II
Jean-Gabriel Toirac se réveilla dans sa chambre, au deuxième étage de l’hôtel “Vauban”. L’hôtel tire son nom du quai au bord duquel il est bâti et de la célèbre tour dont s’enorgueillit Camaret, depuis le XVIIe siècle. La lumière du soleil de février passait à travers les fentes des volets et il entendait, en bas, les vaguelettes paisibles qui léchaient les galets du port. Depuis trois jours, il n’avait pas beaucoup travaillé et il avait plutôt bien dormi, c’est-à-dire pas trop fait de cauchemars. En émergeant du sommeil, il se demandait s’il travaillerait beaucoup plus ce jour-là. « L’iode. C’est l’iode qui fait ça, ça dope et puis après vient le coup de pompe et c’est là qu’on récupère. » Ça le rassurait de le penser et surtout de n’avoir pas fait de cauchemars. La mer en hiver aussi. C’était un vieux rêve d’enfant pas encore émoussé malgré tous les voyages.
Les mains sous la tête, il regardait au plafond les silhouettes que projetait un rayon de soleil reflété par l’eau. « Le principe de la chambre noire. » Il était comme ça, il fallait toujours qu’il explique tout. Ça le fatiguait d’être comme ça, mais surtout ça fatiguait les autres parfois. Un travers d’universitaire.
Quand même, ce petit miracle, une image d’un monde extérieur se formait ici comme un regard d’une autre dimension. Quelques rares passants, quelques voitures défilaient, ainsi dessinés seulement par la lumière, en noir et blanc sur le plafond. Il n’avait pas envie de se lever, comme si ces fantômes lui suffisaient. Moins pénibles que la réalité.
Finalement, il poussa ses volets. Le port, rempli à ras bord par la marée haute, semblait presque désert malgré quelques bateaux de plaisance aux ailes repliées, immobiles, collés sur un miroir au-dessus de leurs reflets. Sur les collines d’en face, les colonnes de nuages noirs et d’un gris presque bleu s’élevaient comme des fumées dans le ciel pâle. Le vent les poussait vers l’intérieur des terres. Une belle lumière pour les peintres. Jean-Gabriel pensa à Saint-Pol-Roux, à ses amis artistes qui étaient venus ici, tous attirés par cette même lumière transparente et magique. Ça lui rappela aussi qu’il était ici pour travailler. Parfois il regrettait, peut-être aurait-il dû se consacrer à l’écriture. Au lieu de ça, il avait préféré étudier celle des autres. Pour gagner sa vie, nourrir sa famille, c’était l’excuse qu’il se donnait au nom de la raison. Ou bien était-ce par faiblesse ? De toute façon, maintenant… Il échappa à cette idée. D’abord déjeuner, pensa-t-il. C’était souvent que la vigueur de son corps lui servait ainsi de bon sens. Il se rappela que le déjeuner de l’hôtel était bon et copieux et cela l’aida à entamer sa toilette. Il étira son mètre quatre-vingts que la fatigue tassait un peu ces derniers temps et commença à raser sa barbe déjà noire de deux ou trois jours.
Quand il descendit au bar, il remarqua à peine une voiture bleu marine de la gendarmerie stationnée de l’autre côté du quai. Deux athlétiques gendarmes, leur képi sous le bras, buvaient un café en discutant avec le patron.
— Inutile de la réveiller, Léo. Ça peut attendre. Nous repasserons dans une heure. D’ici là peut-être…
Sans finir sa phrase, le brigadier coiffa son képi et sortit, suivi aussitôt de son adjoint.
— Et merci pour le café !
Tandis que la voiture démarrait, Léo s’approcha de Jean-Gabriel.
— Alors, bien dormi ?
— Parfaitement merci, je peux déjeuner ?
— Bien sûr !
Il fit quelques pas vers le comptoir puis revint avec son plateau vide sous le bras.
— Vous n’avez rien entendu hier soir ?
— Non, pourquoi ?
— Vers onze heures, quand la demoiselle anglaise est rentrée…
— Rien du tout. Qu’est-ce que j’aurais dû entendre ?
— Non rien ! On a toujours peur que nos clients soient dérangés, il repartait, soupirait, revenait vers le comptoir. Mais là… là, je crois qu’on peut le dire. De toutes façons, vous avez vu les gendarmes. La pauvre ! Elle était dans un état ! Ce sont eux qui l’ont ramenée ici. Anne-Marie a dû lui donner des cachets pour qu’elle dorme.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
— Ben, elle a découvert un cadavre. Dans une maison, près d’ici, là, en face, à Trez Rouz.
Avec un air désolé, il montrait les falaises de l’autre côté de la baie, au-delà de la tour Vauban.
— Un cadavre ? Mais c’est une maison inhabitée, je suppose ? Je veux dire hors saison.
