Chapitre I

1459 Words
I La porte s’ouvrait facilement. La jeune fille rousse hésita. Elle en avait assez d’attendre, énervée, ça se voyait dans ses yeux violets. Les derniers éclats du soleil caressaient la maison et les arbres tout autour. Les taillis plutôt, poussés à la diable, avec le temps, et vivifiés par l’air marin. Une lumière paisible et, tout près, les soupirs des vagues qui roulaient doucement les galets. Elle entra, pour se distraire, mais avec l’étrange sentiment de faire quelque chose qui ne se fait pas. Surtout peut-être pour une Anglaise. Les beaux reflets cuivrés s’éteignirent dans ses cheveux. La maison était inhabitée depuis longtemps et une odeur de bois pourri, de m********e, de plâtre humide parut remuer avec le courant d’air produit par la porte ouverte. Il faisait froid à l’intérieur où le soleil n’entrait jamais. C’était une lourde bâtisse, trapue, bien accrochée à la roche, sans doute réparée plusieurs fois, rachetée et revendue, comme en témoignaient les volets, toujours fermés, déjà abîmés par les embruns mais relativement récents. Les graffiti sur les murs, les carreaux brisés aux fenêtres et le verre pilé sur le sol, les détritus de toutes sortes et ce remugle prouvaient assez que ceux qui entraient ici, parfois, utilisaient l’endroit comme poubelle, ou pire encore. Et cependant la jeune fille éprouvait la désagréable impression “d’entrer chez quelqu’un”. Cette maison lui parut très ancienne, le linteau de pierre en accolade au-dessus de la porte d’entrée et l’épaisseur des murs le prouvaient. Même le froid semblait séculaire. « Comme dans une tombe », se dit-elle, en frissonnant. Elle n’entendait plus les voitures sur la route toute proche. Resserrant autour d’elle les pans de son anorak, elle enfonça les mains dans ses poches. Silence. Et sa propre respiration. La maison était ancienne donc, mais pas assez pourtant pour avoir connu les événements passés qui l’intéressaient. Plusieurs pièces. Cela avait dû être une demeure plus cossue que les maisonnettes du pays. Elle dominait toute la baie et la plage de galets mais on n’entendait pas les vagues. Seulement un silence froid – et l’obscurité chargée d’humidité. La jolie Anglaise rousse traversa la première pièce et entra dans une autre. Sous ses pieds, craquaient des gravats et tout ce qu’elle préférait ne pas imaginer. La curiosité la poussait à continuer bien qu’elle ne vît pratiquement plus rien. « Je reviendrai demain », se dit-elle, prête à ressortir, quand elle fut attirée, dans l’ombre, par une masse noire étalée dans un coin. Elle se pencha pour essayer de mieux voir. Montait aussi une autre odeur, métallique, écœurante, qu’elle se refusait à identifier mais qu’elle avait reconnue d’instinct, avant de savoir. Elle chercha, dans sa poche, son paquet de cigarettes qu’elle n’était pas très sûre d’avoir emporté et, à l’intérieur du paquet, son briquet. L’envie soudaine de sortir de là, de retrouver la lumière, luttait contre l’attrait de quelque chose d’horrible qu’elle pressentait, puis la fascination. La flamme orange éclaira le coin de la pièce en même temps que le corps étendu sur le sol. Elle hésitait à comprendre. Un corps étendu sur le dos et qui dormait… Ces mains tendues vers elle, comme pour la saisir ou la repousser… et cette étrange tête ronde. Tentée de toucher malgré tout, tant l’impression était déconcertante, elle tendit la main et la retira aussitôt. Ce n’était pas une tête mais une pierre énorme. Un galet gros comme une tête, sous lequel du sang pas encore coagulé formait une mare sombre qui se mélangeait aux ordures étalées sur le sol. Elle se mit à trembler violemment et se retint de hurler. Émit un gémissement, comme une plainte. Le briquet s’éteignit quand elle fit demi-tour pour s’enfuir et elle ne put retenir son hurlement, cette fois, en heurtant quelqu’un qui était là, tout près, derrière elle. Repoussant de toutes ses forces la silhouette noire découpée sur la clarté déclinante qui entrait par la porte, elle se retrouva dehors sans savoir comment et se mit à courir sur le chemin en pente vers la mer. Ses chevilles se tordaient dans les galets mais elle courait vers la lumière du couchant, trop effrayée pour réfléchir, pour penser qu’elle s’éloignait ainsi du chemin par où elle était venue, de la route où elle aurait pu trouver du secours. Seulement courir entre les rochers. Arriver sur la grève, au pied de la falaise juste en dessous de la maison. Puis les lourdes enjambées, derrière elle, de quelqu’un qui jurait en trébuchant dans les pierres. Elle obliqua brusquement sur sa gauche. Ici et là, ses pieds s’enfonçaient dans du sable. La falaise formait une arche et, au-dessous, elle devina l’entrée d’une grotte. Comprenant enfin que la plage était un c*l-de-sac n’offrant aucune chance d’échapper à son poursuivant, elle profita des quelques secondes d’avance qui lui restaient pour se jeter dans l’ombre de la voûte rocheuse et s’arrêter