IV
— Les gendarmes vous ont dit qui était l’homme que vous avez trouvé… mort ?
En le disant, il mesura soudain l’énormité du propos et la violence tragique de ce qu’elle avait, elle, vraiment vécu. Jusque-là, c’était un peu abstrait mais…
— Ils veulent pas le dire. Peut-être qu’ils savent pas encore. Il était méconnaissable elle frissonna. J’aimerais mieux parler d’autre chose.
— Pardonnez-moi.
Ils restèrent silencieux quelques instants. Ils étaient au “Pirate”, assis devant la cheminée qui flambait, au fond d’une salle toute en longueur. Une chatte et un énorme berger allemand dormaient l’un contre l’autre devant le feu. Par la porte vitrée, à l’autre bout de la salle, on voyait un chalutier désarmé, aux hublots bordés de rouge, qui se soulevait lentement et redescendait au rythme de la houle presque imperceptible traversant le port. Respiration artificielle pour un bateau mourant. Des nuées basses, poussées par le vent, masquaient par intermittences la chapelle d’en face et la grosse tour Vauban. De l’ombre qui ne les atteignait pas.
— Tu fais une thèse sur Saint-Pol-Roux ?
— Oui, vous connaissez ?
— Un tout petit peu. Moi je fais une thèse sur Trez Rouz. C’est drôle, ça rime presque.
— C’est vrai. Il faut prononcer le “z” de Rouz.
Toujours cette manie de tout expliquer ! Il se traita mentalement de tous les noms.
— C’est rare de rencontrer quelqu’un qui connaisse, si peu que ce soit, Saint-Pol-Roux. Surtout une… Anglaise.
Il avait même failli dire “une étrangère” et s’était retenu juste à temps.
— Tu sais, en réalité, je connaissais pas, mais je t’ai entendu en parler hier, à l’hôtel. Elle riait et il se sentait de plus en plus maladroit. Et pourquoi il t’intéresse ?
C’était la deuxième fois qu’on lui posait la question et il ne savait pas trop quoi dire pour ne pas paraître pédant. Il trouva une formule pompeuse à souhait.
— Parce qu’il élève le débat.
— Oh ! Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Il écoutait… Il savait écouter.
— Quoi ? Il écoutait quoi ?
— Tout. La vie. Les gens. Le silence. Ça donne une poésie étrange et grandiose, avec des accords de sons très originaux, de quelqu’un qui écoute et qui entend ce que les autres n’entendent pas – pour ne pas paraître pédant, c’était réussi. Il savait agir aussi. Il a dépensé sa fortune pour aider les gens d’ici.
— Il voulait seulement qu’on l’aime.
— Sûrement. Mais ça n’enlève rien, si ?
Elle ne répondait pas, semblait peu convaincue. Peut-être parce qu’il n’avait pas su trouver les mots qu’il fallait. Elle changea de sujet.
— C’est ton vrai nom Toirac ?
— Oui, pourquoi ?
— Ça fait pas vrai.
Il sourit.
— C’est le nom d’un village du Lot.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une belle rivière du Sud.
— Et alors ?
— La famille de ma mère était de là-bas. D’un village où mon arrière-grand-mère était institutrice. Il y a déjà presque un siècle. Elle faisait la classe dans un château féodal mal chauffé où mes ancêtres ont combattu les vôtres pendant la guerre de Cent Ans.
— On se dit pas “tu”, en France ?
— Si, on dit “tu” à ses amis… alors… tu as raison, la guerre de Cent Ans est finie depuis longtemps, nous pouvons donc nous dire tu.
Elle sourit à nouveau, sa bouche était délicieuse.
— C’est beau l’histoire de ta grand-mère.
— De mon arrière-grand-mère.
— Oh pardon ! Tu l’as connue ?
— Non, je sais seulement l’histoire et je connais le village.
— Et aussi le château féodal ?
— Oui, il est très beau. Il possède des archives qui confirment qu’une salle du château a effectivement servi de salle de classe. Il y a même les noms des institutrices et, parmi ces noms, figure bien celui de mon arrière-grand-mère.
— Toirac ?
— Non, je t’ai dit que c’était mon arrière-grand-mère maternelle.
Il était fier de tout cela comme d’un titre de noblesse et ça pouvait se comprendre.
En tout cas, Nancy avait l’air impressionnée et c’était toujours ça.