— Non. Abandonnée. Oh, elle a été achetée et revendue plusieurs fois. Une fois à des Hollandais, puis à des Anglais, la dernière fois à des Parisiens. C’est toujours pareil – il poussa un gros soupir – ils viennent d’abord en touristes, le pays leur plaît, alors ils achètent un peu n’importe quoi. Et quand ils ont passé leurs vacances deux ou trois années de suite à faire des travaux et à passer la tondeuse, ils commencent à trouver que c’est loin ou bien ils n’ont plus de sous. Alors ils revendent.
Jean-Gabriel regarda dans la direction que lui montrait Léo, là où, un quart d’heure avant, il admirait l’empilement des nuages.
— Et c’est quelqu’un d’ici ?
— On n’en sait rien encore. Il paraît qu’il était tellement défiguré qu’il était méconnaissable.
— Oh ! Quel choc elle a dû avoir !
— Pauvre petite ! Surtout qu’il y avait quelqu’un d’autre… L’assassin sûrement, il l’a poursuivie, menacée ! Elle était morte de peur. C’est malheureux quand même ! Heureusement, elle a réussi à s’échapper, quelqu’un l’a vue, juste à temps, qui courait au milieu de la route et après ça, elle a appelé les gendarmes de la première cabine téléphonique qu’elle a trouvée. Ils sont allés la chercher et ils l’ont ramenée ici après l’avoir interrogée. Elle n’a pas dû leur dire grand-chose, elle est restée dans leur voiture, elle ne voulait pas revenir sur les lieux, ça se comprend, dans l’état où elle était. Bon, je bavarde, mais vous devez avoir faim, qu’est-ce que je vous sers ? Du café, du thé ?
— Thé, avec un peu de lait.
Tout en préparant le thé, Léo se penchait vers la porte de la cuisine, criant pour couvrir le chuintement du percolateur :
— Un petit-déjeuner, Anne-Marie !
Et il racontait ce qu’il savait. Avant de la ramener ici, les gendarmes étaient retournés à Trez Rouz bien sûr et, là où elle le leur avait indiqué, ils avaient trouvé le cadavre d’un inconnu. Pas encore identifié, “comme je vous disais”, parce que son visage avait été écrasé avec une grosse pierre. Pas de papiers, naturellement, on n’a pas toujours ses papiers sur soi, ou alors on les a volés.
— Et la jeune fille ?
— Ben, elle dort encore à cette heure-ci.
Quelqu’un poussait la porte du bar.
— Alors Léo, t’as les gendarmes soir et matin à ce qu’il paraît ?
Un homme, en ciré de marin et pantalon rouge brique délavé, s’asseyait à une table et dépliait le journal. Il se mit à lire puis lança sans lever la tête :
— Un petit café, léger, s’il te plaît.
— Comme d’habitude quoi !
L’autre baissa son journal.
— Et pourquoi ils sont nerveux comme ça, les bleus ?
— Tu sais pas encore ?
Anne-Marie passait la tête à la porte de la cuisine.
— Tu ferais mieux de tenir ta langue. Quel bavard celui-là !
— Mais Jean-Baptiste dira rien. Je le connais. Pas vrai, Jean-Baptiste ?
— Tu parles, il est aussi bavard que toi, et c’est pas peu dire.
Et Léo racontait à nouveau la soirée de la veille. Jean-Baptiste réagissait à son tour par des « oh ! » des « non ! » des « c’est pas possible ! » Puis se pencha sur son journal après un dernier « c’est malheureux quand même. » Pendant ce temps, Anne-Marie apportait le plateau du petit-déjeuner. Jean-Gabriel connaissait la jeune fille en question depuis deux jours. Quand il avait expliqué à Léo qu’il venait à Camaret pour faire des recherches sur Saint-Pol-Roux, celui-ci lui avait tout de suite dit qu’il y avait dans l’hôtel une autre personne qui faisait des recherches justement, mais elle c’étaient des recherches d’histoire, s’il avait bien compris. Et quand la demoiselle était rentrée à l’hôtel, il les avait immédiatement présentés l’un à l’autre. C’était une jeune fille ravissante, rousse, un visage au modelé très ferme mais non dépourvu de douceur, avec une très jolie bouche et des yeux bleu sombre, pratiquement violets. A vrai dire, Jean-Gabriel avait beaucoup pensé à elle depuis. Elle parlait parfaitement français, avec un accent presque imperceptible. Nancy était d’une famille en partie française et avait fait des études d’histoire pour s’intéresser tout naturellement au pays de ses ancêtres. Jean-Gabriel en était précisément là de ses réflexions quand il vit la jeune Anglaise sortir de l’hôtel pour entrer au bar. Elle hésita un instant puis gagna une table proche de la sienne, suivie par les regards des trois hommes.
— Ça va mieux ? s’inquiéta Léo, vous avez pu dormir ?
