Chapitre V

1750 Words
V C’était bien “l’historien” que Nancy avait trouvé mort. Il était donc venu au rendez-vous et l’avait attendue. La police l’avait finalement identifié grâce à ses vêtements, en attendant mieux. La voisine qui pensait l’avoir reconnu s’était trouvée mal cependant et n’avait pas pu en dire plus. Il faudrait maintenant du temps pour avoir des preuves plus formelles car il vivait seul, comme l’avait dit Nancy. D’autre part, les gens sans histoires – le jeu de mots inconscient de Léo concernant l’historien fit sourire intérieurement Jean-Gabriel qui ne pouvait jamais s’empêcher de remarquer les jeux de mots, même les plus sinistres ou les plus idiots – les gens sans histoires donc sont les plus difficiles à identifier car ils n’ont pas de casier judiciaire et, de ce fait, pas de signalement. Rien donc pour stigmatiser leur existence, quand ils n’ont pas de famille non plus. Le genre, signe particulier : néant. C’était un brave homme qu’on voyait rarement, c’est tout. Léo, qui le connaissait mais le voyait très peu, comme tout le monde dans Camaret, s’étonnait cependant qu’il pût être méconnaissable à ce point et que l’on pût perdre la trace de quelqu’un aussi aisément. Mais, puisque Nancy et les gendarmes étaient d’accord sur ce point, il n’y avait pas à épiloguer là-dessus et personne n’épilogua. Ils bavardèrent quand même longuement en buvant un autre café. Léo se levait de temps en temps pour servir de rares clients qui dévisageaient les deux jeunes gens avec intérêt. Visiblement, et contrairement à ce que l’on aurait pu croire une heure plus tôt, le bruit de “l’affaire” commençait maintenant à se répandre dans la petite ville et, peut-être par défi pour le qu’endira-t-on, ou seulement pour se donner une contenance face à ces regards insistants, Nancy décida soudain qu’ils ne devaient pas rester là. Malgré l’avis de Léo qui estimait que c’était beaucoup trop dangereux, elle demanda à Jean-Gabriel de l’accompagner à Trez Rouz où elle affirmait devoir faire des photos. Après tout, elle avait fait le voyage pour ça et ne souhaitait pas l’oublier. D’autre part, l’assassin n’allait sûrement pas se risquer à revenir au même endroit, dès le lendemain de son crime. Elle était décidée à ne pas céder à la peur et Jean-Gabriel pensa qu’elle avait probablement raison. Ils quittèrent donc le bar aussitôt, montèrent dans leurs chambres pour s’équiper de chaussures de marche et de cirés et sortirent avec l’intention de reprendre le sentier douanier qui longe le bord des falaises. Léo était mort d’inquiétude. Derrière la vitrine d’où on les regardait partir, les conversations allaient bon train. C’est un sentier, boueux en hiver, qui s’élève au-dessus du port de Camaret, à partir de la route de Crozon. La pluie y laisse de larges flaques où l’on glisse. Le vent y accroche, dans les épines des ajoncs qui commencent déjà à fleurir en février, les papiers et les sacs en plastique qu’il a arrachés un peu partout. En s’éloignant par là, on voit toute la ville et la côte jusqu’à la Pointe des Capucins qui marque l’entrée du goulet de Brest. Plus loin encore, la Pointe Saint-Mathieu. Mais ils n’étaient pas très attentifs au paysage. Jean-Gabriel marchait derrière et surveillait les alentours avec une vague appréhension. Nancy allait vite malgré les rafales de vent assez fortes qui lui faisaient parfois faire des écarts au bord de la falaise. Il avait un peu peur qu’elle ne perdît l’équilibre. Personne ne les suivait. Personne ne se montrait devant les maisons presque toutes fermées en hiver. Personne, mais ni l’un ni l’autre ne pouvait se défendre tout à fait des caprices de son imagination. Le sentier serpentait dans les bruyères et redescendait de temps en temps près des grèves de galets. Tout en regardant où il mettait les pieds, Jean-Gabriel essayait de penser d’une manière plus précise aux événements des dernières vingt-quatre