là, prête à s’évanouir de terreur. L’autre passa devant l’entrée sans l’avoir vue et continua sa course. A nouveau, elle ne voyait rien et, à tâtons, s’enfonça dans l’obscurité. Des blocs énormes détachés de la roche lui barraient le chemin. Elle se glissa entre eux, en se cognant douloureusement les genoux et les mains. Le sol s’élevait mais elle réussit à se caler entre un rocher et ce qui semblait être le plafond de la grotte. Dehors les pas revenaient. Immobile contre la pierre, maîtrisant ses sanglots avec ses poings tandis que les larmes ruisselaient sur son visage, elle parvint à se retenir de crier. Une ombre grandit, se découpa sur le jour finissant. — p****n de s****e ! Tu vas pas m’échapper comme ça. Une voix dure, éraillée, terrifiante. La jolie rousse replia ses longues jambes, se serra plus encore dans le faible espace entre la paroi et les roches effondrées. L’homme s’approchait toujours puis il s’immobilisa, tâtant les pierres autour de lui. — J’sais que t’es là. C’est pas la peine de te cacher. Si proche qu’elle l’entendait respirer, il se tut, immobile maintenant. Il attendait, écoutait, retenait sa respiration pour entendre. Puis haletait à nouveau lourdement. Elle distinguait, dans l’air humide, l’odeur d’alcool de son haleine. — Bon Dieu ! C’est sûr que j’t’aurai. Le froid de la pierre traversait ses vêtements et l’envahissait en même temps que la terreur qui la faisait trembler. Comment ne l’entendait-il pas ? — J’suis sûr que t’es là, s****e. Je t’entends. De rage, il lança dans sa direction une lourde pierre qui rebondit en produisant une minuscule étincelle, l’effleura. Elle faillit crier, se retint encore de justesse. Son cri resta muet, c’était comme dans les cauchemars d’enfant et elle allait se réveiller. Mais l’ombre restait là bien qu’elle se confondît de plus en plus avec la nuit minérale de la grotte. Alors elle commença à retrouver des bribes de pensée, comprit que ce n’était pas vrai, qu’il ne l’entendait pas et risquait de moins en moins de la voir. Sans quoi il serait déjà venu la chercher… Essayer d’attendre encore. Il bluffait. S’il avait eu des allumettes ou un briquet, il aurait fait de la lumière depuis longtemps et l’aurait trouvée. Il hésitait maintenant, elle le sentait. — Bon Dieu de m***e, j’sais pas par où, mais elle a filé cette g***e ! Il fit encore un pas dans l’obscurité. Elle perçut ses mains frôlant la roche, ses pieds qui faisaient rouler les galets, puis elle comprit qu’il doutait, se décourageait enfin. S’éloignait maladroitement, à tâtons. Maintenant, elle luttait contre l’envie de s’enfuir aussitôt et de courir sur le chemin. Mais il l’aurait entendue et vite rattrapée. Il fallait attendre. Attendre autant qu’elle le pourrait. Être sûre qu’il ne s’éloignait pas seulement par ruse, pour la faire sortir de sa cachette. Qu’il avait bel et bien renoncé, croyait l’avoir perdue. Elle resta longtemps. Jusqu’à être certaine qu’il n’était plus devant la grotte. Jusqu’à être transie. Alors elle bougea lentement, osa avancer une main, puis un pied et, pas à pas, sans déplacer une seule pierre, elle se rapprocha de l’arche rocheuse qui marquait l’entrée de la grotte et se dessinait à peine maintenant sur le ciel et la mer confondus dans l’obscurité. Elle reprenait conscience du rythme continu des vagues sur la grève. Comme une respiration paisible qui berçait sa terreur doucement. La protégeait. Personne n’aurait pu l’entendre marcher. En face, de l’autre côté de la baie, les lumières de Camaret scintillaient sur l’eau calme. Et ici une houle tranquille, régulière, ourlait le rivage d’une écume légèrement phosphorescente qui reculait en murmurant entre les galets. La ville lui paraissait très loin mais, retrouvant un peu plus de sa lucidité elle s’avança hors de la grotte, prête à entendre courir à tout instant. Un peu plus haut, un moteur s’emballait rageusement. Une voiture s’éloigna. Elle devina qu’elle était seule. L’ombre des grands rochers se découpait sur le ciel. Elle revoyait le cadavre au visage écrasé sous une pierre, les mains aux ongles cassés qui avaient voulu se défendre. Les détails lui revenaient et elle se mit à pleurer en montant vers la route. Si son agresseur était revenu à ce moment-là, elle n’aurait même pas eu la volonté de s’enfuir. Incapable de reprendre le chemin côtier qui l’aurait obligée à passer devant la maison, sans chercher à réprimer ses sanglots, la jeune fille marchait dans la nuit, titubait au milieu de la chaussée à peine plus claire que les haies des bas-côtés. Elle se confiait à cette obscurité où elle n’avait plus la prudence ni même la force d’imaginer que quelqu’un pourrait encore la surprendre. Maintenant une voiture arrivait derrière elle, s’arrêtait. Elle entendit une portière s’ouvrir, des pas qui couraient. Elle resta figée, les bras ballants, fixant son ombre sur l’asphalte, dans le faisceau des phares.
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