La patronne qui s’était excusée de n’avoir pas grand-chose en cette saison, leur apporta quand même des steaks et des frites avec de la bière. Puis elle partit s’asseoir près de la porte, à l’autre bout du comptoir. La chatte, réveillée, sauta sur la chaise à côté de Nancy. Elle tendit le cou vers le fumet des assiettes puis entreprit une soigneuse toilette pendant qu’ils commençaient à manger.
— C’est quoi Trez Rouz ?
C’était à lui de poser des questions. Elle resta un instant immobile avec sa fourchette en l’air.
— C’est une plage, de l’autre côté de la baie – elle hésita un instant encore, elle devait penser à nouveau à ce qu’elle y avait vécu la veille. C’est aussi un endroit où nos ancêtres se sont fait la guerre.
— Il y en a beaucoup comme ça. C’était aussi pendant la guerre de Cent Ans ?
— Non, cette fois, c’était au XVIIe siècle. Au temps du Roi Soleil et de Monsieur de Vauban. Cet endroit s’appelle aussi “La Mort Anglaise” – elle sourit – j’aurais dû me méfier, non ? Ça s’appelle comme ça parce que mes ancêtres se sont fait massacrer par les tiens en voulant débarquer à tout prix. Trez Rouz, ça veut dire Terre Rouge parce que la plage était rouge de leur sang, disent les Bretons, ou peut-être, c’était à cause de leurs uniformes. En réalité, je crois que c’est parce qu’il y a là de l’oxyde de fer, mais les gens préfèrent toujours quand il y a du sang.
Il la regardait tandis qu’elle parlait. Elle avait réellement une très jolie bouche. Elle se tut et frissonna à nouveau avant d’ajouter :
— C’est sans doute un endroit maudit.
Elle s’expliqua, bien qu’elle sût qu’il avait déjà compris. Elle avait maintenant besoin d’en parler, de se débarrasser des images qui la poursuivaient :
— C’est là que j’ai trouvé le… mort, hier soir. J’avais rendez-vous, par l’intermédiaire de mon prof, avec un historien de la région. J’imaginais pas…
— Alors c’est peut-être lui qui a été assassiné. Les gendarmes n’ont pas vérifié ?
— Naturellement, ils veulent vérifier, mais c’est pas facile. C’est un homme qui vivait seul, si c’était lui. Il pourrait être en voyage, n’importe où. Comment savoir ? Ils vont chercher des gens qui le connaissaient, des voisins, je sais pas…
Il admirait son français mais ne pouvait s’empêcher de rajouter mentalement “ne” dans toutes les phrases négatives qu’elle mettait à mal. Ça l’agaçait un peu et il reprit en insistant peut-être un peu plus qu’il n’aurait dû sur les négations.
— C’est un drôle d’endroit cette maison pour se donner rendez-vous, tu ne trouves pas ? Ça ne t’a pas paru bizarre ? Ça ne t’a pas inquiétée ?
Comme elle ne remarquait rien, il convint avec lui-même que ce qu’elle lui disait était, au moins momentanément, plus important que la grammaire et qu’il devait donc lui accorder toute son attention.
— Pourquoi ça m’aurait inquiétée ? C’est tout près de la plage, au bord du sentier de douaniers. Un endroit pas du tout effrayant. Il voulait me montrer le site de la bataille. Je devais le rencontrer devant la maison. Rien de plus normal. Comme il y avait personne, je suis entrée. Par curiosité, si tu veux, c’est rien qu’une ruine. Et là, je l’ai trouvé. Peut-être. Enfin, je veux dire si c’est bien lui. Ça, je peux pas savoir, je l’avais jamais vu, même pas en photo, normalement ça devait pas poser de problème de se reconnaître… Mais là de toutes façons…
Elle hésita et ne finit pas sa phrase. Puis elle se mit à manger, visiblement sans appétit, sous le regard intéressé du chien qui s’était rapproché à son tour et posait son museau sur sa cuisse. Deux jeunes gens s’étaient installés au bar sur de hauts tabourets. La patronne les avaient servis et parlait maintenant avec eux en gardant sa cigarette à la bouche. Ils regardaient de temps en temps dans la direction de Nancy et Jean-Gabriel mais par simple curiosité. Ils ne semblaient rien savoir.
