***Point de vue D'Aurora***
Quand ils m'ont laissé sortir de l'hôpital, j'ai tout de suite su qu'un truc ne tournait pas rond. Au départ, j'appréhendais ma sortie. J'avais la nette impression qu'on me tuerait à la seconde où je franchirais le seuil de la porte.
Qu'il hurlerait, me frapperait, voir me briserait l'autre hanche pour être sûr que je ne bougerais plus jamais.
Mais non.
Papa m'a ouvert la portière de la voiture comme si j'étais quelqu'un de haut placé et lui, le chauffeur. Il m'a même souri. Un vrai sourire, large qui montrait ses dents. Il a posé sa main sur ma joue.
~Tu vas mieux, maintenant, ma chérie?~
Je n'en revenais pas, sa voix douce à résonné plus fort qu'une gifle.
À la maison, c'était pareil. Kane m'a porté jusqu'au canapé, Enzo, lui, m'a apporté un chocolat chaud. Elias a rangé mes affaires dans ma chambre, sans un mot plus haut que l'autre. Tout le monde souriait trop ... Tout était trop ... normal. Une chaleur glaciale.
Un soir, j'ai surpris quelques mots entre Kane et papa. Tout ceci n'était qu'un spectacle, pour les services sociaux qui surveillaient. Ils attendent le bon moment. Je savais que ça ne durerait pas leurs manigances.
***Retour à l'école***
Les couloirs sont pareils. Les mêmes casiers cabossés, les mêmes rires étouffés sur mon passage. Je boite toujours, ma hanche me lance encore, le doc m'a dit que j'aurais toujours de la douleur, surtout les jours de pluie. Mais au moins, je marchais, sans trop de mal. Personne ne me regarde de toute façon, personne n'ose vraiment, enfin sauf Kade. Il m'observe depuis le début de la semaine, quand je suis revenue. Quand j'ose un coup d'œil vers lui, il se détourne et se sauve ... enfin sauf aujourd'hui.
Il me bloque près de mon casier, ses yeux glissent partout autour de nous, comme s'il avait peur qu'on l'entende. Je sens son parfum de chewing-gum à la menthe, mélangé à la sueur de quelqu'un de nerveux. Il garde la voix basse et me dit:
~Hey ... Aurora ... Il faut qu'on parle.~
Mon cœur s'emballe, je resserre mon sac contre moi. Que me veut-il? C'est l'un de mes bourreaux, c'est une blague? Xander va arriver? J'essaye de le contourner pour m'éloigner, je n'ai absolument aucune confiance en lui.
~Non Aurora, attend ... je suis sérieux~ dit-il en m'agrippant le poignet.
~Q-quoi?~ bégayais-je en regardant sa prise.
~Les toilettes du troisième, la dernière fois ... Avec Xander et Troy.~
Ses yeux sont fuyants, observant les alentours, incapable de me fixer, il finit par relâcher mon bras. Il est vraiment nerveux, quelques gouttelettes de sueur froide se formant sur son front. Je baisse la tête, mon ventre se contracte, je ne veux pas en parler. Je ne veux pas me souvenir.
Mais lui, il insiste:
~Il y a eu un truc bizarre. L'eau ... L'eau bouillante. Ça sortait des robinets. Ça m'a brûlé la main. C'était comme ... comme une p****n de bouilloire, tu comprends?~ Sa voix tremble, on dirait qu'il saute un plomb.
~Troy ... Troy hurlait, il ... il m'a dit qu'il a vu ... genre ... un truc tu vois? Comme ... comme une ombre. Pis y'a toi, tu vois? T'avais les yeux ouverts mais t'étais pas ... là.~
Il se penche vers moi, l'odeur de sa peur et de sa sueur me monte au nez.
~Dis-moi ... Cétait toi, hein? T'as fait ça? C'était quoi ce bordel, Aurora ?!~
Kade reste planté devant moi, à me regarder comme si j'étais un animal dangereux prêt à lui sauter à la gorge.
~K-Kade ... j-je ... ~
Je n'ai pas le temps de finir. Une voix posée, un peu rauque, tombe comme un couperet derrière lui.
~Kade. Ça suffit.~
Ce dernier sursaute, et se retourne. M. Summers est là, appuyé contre le mur, chemise impeccable, cravate à moitié défaite comme toujours. Ses yeux passent de Kade à moi, sans expression.
~Va en cours, Kade. Maintenant.~
Il ouvre la bouche, prêt à protester, mais le regard noir du prof le fait changer d'avis. Il fini par me lancer un: ~Barjot.~ et partir la queue entre les jambes, ne faisant clairement pas le poids face à notre professeur.
Je me retrouve donc seule avec M. Summers, je suis figée, mon dos contre le métal froid du casier. Il m'observe, ses sourcils légèrement froncés, voyant que je n'étais pas à l'aise.
