffres, que toute l’existence affective de Paul Poirier allait prendre une orientation définitive. Là-haut, à l’intérieur d’une bulle d’espace-temps malheureusement correspondant au temps terrien, Dieu eut un renvoi de belle sonorité.
— Hé ! fit Diable.
— Excuse, c’est la bière répondit Dieu.
Cet incident sans grande importance pour une déité provoqua néanmoins, un léger remous spatiotemporel. Et une jolie petite âme qui devait s’incarner sur la boule bleue, en Oklahoma (USA) pour être précis, poussée par un rot incongru, se remis à errer dans les limbes à la recherche d’un réceptacle approprié. Elle allait devoir chercher durant trente années terrestres. Moins d’un clin d’œil pour un dieu, une éternité pour un homme.
— Tu as vu comme cette future entité est belle demanda Diable à Dieu en tendant son doigt infini en direction de la belle âme qui virevoltait comme un papillon pris dans une tempête. Il ajouta avec un peu de compassion dans la voix :
— Avec ce que tu lui as mis, elle va errer un bon moment. Ça va sans doute mettre un peu le bordel dans la vie de quelqu’un.
— Oui ? Et puis ?
— Rien, rien. Maugréa Diable.
Durant ses crises d’asthme, l’enfant Poirier fut dorénavant gardé par un étudiant en lettres qui remplaça l’agrégé de maths parti faire suer une ribambelle de mouflets imperméables à la beauté d’une équation différentielle. Paul apprit ainsi les existences de Sartre et Simone de Beauvoir, ce qui ne mit pas en joie papa pointeau, mais il compensa ces inconvénients littéraires par la lecture de « mon père avait raison » de Sacha Guitry. A l’école, toujours primaire, il apprenait les fables de La Fontaine pour aiguiser sons sens critique et continuait d’accumuler les records d’écriture en effectuant régulièrement des punitions de cent lignes: « je dois me concentrer plus sur mon travail scolaire et surveiller mes lectures ». Il acquit ainsi au fil des punitions une écriture rapide et élégante qui l‘éloigna donc de la possibilité de pratiquer une profession médicale, puisque c‘est bien connu, les médecins écrivent tous comme des cochons.
Quelque part, bien au dessus de Spoutnik I, Dieu qui avait terminé son dégazage et avancé un cavalier blanc devant la tour noire de Diable, retourna le sablier cosmique et attendit la réponse de son adversaire et néanmoins ami de débauches créatrices.
Diable appuya son long doigt crochu sur le bonnet du fou noir pour réfléchir, ce qui donna une forte migraine à Mao, et pour les onze ans de Paul, l’armée chinoise massacra des milliers de tibétains et déclara déviationniste la consommation de beurre de yack.
Cette même année, il demanda à son père ce qu’était un « pointeau » de chez Renault. Il savait bon nombre des synonymes de ce mot, comme allène ou poinçon, mais il n’arrivait pas à replacer « pointeau » dans un contexte parental et n’imaginait pas son paternel faire des trous avec l’une ou l’autre extrémité de son corps. Une laborieuse explication s’ensuivit et il finit par comprendre que son géniteur était chargé de pointer les heures supplémentaires effectuées par les ouvriers de la RNUR. Cette révélation inattendue provoqua chez l’enfant une grosse surprise : en effet, comment son père, ce héros au sourire si doux, pouvait-il perdre son temps à vérifier ce que la machine, (la même que celle qu’il avait vu fonctionner au Palais de la Découverte), aurait fait bien plus vite. Il décréta que son père avait des tâches bien plus nobles à remplir ; lesquelles, il ne savait pas, mais son père, lui, le saurait.
Tel Blaise, inventant pour son paternel comptable la « Pascaline », pour alléger son travail itératif, le petit Paul, seulement armé d’un crayon et d’une feuille de papier, gribouilla son premier programme informatique plein de « si », « ou », « oui. », « non. », « A barre + B*C » etc. Il est probable que si quelqu’un s’était avisé de faire entrer dans une machine IBM un tel fatras, elle aurait recraché à la figure de l’officiant toutes les cartes perforées ingurgitées, car n‘en déplaise aux jeunes générations, à cette époque on écrivait les programmes en langage machine, et une simple erreur de syntaxe pouvait déclencher une guerre nucléaire. Cela n’étant jamais arrivé, il est donc prouvé que les programmeurs de cette époque écrivaient correctement ou qu’une intelligence mystérieuse veillait dans les entrailles des dites machines.
