III
C’était comme un jour de vacances. Depuis un peu plus d’un an, il n’aimait pas penser aux vacances parce que ça lui rappelait trop ses filles. Mais il y pensa quand même, juste un instant, et cela suffit pour lui faire mal. A cette heure-ci, elles devaient dormir. Et leur mère aussi. Le jour n’était pas encore levé à Baltimore. C’était si loin, Baltimore… Il n’arrivait pas à se les représenter. Il s’appliqua à penser au soleil, un soleil de février, déjà tiède, qui lui chauffait agréablement le dos à travers ses vêtements. Il montait une rue en forte pente et eut la surprise de trouver, près d’un cèdre, une stèle surmontée d’un buste, dédiée à Saint-Pol-Roux. Le poète n’était donc pas complètement oublié. Un peu plus haut, en passant devant un collège aux structures massives de granite rose, il se sentit heureux en voyant que les enfants étaient à l’école. Depuis son enfance, il goûtait un plaisir intact chaque fois qu’il lui arrivait de se promener alors que les autres étaient en classe et rêvaient peut-être de liberté en voyant passer, par les fenêtres, ceux qui étaient dehors, comme lui. Réconcilié, momentanément, avec lui-même, il continua son chemin. Un peu plus loin, comme un sourire encourageant, des camélias fleurissaient déjà dans un jardin abrité des vents les plus froids.
La rue s’ouvrait sur le plateau, au-dessus de la ville. Dominait les toitures bleues d’ardoises. Puis, sur sa droite s’arrondissait un vaste cercle de mégalithes, et, au-delà, comme Léo le lui avait indiqué, les ruines du manoir de Saint-Pol-Roux se détachaient sur le ciel clair. En s’approchant, il remarqua sur sa gauche une vague guérite de briques grossièrement rafistolée avec du ciment où quelqu’un avait écrit avec du charbon de bois : « Manoir de Coecilian ». C’était comme un cri de dérision, un ricanement triste. Quelques pas plus loin se dressaient les restes, à la fois orgueilleux et misérables, d’une bâtisse presque totalement écroulée. Des tours décapitées, éventrées et quelques pans de murs cimentés eux aussi à la hâte pour qu’ils ne tombent pas sur les touristes. « Ça ne durera pas, lui avait dit Léo. Ça va être rasé un jour ou l’autre, pour éviter les accidents. » Jean-Gabriel fit le tour de ces tas de pierres et de gravats, étonné par tant d’indifférence à l’égard du vieux poète. Il ramassa un morceau de céramique, essayant d’imaginer à quel intérieur, à quelle intimité il avait pu appartenir soixante ans plus tôt. Le laissa retomber avec le sentiment désabusé que la poésie n’intéresse plus personne. Se dit aussitôt que ce n’était pas vrai non plus et, tournant le dos à cette ruine désolée, il s’avança un peu plus loin.
Ce n’était pas, à cet endroit, une falaise mais une pente de sable assez douce où de grandes herbes se courbaient au vent du large. Ici le soleil était moins chaud et une forte bise soufflait en rafales. Au bas de la pente, couturée de palissades de bois pour retenir le sable et protéger la maigre végétation, une plage magnifique s’étalait en un vaste croissant dont la couleur, avec la fuite des nuages et les caprices de la lumière, variait du gris rose au doré. Le tout enfermé entre deux promontoires rocheux que l’océan venait battre à grands coups sourds en gerbes d’écume éclatante. Des rouleaux impressionnants s’écrasaient sur le sable et le vent apportait leur vacarme. C’était un lieu imposant, peut-être trop même. Les ruines du manoir dressées entre la terre et le ciel, les mégalithes d’un côté et l’océan de l’autre semblaient témoigner de forces divines ou titanesques qui les auraient broyées. Comme un défi et un combat dont ne restaient que les dépouilles solitaires, effrayantes. « C’est prométhéen », se dit-il. Que pourrait-il rapporter de ce spectacle ? Peut-être rien ou simplement cette impression-là qui en disait beaucoup sur l’inspiration, sur l’aspiration surhumaine aussi du poète. « Oui c’est aussi grand que ça. » Ce serait à inscrire dans ses notes en rentrant.