~Aurora ... ça va ? Il t'a embêtée?~
Je secoue la tête, trop vite.
~N-non, Monsieur ... je ... ça va ...~
Il ne bouge pas, son regard me fouille, comme s'il cherchait quelque chose derrière mes paupières battantes.
~J'ai vu que tu étais absente longtemps, l'hôpital, hein?~
Je hoche la tête.
~O-oui, monsieur.~
~Et ... tout va bien? Tu veux en parler?~
Je sens mes jambes faible sous mon poids. Je ne vais quand même pas lui dire qu'il avait raison ce jour-là, en cours. Ou lui raconter comment Xander m'a touché, pendant que Troy m'immobilisait.
Lui expliquer comment mon père et mes frères me battent?
Je mens ... encore.
~Ça ... ça va.~ dis-je avec un semblant de sourire, un truc tordu collé sur ma bouche.
Il soupire, glisse sa main dans ses cheveux noirs comme l'ébène.
~Si tu as besoin ... tu sais où me trouver, d'accord?~
Un grognement se fait entendre un peu plus loin. M. Summers fixe alors Xander qui nous observe du bout du couloir.
~Attends, quoi, c'est lui qui a grogné, Xander? Comme un p****n de chien?~ me demandais-je à moi même.
Et là, quelque chose, pendant à peine une seconde, les yeux de Summers.
Une lueur, un éclat ambré, presque doré, comme un reflet vers un autre monde.Je cligne des yeux, je rêve? C'est disparu aussi vite que c'est venu. C'était quoi ça?
Les mots sortent tout seuls de ma bouche:
~V-v-vos yeux ... Monsieur ... V-vos yeux ... ~
M. Summers se fige, je peux voir une inquiétude fugace traverser son visage, mais il reprend rapidement le contrôle de ses émotions. Il tapote distraitement le dossier qu'il tient à la main.
~Oh, ca? Probablement un reflet ... la lumière, tu sais. Sûrement le soleil qui a tapé dans un truc réfléchissant.~ Il me frôle l'épaule, déjà prêt à partir.
~Va en cours, Aurora. On reparlera plus tard. Ne t'en fais pas trop avec tout ça.~
Puis il s'éloigne, ses pas calmes qui résonnent dans le couloir vide.
~Vide, tiens, Xander aussi est partit.~
Je reste là, seule, le cœur battant fort, la tête pleine de questions.
~Qu'est-ce que j'ai vu? De quoi Kade parlait? Pourquoi Xander a grogné? Il se passe quoi ici, bordel?~
Perdue dans mes pensées, j'avance vers ma classe.
Un pas, puis un autre. Je prends le chemin le plus long, de toute façon, la cloche n'a pas encore sonnée. Je rase les murs, capuche en place. Invisible, ça je sais le faire.
J'arrive près du couloir qui mène au salles du fond. Un murmure, des voix basses, je ralentis.
C'est Xander? Oui c'est lui, je reconnais l'intonation de sa voix partout. Toujours posée, mais tranchante, comme un couteau caché sous du velours. Et l'autre voix ... Amira. Je m'arrête juste avant le coin, j'entends tout.
~Mais Xander, je ne comprends pas. On s'amuse bien ensemble. Pourquoi tu ne veux pas?~
Ses mots sont chargés d'émotions, quelque chose de brisé, affamé, désespéré.
~Je ferai tout ce que tu veux, bébé ... tu le sais ... pourquoi pas moi? C'est à cause d'ELLE, c'est ça, c'est ELLE que tu veux?~
Un petit silence tombe, et soudain, Xander explose de rire. Ce rire si froid et moqueur.
~Déjà, tu ne m'appelle pas comme ça! Tu te prends pour qui? Te marquer, hahahaha, t'es pathétique, Amira.~
Sa voix claque, telle une claque invisible. J'entends des sanglots.
~Tu crois quoi? Que tu comptes? Que tu aurais finalement un rang, porter mes chiots? Laisse moi rire, tu n'es RIEN. Insignifiante, juste une distraction pour me vider les couilles.~
Je l'imagine, elle, ses yeux brillants de larmes, ses ongles trop longs s'accrochant désespérément à sa manche.
~Mais ... je ... je peux être plus, je peux ...~
~FERME-LA!!!~
Sa voix claque encore. Je ne comprends pas grand chose, mais je sens que ça pues.
~Marquer? Mais de quoi ils parlent? Comme un genre de tattoo?~
Je fais un pas en arrière, mais mon sac frotte le mur. Un petit bruit sec.
MERDE !
Le silence tombe de l'autre côté. Je retiens mon souffle, trop tard.
Xander me surplombe, ses yeux plantés dans les miens. Ses lèvres s'étirent dans un sourire sans chaleur.
~Auroraaaa ... Depuis quand tu écoutes aux portes, la naine?~
Je sens mes jambes flancher.