Toujours est-il que le jeune garçon devint une sorte d’illuminé fanatique de la logique, à la suite de cette explication du mot pointeau. Cette façon de penser irrationnelle et anti sociale allait le marquer durant toute sa vie et lui causer bien des désagréments, notamment lorsqu’il allait devoir affronter les absurdités des administrations où Kafka règne en maître absolu. Il ne comprit jamais l’irrationalité de l’existence, pas plus que l’illogisme ubuesque de la sécurité sociale qui se nourrit de son propre trou, et eut un mal fou a accepter la possibilité que le Créateur joue aux échecs avec (contre ?) son meilleur copain le Malin. Ce fut le seul point d’achoppement entre lui et son idole Einstein qui soutenait que Dieu ne joue pas aux dés. Aux dés, peut être pas, mais à un jeu compliqué certainement.
La douzième année de l’existence du garçon commença par de laborieuses explications dues au passage au nouveau franc, et Paul dut expliquer à sa mère que la paye de son mari n’avait pas été divisée par cent, puisque tous les prix des produits qu’elle achetait l’étaient également. Sa mère soutint néanmoins que son mari devait demander une augmentation, car il lui semblait qu’elle avait moins d’argent dans son porte-monnaie et que les commerçants avaient profité de ce changement d’échelle pour modifier leurs prix à la hausse. Le jeune Paul, bien des années plus tard devait se rappeler cette interminable conversation irrationnelle en faisant un amer constat similaire lors du passage du franc à l’euro, et qui confortait le postulat que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.
Le reste de l’année soixante fut placée sous le signe de l’indépendance. En premier lieu celui de l’enfant qui eut le droit de prendre dorénavant le métro tout seul le jeudi pour se rendre chez un vague parent qui fabriquait des chemisiers féminins dans un vieil appartement bourgeois près de la place de la République.
En cet endroit sombre et tarabiscoté, une dizaine de jeunes femmes, coupaient, cousaient, emballaient des piles de chemisiers toujours blancs. C’est dans ce milieu typiquement féminin que Paul entrevit toutes les différences remarquables entre les sexes, car les jeunes femmes ne se gênaient pas pour commenter devant l’enfant, les exploits (souvent minables) de leurs compagnons. Il enrichit son vocabulaire de mots n’apparaissant pas dans le Larousse illustré (édition 1901 acheté aux puces de Montreuil), commença de regarder différemment le beau sexe et se construisit « un nez » autour de toutes ces « odor di fémina. ». De plus, comme aucune des jeunes femmes présentes en ces lieux ne faisaient attention à ses déambulations reptatoires autour des machines « Singer » qui peuplaient les lieux, il devint également très calé en qualité de petites culottes et rondeurs de cuisse.
Les autres signes du besoin d’indépendance générale qui régnait sur la planète furent ceux du Cameroun, du Togo, du Mali, de Madagascar, du Congo, (celui de Tintin), du Ghana, de la Somalie, du Dahomey, du Niger, de la Haute Volta, de la Côte d’Ivoire, du Tchad, du Gabon et de la Mauritanie qui finirent par obtenir cette fameuse indépendance dans le sang et les larmes.
Toutes ces créations de nouveaux états souverains n’avaient qu’un seul but : le bonheur et la prospérité des peuples trop longtemps maintenus sous la férule coloniale des blancs ; accessoirement la fin de l‘exploitation des uns par les autres et la redistribution des richesses naturelles des dits états sous la forme d‘hôpitaux, d‘écoles, de moyens de transports…etc.
Cette amélioration ne fut cependant pas aussi rapide ni spectaculaire que les peuples auraient pu le souhaiter.
Cette année-là, Paul visita le musée des colonies en compagnie du pointeau et il fut fasciné par les masques exposés, mais fut déçu de ne pas trouver le fétiche Arumbaya à l‘oreille cassée (il était devenu incollable sur les aventures de Tintin).