Peut-être que personne ou presque ne savait encore, malgré les allées et venues des gendarmes et d’inévitables bavardages depuis le matin. Jean-Gabriel laissa errer son regard à travers la salle et compta machinalement les poignées de faïence qui s’alignaient en rang sur le bar. Chacune surmontée d’un macaron portant une marque de bière. Les cuivres impeccables rutilaient. Le feu crépitait. Il y avait quelque chose d’irréel dans ce calme qui contrastait si fort avec le récit de la jeune fille. Quelque part dans la ville, se promenait un assassin qui la cherchait très certainement. Il frissonna à son tour et regarda la jolie Anglaise en se demandant si elle réalisait vraiment le caractère tragique de la situation. Quelqu’un avait sans aucun doute essayé de la tuer moins de vingt-quatre heures plus tôt, quelqu’un qui voudrait presque obligatoirement recommencer. Et il eut l’impression très pénible que personne, pas même elle, ne s’en souciait vraiment. C’était sans doute faux, mais elle mangeait tranquillement, quoique sans appétit et sans plus paraître penser à ce qui lui était arrivé.
Quand il parla, elle sursauta cependant et il comprit que son calme n’était qu’apparent. En réalité, elle s’appliquait sans doute à garder son sang-froid, à accomplir posément chacun de ses gestes pour détourner ses pensées de ce qui l’obsédait, qu’elle avait réellement vu. Et elle avait réellement peur. Elle sortit de son sac un paquet de cigarettes à la menthe.
— Tu n’as personne à prévenir qui pourrait t’aider ?
— Si, mes parents bien sûr, en Angleterre, mais j’ai pas encore pu les joindre au téléphone. Ils sont sans doute déjà partis. Je sais qu’ils devaient s’absenter, eux aussi, quelques jours pour les vacances…
Sa voix tremblait soudain imperceptiblement. Elle laissa sa phrase en suspens, alluma sa cigarette. Les yeux violets brillèrent à la flamme du briquet et le regardèrent à travers la fumée. Évidemment, elle mourait de peur. Il éprouva une vraie compassion qui n’avait rien à voir avec la séduction qui émanait d’elle.
— Écoute, j’hésite à dire ça mais, en attendant, je peux peut-être t’aider. Je ne sais pas, au moins comme maintenant, t’accompagner quand tu sors, si tu veux. Il vaut mieux que tu ne restes pas seule.
Elle se détendit visiblement tandis qu’il se contractait à son tour. Naturellement, c’était sans doute un peu pour ça qu’elle l’avait en quelque sorte réquisitionné en l’invitant si spontanément à déjeuner. D’autre part, il venait, sans trop réfléchir, de se faire son chevalier servant et ne le regrettait pas, mais réalisait qu’il n’avait pas beaucoup de moyens de la protéger d’un tueur un tant soit peu déterminé. Rester avec elle. Ce serait a priori très agréable, mais il ne se faisait pas beaucoup d’illusions sur l’efficacité de sa protection. Elle le remercia d’un regard où passait quelque chose de plus simple, de plus près d’elle-même, où il lisait un début de confiance qu’il était loin de partager. En fait, il avait déjà peur lui aussi. Il n’en dit rien et ils finirent leur repas en silence ou presque en donnant de temps en temps quelques gâteries au chien et à la chatte qui les avaient complètement adoptés. L’un bavait sur la cuisse de Jean-Gabriel, l’autre ronronnait sur les genoux de Nancy. La cigarette mentholée s’était fumée presque toute seule dans le cendrier.
Quand ils sortirent sur le trottoir, il n’y avait pratiquement personne dans les rues. Il pleuvait à nouveau. Quelques voitures garées au bord du quai luisaient sous l’averse. Les bateaux de plaisance, rares en cette saison, se balançaient lentement tandis que la pluie criblait de ronds innombrables la surface de l’eau. Le port berçait sa nostalgie d’un autre âge où la pêche avait fait la richesse et l’orgueil des langoustiers. En évitant les flaques, ils longèrent les vitrines fermées. Seuls, les cafés restaient ouverts et un ou deux restaurants aux vitrines recouvertes de buée qui masquait les gens à l’intérieur. Sur un rythme frénétique, le vent faisait claquer les drisses métalliques contre les mâts des bateaux et quelques mouettes se laissaient porter par les rafales, criant de plaisir ou d’indignation ou peut-être simplement de fringale. Ils poussèrent avec soulagement la porte du Vauban et commandèrent un café. Léo le leur servit, en apporta un troisième et s’assit à leur table.
— Il y a du nouveau, dit-il.