1 an après
(TERESA)
C’est le printemps, pas ma saison préférée ici, mais je n’ai pas le choix. Ce soir à minuit, j’aurai 18 ans, et avec mon sac sur le dos, je retourne dans la meute des Crocs d’Argent pour la première fois depuis longtemps, convoquée par le notaire de la meute… Je m’en serais bien passée. Pour moi, rien n’a changé dans cette fichue ville, mais je me sens nostalgique d’être ici. Mon téléphone sonne, et je savais bien qu’il m’appellerait.
« Tu es bien arrivée, Teresa ? »
« Oui, ne t’en fais pas ! »
« J’aurais aimé qu’on fête ton anniversaire ensemble… »
« Tu sais bien que je ne le fête jamais… »
« Oui, mais 18 ans… c’est important pour un loup… »
C’était vrai. Le jour de nos 18 ans était le jour où nous obtenions notre loup, notre première transformation, la partie la plus importante de nous, celle qui nous permet de trouver notre âme sœur. Tout ça, c’est non pour les autres… âme sœur… J’ai envie de gerber rien que d’y penser, beurk…
« Ce n’est qu’une année de plus… »
« Vas-tu rester là-bas ? »
« Possible… Je n’en sais rien encore… tu me connais… je change toujours d’avis… »
« Passe nous rendre visite… tu nous manques… Cela fait longtemps qu’on ne t’a pas vue… »
« Ça fait à peine deux semaines… t’abuses ! »
Il a ri.
« C’est vrai… garde-nous quand même une place dans ton agenda… je te rappellerai à minuit. Courage, ma grande. »
« OUI PAPA ! »
Il a ri.
« ARRÊTE DE ME CHARIER ! Je t’embrasse. »
« Moi aussi. Bye… »
J’ai raccroché et poussé la porte dorée devant moi en respirant un grand coup. Allez ! C’est une bonne journée !
L’homme en face de moi me sourit et me remet des papiers à signer. Je crois halluciner en voyant la somme.
« C’est une p****n de blague ? »
Le notaire de la meute me regarde, choqué.
« Non, mademoiselle… »
« Sérieux ? Il était blindé ! »
« Peut-être que votre père espérait vous en faire profiter un jour… comme celui-ci… »
« Il aurait pu le faire avant ! »
« C’est une chance pour vous d’avoir survécu à ce tragique accident… »
« Depuis, je ne fume plus ! »
Je l’ai regardé, amusée.
« Vraiment ? »
« Pas totalement… Avant de dormir seulement… je ne me suis jamais endormie en fumant, mais… »
J’ai ri.
« Qui aurait cru que la mort d’Alpha Clint serve de pub antitabac… »
Il m’a regardée, incertain.
« Détends ta cravate, Léon… C’est tout ce que je dois signer ? »
« Oui… Voici la carte de crédit sur laquelle tu disposes de l’argent. »
« Ça y est… tu t’es détendu ! Tu me tutoies de nouveau ! »
Il m’a souri, amusé.
« Tu ne pourras t’en servir que demain, cela dit. »
J’ai ri.
« Merci, Léon… »
« Avec plaisir, mademoiselle… »
« Haha ! Je t’ai eu… tu as dit avec plaisir… »
« De te revoir, Teresa… les circonstances… »
« Sont du passé… tu n’aimais pas mon père… il est mort, c’est bon… »
Il a ri.
« Tu m’as manqué, Teresa… »
« Toi aussi… »
Je lui ai souri. J’ai déjà rencontré Léon plus d’une fois. Ça faisait trois ans que je ne l’avais pas revu.
« Puis-je savoir d’où tu viens ? Étais-tu avec Easton ? »
« Oui… J’ai beaucoup voyagé aussi… »
« Restes-tu un peu ici ? »
« Tout dépend de l’accueil… »
« Ça fait trois ans, Teresa… tout le monde est passé à autre chose. »
J’ai ri de bon cœur.
« Personne n’a oublié, Léon… c’est la seule chose cool qui s’est passée sur tout le territoire… »
Il a esquissé un sourire.