L’année suivante, papa pointeau jubilait : les communistes devaient ériger le mur de Berlin pour empêcher les « dissidents » de s’enfuir massivement des pays du bonheur collectif obligatoire à heure fixe (Ex : 1ér mai, onze heures, place rouge). Paul jubilait également en lisant la première aventure d’Astérix le gaulois. Il était bien plus intéressé par ses lectures et ses recherches personnelles en algèbre de Boole que par l’enseignement dispensé dans son collège par des professeurs à l’esprit aussi ouvert que les coffres de la Banque de France, qui lui apprenaient que nos ancêtres vivaient dans des huttes et se vêtaient de peaux de bêtes, que Troie était une légende et qu’en conséquence, la guerre du même nom n’avait forcément pas eu lieu. Quant à la géographie, elle ne pouvait se limiter qu’au survol des continents, à cause de la mouvance des frontières et des noms des pays, et faisait abstraction des Amériques, sans doute toujours peuplées d‘Indiens, de bisons et de conquistadors.
Paul fit des efforts désespérés pour plaire à ses enseignants en apprenant le strict nécessaire à l’obtention de notes moyennes, mais était souvent sous les feux de la rampe quand il s’agissait de maths ou de géométrie. Les retenues du jeudi ayant remplacé les cent lignes réglementaires, - et le jeudi étant le jour des séances de cinéma à prix réduit -, ce fut à partir de l’âge de treize ans qu’il comprit comment l’on pouvait satisfaire les enseignants sans se faire mal: il suffisait de leur dire ce qu’ils avaient envie d’entendre et de garder pour soi toutes les réflexions qui pourraient leur paraître novatrices, voire révolutionnaires ainsi qu’éviter toutes les phrases commençant par: j‘ai lu que…, j‘ai entendu dire que…En gros, ne jamais parler de ce qui n‘était pas gravé dans le marbre des manuels scolaires, doctrine officielle du mammouth (animal totémique de l‘éducation nationale suivant les termes d’un ministre diligent). Il ne manqua donc pas une seule séance de cinéma et se gava de péplums et d’aventures barbaresques.
Cette forme d’intelligence pratique eut pour effets de rendre le gamin peu bavard, de plus en plus curieux de ce que ses profs semblaient lui cacher, et provoquer un début d’affection pour l’antiquité aux mœurs qui lui semblaient bien plus dissolues, donc plus agréables, que celles qu’on l’obligeait à suivre.
Il se mit donc à regarder avec un intérêt croissant les nichons naissants de ses petites camarades de jeux et se mit à calculer, avec une rapidité incroyable pour son âge, les volumes des cônes.
A treize ans, sa passion pour l’espace refit surface avec Youri Gagarine qui effectua le premier vol humain en orbite. En lisant le journal, il apprit incidemment où se trouvaient le Koweït et l’Iraq, car ce dernier tentait pour la première fois de mettre la main sur ce minuscule pays tout neuf, mais plein de promesses et de pétrole.
En mille neuf cent soixante deux, Paul jongla de mieux en mieux avec les nombres et les théorèmes, mais ne le fit toujours pas savoir en se contentant de faire plaisir à ses professeurs. Cette année-là, deux de ses cousins démobilisés, rentrèrent d’Algérie complètements autistes et la régie Renault offrit à papa pointeau une quatrième semaine de congés payés. Pour remercier la Régie, le père de Paul acheta une quatre chevaux presque neuve et emmena la famille en Bretagne passer des vacances pluvieuses.
Un peu avant de partir en vacances, le jeune Paul -qui a maintenant du poil au zizi-, assista à un événement qui allait le renforcer dans sa tendance vicieuse de l’amour des maths, de la physique et de la technologie en général: le satellite américain Telstar lui permit, ainsi qu’au reste de l’humanité, de recevoir la première émission de télévision en mondovision.
Comme à chaque fois qu’un événement marquant de cette sorte se produisait, Paul faisait des pieds et des mains pour répondre à l’angoissante question, « mais comment ça marche ? » et dépensait tout son argent de poche en revues plus ou moins bien renseignées. Durant ces mêmes vacances, il eut la chance de pouvoir répondre a l’une de ces fameuses interrogations qui le taraudaient (rendue célèbre plus tard, grâce à un journaliste survolté), sur le plan purement physiologique, grâce à une aimable et avenante autochtone délurée, habile de ses mains et à peine plus âgée que lui; elle lui démontra que l‘onanisme n‘est pas forcément la meilleure manière de se faire plaisir. Le jeune Paul en fut enchanté, mais la manipulation effectuée dans une grange, le laissa supposer qu’il lui restait bien des choses à apprendre.