heures. Qui pouvait en vouloir à la jeune fille au point de souhaiter l’éliminer ? Quel rapport pouvait-il y avoir entre elle, la victime du meurtre et son assassin ? Il avait essayé plusieurs fois d’y réfléchir mais jusque-là les choses étaient allées beaucoup trop vite pour lui. C’était bien la première fois qu’il se trouvait mêlé à une affaire de meurtre – heureusement, ça n’arrive pas tous les jours et il ne s’habituait pas à ces mots, même en se les répétant : meurtre, assassin, cadavre… A la première question, il y avait une réponse à peu près évidente cependant. Elle avait surpris le meurtrier et celui-ci cherchait à l’empêcher d’en témoigner. Mais déjà cette réponse n’était pas complètement satisfaisante. Elle n’avait pas vu l’homme et il aurait pu se cacher facilement au lieu de la poursuivre et de prendre le risque d’être identifié. L’obscurité le protégeait mais il s’était affolé. Ou bien, lui, la connaissait-il ? Pourquoi pas ? Ou encore lui-même était un lien entre Nancy et l’homme qu’elle devait rencontrer et ce lien constituait un danger car il pouvait permettre, si quelqu’un y pensait, de remonter jusqu’à lui. Ce raisonnement n’allait pas plus loin et c’était vraiment peu pour essayer d’expliquer quoi que ce fût. La jeune Anglaise ne connaissait personne ici, pas même le malheureux historien assassiné, sinon par une vague recommandation d’un lointain universitaire anglais. Et à ce propos d’ailleurs, pourquoi avait-elle choisi ce sujet de thèse ? Jean-Gabriel n’en savait rien ou n’avait pas compris. Il pensa qu’il faudrait le lui demander. Ils avaient relevé leur capuche pour se protéger du vent et des embruns. Le moment ne se prêtait guère à la conversation. Comme il se disait qu’il n’aimait pas du tout se couvrir ainsi la tête, ce qui l’empêchait d’entendre et de voir autour de lui, il se retourna machinalement pour s’assurer que personne ne les suivait et faillit heurter la jeune fille qui s’était soudain arrêtée. Quand il la vit, elle était à quelques centimètres de lui et, un instant, il lut la peur dans son regard. Un peu troublé, il voyait ses yeux de très près. Écarquillés. Bleu foncé, avec des éclats violets, magnifiques. Elle eut un sourire, se recula légèrement, prit le temps, en le regardant toujours, de remettre quelques mèches de cheveux roux sous sa capuche puis elle dit, en criant presque, à cause du vent : — Voici la maison ! Sa main tendue désignait une bâtisse assez ancienne et encore imposante malgré son état de délabrement. Le chemin dominait la toiture puis, la contournant, descendait devant l’entrée sur un terre-plein envahi par les buissons. Des scellés avaient été apposés sur la porte et les volets. Visiblement, les gendarmes avaient fait leur travail. — Il était là-dedans mon… enfin… le collègue de mon prof, et l’autre devait être caché par ici ou à l’intérieur, sans doute à l’intérieur et c’est pour ça qu’il a eu peur – elle y avait pensé aussi, elle montrait les broussailles alentour et son regard qui examinait l’ensemble trahissait la peur à nouveau. J’aurais pas dû entrer, n’est-ce pas ? Ils étaient à l’abri du vent et pouvaient parler plus facilement. Il en profita pour poser sa question avant de l’oublier : — Comment ce rendez-vous avait-il été fixé ? — J’avais eu son adresse par mon professeur. Je lui avais écrit et il m’avait répondu très vite. C’est tout. Je crois que ça l’intéressait. — Et pourquoi avais-tu choisi ce sujet pour ton mémoire ? Pourquoi Trez Rouz ? Elle répondit sans hésiter. — Parce que ma grand-mère était d’ici, de Camaret. Je suis pour un quart française. Mais restons pas là, j’ai peur quand même. En même temps, elle reprenait le sentier et descendait vers la grève d’où parvenait le bruit des vagues roulant les galets. — Quand je pense que j’ai couru ici dans le noir et que je suis pas tombée ! Je sais pas comment j’ai fait ! — La peur… On dit que ça donne des