Elle répondit d’une légère inclinaison de tête. Jean-Gabriel la salua. Elle était complètement différente de la belle fille de la veille. Les traits tirés, les yeux cernés. Elle semblait n’avoir pas dormi et son regard inquiet se posait tour à tour sur chacun des trois hommes. Jean-Gabriel se dit qu’elle avait l’air d’une enfant qui essaie de sortir d’un cauchemar. Juste après, il jugea cette idée très naïve et son imagination, romanesque et même un peu ridicule. Puis Anne-Marie entra dans la salle et s’approcha de Nancy.
— Vous voulez déjeuner ? Il faut prendre des forces. Vous devriez venir avec moi dans la cuisine proposa-t-elle, regardant les hommes comme pour leur signifier d’être plus discrets. Allez, venez, vous serez plus tranquille.
En même temps, elle la prit par la main et la jeune Anglaise se laissa conduire sans un mot. Eux se sentirent vaguement frustrés mais n’osèrent rien dire. Léo alla pousser la porte de la cuisine, peut-être simplement pour manifester qu’il n’était pas tout à fait exclu, et maître chez lui après tout.
— Dis-lui tout de même que les gendarmes sont venus…
Il referma puis se ravisa et poussa la porte à nouveau pour ajouter :
— Et qu’ils vont revenir.
Jean-Gabriel n’entendit pas la réponse. Lui aussi aurait aimé en savoir davantage. Il se versa une deuxième tasse de thé au lait. A l’anglaise justement, le lait et le sucre d’abord, puis le thé par-dessus, qu’il but très chaud, à petites gorgées, en regardant le mouvement des bateaux qui se balançaient légèrement près des pontons au milieu du port. Ça c’étaient les vacances, boire son thé en regardant le mouvement des bateaux qui se balançaient… Par-dessus, on voyait au loin la falaise où Léo lui avait désigné une maison. Il n’avait pas très bien vu. Jean-Baptiste replia son journal et se leva.
— Salut Léo, à plus tard.
Il posa quelques pièces qui tintèrent sur le comptoir.
— Tiens, revoilà les gendarmes !
Léo encaissa la monnaie
— Salut Jean-Baptiste.
La voiture bleu marine s’arrêta en face, au bord du quai. Les deux hommes entrèrent.
— Alors on peut la voir ?
Léo fit un signe vers la cuisine et appela Anne-Marie. La porte s’ouvrit.
— Ah, c’est vous ! Elle est là, elle vient de déjeuner. Ne la maltraitez pas trop, la pauvre !
Et Nancy parut presque aussitôt. Une des deux armoires à glace qui avait un galon de plus que l’autre s’inclina et dit, à mi-voix comme pour s’excuser :
— Vous voulez bien nous suivre ? Ce ne sera pas très long. Mais nous avons évidemment besoin de connaître tous les détails que vous pouvez vous rappeler.
Elle paraissait petite entre les deux policiers, tous les deux blonds avec des cheveux très courts et tous les deux encombrés de leur carrure. Visiblement intimidés par cette jolie fille qu’ils avaient un peu l’air de kidnapper, ils saluèrent en portant la main à leur képi et ouvrirent la porte de verre. En passant, Nancy regarda Jean-Gabriel. Il lui adressa un sourire qu’il voulait le plus encourageant possible. Elle sortit, suivie du brigadier qui répétait : « Ce ne sera pas long. » Ils traversèrent le quai et la firent monter à l’arrière de la voiture. Un reflet dans la vitre la dissimulait et Jean-Gabriel ne la voyait plus. Ils allaient démarrer quand un homme poussa la porte du bar, la tête tournée pour regarder les gendarmes s’éloigner, aller jusqu’au parking, au bout du quai, puis faire demi-tour et repasser devant la vitrine avant de disparaître. Jean-Gabriel aperçut la silhouette de la jeune fille pendant une seconde. Elle lui sembla très seule sur la banquette arrière. Une nouvelle fois, il fit taire son imagination.
— Eh bien ! Cette fois, tout Camaret sera au courant avant midi, murmurait Anne-Marie, en regardant la porte grande ouverte, tandis que l’homme qui entrait saluait bruyamment.
— Qu’est-ce qui se passe donc chez toi, Léo ? T’as des ennuis sérieux, on dirait ?
— Ça te ferait plaisir, ma parole ! Ferme donc la porte pour commencer, tu nous fais geler ! lança Anne-Marie.
C’était un grand gaillard en caban et casquette. Il regarda encore dans la direction où la voiture s’était éloignée puis posa ses mains énormes et rouges sur le comptoir.
— Donne-moi un petit blanc – son regard brillait de curiosité. Alors, dis-moi un peu ce que faisaient les gendarmes au Vauban ?
Deux autres clients entraient qui entendirent la fin de la phrase. Anne-Marie soupira et Jean-Gabriel sortit en se demandant comment Léo allait pouvoir répondre à toutes les questions.