Les rouleaux éblouissants qui explosaient sur le sable lui donnèrent l’envie brutale de descendre vers cette plage. Il fit quelques pas et se retourna. Les tours fracassées se détachaient sur le ciel noir à l’est, sous les nuages que le soleil éclairait de côté. Il y avait bien là une rencontre. Une si violente splendeur qu’avec le vent et les embruns Jean-Gabriel frissonna. Le vacarme de l’océan, amplifié par les rafales, jouait un opéra perpétuel et démesuré, même en l’absence de tout regard, dans un décor aux couleurs grises, vertes, noires et or. Ivre d’une allégresse inattendue et qu’il n’avait pas connue depuis longtemps, il dévala en courant un sentier à peine tracé jusqu’à un escalier de bois qui descendait dans les galets. Au-delà, la plage était vierge, marquée seulement par les palmes minuscules des oiseaux marins, striée de baves blanchâtres laissées par l’écume. Des goélands s’envolèrent pour se poser un peu plus loin. Leurs silhouettes légères se reflétaient dans l’eau qui imbibait le sable et le fracas des vagues laissait parfois entendre en contrepoint leurs cris rouillés. Jean-Gabriel se dit qu’il était presque heureux. Mais désormais avec qui partager cette ivresse ? Sa mémoire lui récitait par cœur du Saint-Pol-Roux :
« …Que lourde est la douleur dont ton âme est la proie ! Que légère la joie dont ton cœur est la fleur !
Pourtant, tu dois passer le temps de cette abeille à cette louve jusqu’à ce que vide soit ta vie comme une outre pressée longtemps par le soleil…1 »
C’était le lieu qui donnait cette force, évidemment ; le poète était resté là pour cette raison.
Mais il commençait à faire vraiment froid dans l’éclaircie finissante. Et ses propres changements d’humeur épuisaient Jean-Gabriel, ils ne cessaient de le mettre en colère contre lui-même. Il décida de penser à la jeune Anglaise, et aussi qu’il était libre et pas pressé. Mais ce n’était pas si facile.
Après un dernier regard aux lambeaux de ciel noir que le vent précipitait vers la plage, il eut envie de rentrer. Là-bas, on devait discuter ferme à propos de la jeune fille et de sa macabre découverte. Il imaginait le bar avec ses murs tapissés de photos de voiliers, les hommes bruyants dans cette chaleur. C’était visiblement le rendez-vous de tous les “voileux” du pays et, tandis qu’il tournait le dos et gravissait la pente vers le manoir, poussé par les rafales humides, il calcula qu’elle ne tarderait pas à rentrer à l’hôtel si les gendarmes tenaient leur promesse de ne pas la garder trop longtemps. Elle ne serait peut-être pas mécontente de le voir en arrivant. Même si Léo et Anne-Marie faisaient de leur mieux pour la rassurer, tous ces inconnus trop curieux d’en savoir davantage la mettaient évidemment mal à l’aise. Était-il lui-même un peu plus rassurant ? Il voulait le croire et aussi que les quelques paroles qu’ils avaient déjà échangées les rapprochaient un peu, à peine mais suffisamment pour qu’il pût lui venir en aide. Parce qu’il connaissait désormais la solitude, il souhaitait lui être d’un quelconque secours et s’avoua à mi-voix que c’était aussi pour lui-même qu’il espérait la secourir. Être celui sur qui elle allait pouvoir compter parmi les autres, quelque chose de la providence dans sa présence… Comique ! Et après tout pourquoi pas ? Aurait-Il été aussi empressé si elle avait été moins belle ? Peut-être pas mais… Il jura intérieurement, marcha un peu plus vite et feignit de ne pas remarquer toutes ces questions qui ricanaient dans son subconscient.