« Prends garde à toi si tu vas dans les bois hors frontière, Teresa… La nouvelle meute y rôde… et ils ne sont pas charmants… »
« Ont-ils attaqué ou revendiqué quoi que ce soit comme les renégats ? »
« Il n’y a plus un seul renégat, Teresa… Depuis qu’eux sont là… Certains pensent que cette meute a pris leur place… Ils se font appeler le peuple de l’ombre… Il n’y a pas eu d’attaque de meute jusque-là… mais reste prudente par précaution… »
« La prudence, ça me connaît… »
« Moins que la fête, je dirais… »
« M’as-tu surveillée ? »
« J’ai des amis çà et là… Ton prénom m’est parvenu une ou deux fois… »
J’ai ri.
« Tu vois… tu n’as pas à t’en faire pour moi ! »
« Oh… Je crains que ce ne soit pour les autres que je m’en fasse, Teresa… Prends soin de toi… Passe me voir si besoin. »
« Appelle si tu t’ennuies ! »
Je lui ai baisé le front et suis sortie du bureau.
Il était blindé ! Mais son argent… je n’en voulais pas, j’ai eu la nausée. J’ai pris un chemin en terre et me suis retrouvée dans un jardin d’enfants. Je suis montée sur la balançoire, nostalgique.
Je me balance doucement, l’air chargé d’humidité collant à ma peau. Mon regard erre sur le vieux toboggan rouillé. Une impression étrange me serre la poitrine, un souvenir flou qui refuse de remonter à la surface. Un frisson parcourt ma colonne vertébrale. Sensation désagréable. Comme si quelque chose clochait. Comme si…
Un bruit. Infime. Derrière moi.
Je me retourne vivement.
Rien.
Je plisse les yeux, tentant d’ignorer ce malaise stupide. Peut-être juste mon imagination. Ou cette fichue nostalgie qui me rend parano.
J’inspire profondément, resserrant ma prise sur mon sac.
Pour tous ici, je suis un problème… J’ai grandi dans cette ville comme une véritable paria, je ne suis qu’une louve faible de bas rang, une enfant illégitime, reconnue tardivement, élevée par un père qui ne voulait pas l’être, décédé dans un incendie qui a fait polémique il y a trois ans… Beaucoup de personnes ont perdu la vie cette nuit-là, y compris Clint, l’alpha de la meute.
À cause de mon apparence et de mon comportement « atypique », les gens m’ont cataloguée d’office, m’octroyant tout genre d’étiquettes, justifiées ou non ! Le seul moyen pour une oméga de bas rang d’aspirer à une vie confortable, c’est la loterie du lien d’âme sœur ! Beaucoup de femelles espèrent régner et être Luna. Plutôt me faire pendre que de laisser un homme me toucher !
Notre monde se compose de cinq royaumes : celui des glaces, d’automne, des terres brûlées, des fées et d’argent, le mien. Autrefois, c’était le premier et gouvernait les autres, réputé pour avoir été le premier royaume créé, celui d’Hécate, déesse de la lune et de son légendaire loup d’argent, autrefois symbole de la royauté. Mais ils ont tous été massacrés. Cela fait des centaines d’années que les royaumes sont devenus indépendants, et ici, aucune meute ne fait régner sa loi plus qu’une autre, enfin presque. Mon royaume se divise en quatre territoires : nord, sud, est, ouest, pas très compliqué… Chaque meute a ses sous-alphas pour gouverner chaque terre de son territoire, et blablabla…
Ici, ce sont les terres de l’ouest. Je ne me suis jamais sentie chez moi. Alors que là-bas, dans les terres sauvages, celles hors frontière, que personne ne possède, c’est différent. Ces forêts appartiennent aux loups uniquement, enfin, à ceux assez fous pour s’y rendre. Normalement, les bois hors frontière sont pour les loups solitaires qui ne veulent appartenir à aucune meute ou les parias comme moi. Les loups là-bas sont libres et en paix. Autrefois, c’était aussi le repère et le territoire des renégats. Ils étaient nombreux et très puissants, faisant presque régner leur loi dans toutes les meutes… mais ça fait deux ans qu’ils ont disparu…