ailes. — Alors, j’ai dû voler ! Ils criaient, à nouveau exposés au vent du large. Jean-Gabriel tenait une première réponse. L’extrémité d’un fil qu’il cherchait à ne pas lâcher. Il y avait bien un lien entre Nancy et cette région. Donc peut-être un rapport entre elle et l’assassin, même si elle ne le soupçonnait pas. Il remit à plus tard d’autres questions qui se levaient parce qu’ils arrivaient dans les rochers qui bordaient le rivage. Elle prit son bras. — Là, c’est la grotte où je me suis cachée, je crois… je crois bien – elle hésita, regarda autour d’elle. C’était la nuit, tu comprends ? Je courais, je savais plus où j’étais. Mais c’était bien là, je devais être là-bas, tout au fond, je voyais ça en contre-jour… Une arche de granite enjambait un passage vers la grève de galets et, sur le côté, s’ouvrait la profonde excavation dont elle parlait. En face d’eux, à deux ou trois kilomètres, s’étendaient la ville et le port. Sans plus attendre, Nancy avait sorti un appareil photographique de son petit sac à dos et, décidée à faire comme si elle avait tout oublié, prenait déjà des photos. — Tu vois, les Anglais sont arrivés de là-bas, avec des Hollandais, et ils voulaient débarquer ici. Évidemment, les gens du pays voulaient pas et les envahisseurs étaient attendus par des soldats du roi de France et des volontaires qui les ont massacrés. Ça a servi à rien, comme d’habitude, mais ma grand-mère dit qu’une lointaine ancêtre à nous a recueilli un soldat anglais blessé et qu’elle l’a caché. Tu sais, il y a toujours eu des gens qui aimaient pas la guerre. Lui, il avait été enrôlé de force sur un quai de Londres ; elle, au lieu de le laisser mourir, elle a préféré le soigner et elle avait sûrement raison parce que, plus tard, elle l’a même épousé. On a l’habitude des mariages internationaux dans la famille. Ça doit être dans nos gènes. Et c’est à cause de ça que j’ai choisi mon sujet de thèse. Tu trouves pas qu’elle est belle aussi mon histoire ? C’est romantique, non ? Ou… romanesque ? Je sais plus. — Si. Si, bien sûr. C’est romantique, et romanesque à la fois. Les deux. Elle marchait au bord de l’eau en évitant l’écume qui venait mourir à ses pieds avec un petit soupir exténué. Sa démarche était gracieuse et elle se retournait souvent vers Jean-Gabriel en riant. — Mon arrière-arrière-arrière-grand-père a dû se cacher par là, lui aussi. Ou bien on l’a laissé pour mort le soir de la bataille. Peut-être ici, ou peut-être là… Peut-être que je marche juste où il a marché il y a trois siècles – une langue d’eau écumeuse venait l****r ses pieds, elle hésitait soudain – peut-être qu’il aimait la guerre quand même… Elle recula devant une petite vague et oublia cette dernière réflexion. Elle avait dominé sa peur et se passionnait pour ce lointain aïeul en marquant délicatement l’empreinte de ses chaussures là où elle imaginait qu’il avait pu passer. Quand elle eut épuisé deux rouleaux de pellicule, elle s’arrêta soudain, soupira profondément et regarda le paysage autour d’elle. — C’est beau, tu trouves pas ? Ma grand-mère avait raison en me disant que cet endroit est très beau. Elle y venait aussi quand elle était jeune fille. Il regarda sa montre. — Il faut que nous partions si nous voulons être rentrés avant la nuit. Elle jeta un coup d’œil circulaire à l’ensemble du paysage. Des nuages sombres obscurcissaient le ciel. De là bientôt descendrait un rapide crépuscule et, avec lui, la peur. Elle dut mesurer le danger qu’il y aurait à longer les falaises dans le noir. Elle acquiesça : — Tu as raison. C’était hier… Puis elle rangea nerveusement son matériel dans son sac et, après un dernier regard à la grotte où elle n’avait à aucun moment voulu entrer, elle se dirigea vers l’entrée du chemin. Comme ils s’y engageaient, un gros 4x4 démarrait sur la route voisine, mais ils n’y prêtèrent aucune attention.
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