Le vent le portait, sifflait dans les tours du manoir de Coecilian, il arriva presque en courant en haut du sentier. Pensa à ce fils du poète, mort pendant la Grande Guerre, dont la demeure portait le nom. Et le lieu lui parut encore plus marqué de tous les stigmates des souffrances terrestres. Il y avait bien là quelque chose à comprendre, une énigme, mais de celles, gravées dans le temps par des forces qui dépassent l’homme, où peut-être, il aurait fallu deviner quelque avertissement. Il pressa le pas parce que le terrain redescendait tandis que, sur la gauche, la rue qui commençait longeait un village de vacances fermé. Ça ressemblait à un ancien camp militaire dont les baraquements auraient été rénovés. Il tourna bientôt dans une rue, abritée du souffle du large, où le froid semblait moins vif. Tandis qu’il marchait maintenant vers le port, il vit le ciel se dégager soudain en une nouvelle et éblouissante éclaircie. Il se hâtait parce qu’il avait du mal à se réchauffer… et parce qu’il espérait quand même, confusément, dans sa solitude…
En arrivant sur le quai Vauban, il ralentit le pas. Les mâts des voiliers presque immobiles, le ciel limpide sur les eaux calmes et surtout l’absence de la voiture des gendarmes le rassurèrent à demi. Il se vit crispé et inquiet, se demanda pourquoi, quand il n’avait rien d’autre à faire ici qu’un travail agréable et prendre quelques jours de vacances en dégustant, si toutefois c’était possible en hiver, un peu de cuisine du pays. Il révisa mentalement : poissons du jour divers et variés, huîtres, crabe, peut-être même un homard etc. Pas de quoi s’inquiéter outre mesure. Respirer lentement, se détendre en laissant se dénouer les épaules et ouvrir sans précipitation la porte du bar. Il ne se sentit vraiment soulagé qu’en voyant la salle presque vide. Nancy n’était pas rentrée. Nancy, c’était plutôt américain qu’anglais, bof… Il repensa à Baltimore, bien sûr. Commanda un grand café et s’assit derrière la vitre, bien décidé à être là quand la jeune fille arriverait. Ni le chuintement du percolateur ni le café que Léo posait devant lui ne parvinrent à le distraire. Il guettait, à l’autre bout du quai, là où s’élevait la route de Crozon, l’arrivée de la voiture bleu marine des gendarmes. Debout derrière lui, les mains dans les poches, Léo veillait aussi. Sans s’être dit un seul mot, ils partageaient la même inquiétude. Ils restèrent silencieux un long moment. Jean-Gabriel buvait lentement son café. Léo servit deux ou trois clients puis revint se poster derrière la baie vitrée. Ils reprirent leur attente pendant que Radio Nostalgie débitait ses vieux succès en sourdine. Quelques rares voitures passaient sur le quai presque désert. Soudain, Léo rompit le silence :
— Pourquoi vous intéressez-vous à Saint-Pol-Roux ? Il n’est pas très connu en dehors d’ici…
« …Que lourde est la douleur dont ton âme est la proie ! Que légère la joie… » Ce poème dans la tête.
— Parce que j’aime la poésie, s’entendit répondre Jean-Gabriel qui trouva aussitôt cette réponse d’une platitude désolante. Et parce que c’est un grand poète trop mal connu. Il y a très peu de travaux concernant son œuvre. D’ailleurs, on dirait qu’il n’intéresse pas grand monde ici non plus. J’ai vu le manoir, ou ce qu’il en reste… Il n’a jamais été question de le restaurer ? De le protéger au moins ?
Léo eut un haussement d’épaules désabusé.
— Si. On en a bien parlé, il y a quelques années, et puis ils ont pensé que ça ne serait pas rentable sans doute…
— Et rien n’a été fait ?
— Rien. Comme d’habitude. Tout ce qui restait d’intéressant a été racheté par la ville de Châteaulin. Il y a même une exposition, paraît-il – il fit un geste vague comme si cela lui importait mais que désormais ça ne le concernait plus. Ils sont peut-être plus malins à Châteaulin. Il y a eu une exposition aussi à la tour Vauban avec, on nous a dit, quelques documents intéressants. Vous savez, moi je n’y connais rien. C’est la grosse tour, là-bas. Au bout du Sillon. Mais j’ai déjà dû vous le dire.
La tour pyramidale vers l’entrée du port était presque noyée dans les nuages déjà revenus. L’éclaircie
n’avait pas duré longtemps et des nuées basses couraient au-dessus de la ville et de la baie. La pluie arrivait sur la mer à grandes enjambées grises.
— Tiens ! Voilà “l’Abeille Flandre”. Le temps va encore se gâter.
— Qu’est-ce que c’est ?
— L’Abeille ? C’est le plus puissant remorqueur d’Europe, dit Léo, aussi fier que si le navire lui avait appartenu. Il vient de Brest et s’amarre dans la baie chaque fois qu’il fait mauvais, pour pouvoir intervenir plus vite quand c’est nécessaire.
On voyait les superstructures d’un gros bâtiment par-dessus le mur du Sillon. Tous feux allumés, il restait immobile sous le grain qui fouettait maintenant les quais et les toitures. Jean-Gabriel avait fini son café. « …tu dois passer le temps de cette abeille à cette louve… » Avec cette averse, si la jeune fille revenait maintenant, elle éviterait peut-être les curieux. Ce fut ce qui se produisit. Il aimait bien la pluie.
— Tiens, les voilà.
Léo, toujours les mains dans les poches, montrait d’un mouvement du menton la voiture des gendarmes de Crozon. Ceux-ci longèrent le port, s’arrêtèrent devant l’hôtel et, sans quitter son siège, l’un d’eux fit descendre sa vitre.
— On vous la ramène, on sera sûrement obligés de revenir.
Il disait ça à l’adresse de Léo, un peu pour s’excuser, comme s’il se fût agi de sa fille. Nancy ouvrit sa portière et traversa le quai en courant pour se mettre à l’abri.
Il y avait des perles de pluie dans les boucles rousses, nota Jean-Gabriel. Léo lui tenait la porte largement ouverte. C’était comme la vie qui reprenait pour eux trois.
— Alors, ça ne s’est pas trop mal passé ?
Anne-Marie qui devait attendre aussi, s’empressa auprès de la jeune fille. Mais celle-ci semblait avoir déjà repris courage.
— Très bien. Ils ont été très gentils. Je boirais bien quelque chose de fort quand même.
Elle souriait, encore timidement, s’assit à la table voisine de celle de Jean-Gabriel – c’était tout à fait naturel puisqu’ils étaient à ce moment-là les seuls clients du bar – et but d’un trait un petit verre de calvados. Elle eut soudain les joues un peu plus rouges. Léo et Anne-Marie riaient, soulagés de la voir un peu ragaillardie.
— Eh bien, c’est mieux comme ça ! soupirait Léo. On n’aime pas bien voir nos clients dans la peine.
Puis, se tournant vers Jean-Gabriel, il ajouta :
— C’est l’hiver, vous êtes nos deux seuls clients dans l’hôtel, on peut prendre un peu plus soin de vous.
Il y avait une chaleur sincère dans sa voix et Jean-Gabriel le trouvait de plus en plus sympathique. Il s’inquiétait encore :
— Où est-ce que vous allez déjeuner ? Il est tard et il n’y a pas grand-chose d’ouvert à cette saison.
— J’ai vu un snack en passant. Elle prononçait snack à l’anglaise, un peu avec le nez, et c’était charmant. On peut peut-être y aller, non ?
Elle regardait Jean-Gabriel comme si, après ce que venait de dire Léo, elle comprenait qu’il l’avait attendue et qu’il était devenu tout naturel qu’ils aillent déjeuner ensemble. Jean-Gabriel accepta l’invitation sans hésiter et se leva aussitôt. Elle sourit à nouveau, plus franchement, voulut sans doute justifier sa propre audace et murmura juste pour lui :
— Excusez-moi. Je crois que j’aurai moins peur si je suis pas seule…
Et elle ajouta, comme pour elle-même :
— J’ai encore peur, et je suis sûre qu’il va me chercher.
Lui se demanda pourquoi elle s’excusait. Et il savait maintenant qu’il n’avait pas besoin de chercher un quelconque prétexte pour y aller.
1 La rose et les épines du chemin - Éditions Rougerie.