L'hôpital

1589 Words
** Point de vue d'Aurora*** Bip. Bip. Bip. Un son régulier, implacable. Comme un métronome planté directement dans mon crâne. Où suis-je ? J’essaie de bouger la tête. Mauvaise idée. Une douleur sourde éclate derrière mes tempes, se propage jusqu’à ma nuque. Quelque chose tire sur le dessus de ma main. J’ouvre les yeux malgré moi. La lumière me frappe comme une gifle. Blanche. Crue. Impitoyable. Je plisse les paupières, cligne frénétiquement. L’air sent le désinfectant, l’eau de Javel, les produits chimiques trop propres pour être rassurants. Ça pique la gorge, ça brûle les narines. Rien ici ne sent la vie. Tout sent l’effacement. Mon cœur accélère. Non. ~ Non, non, non… pas l’hôpital… ~ Les souvenirs arrivent par vagues disloquées. La cabine. Le carrelage glacé. Le rire. Les mains. Puis… le noir. Un tremblement v*****t me traverse. Je dois partir. Tout de suite. Si papa l’apprend… Il dira que c’est ma faute. Que j’ai provoqué. Que j’ai cherché. Il sortira la ceinture. Ou pire. L’air devient trop lourd. Trop épais. Impossible de respirer correctement. Sans réfléchir, j’arrache la perfusion plantée dans ma main. Une brûlure vive, un filet de sang. Ça pique, ça pulse, mais je m’en fiche. J’ai connu pire. Bien pire. Je repousse les draps et glisse jusqu’au bord du lit. Mes jambes ne répondent pas comme elles devraient. Elles tremblent, molles, étrangères. Quand mes pieds touchent le sol, le froid me remonte jusqu’au ventre. Puis la douleur explose. Un éclair brutal me déchire la hanche, me coupe le souffle. Un gémissement m’échappe malgré moi. Mes genoux cèdent. Je m’écroule sur le carrelage dur, le choc fait vibrer tout mon bassin déjà meurtri. Je reste là, incapable de bouger, le souffle haché. Rester ici, c’est signer mon arrêt de mort. Rester, c’est des questions. Des appels. Des regards. C’est papa qui débarque, furieux. C’est la cave. L’humidité. Le cuir. Je serre les dents. Je DOIS partir. La porte s’ouvre brusquement. ~ Mademoiselle Anderson !~ L’infirmière se précipite vers moi, ses mains chaudes sur mes épaules. Trop proches. Trop présentes. Je tremble de plus en plus fort. Je secoue la tête, incapable de parler normalement. ~ J-je… je dois partir… je vais bi-bien… je ne veux p-pas rester ici…~ Ma voix est minuscule, étranglée. Elle ne m’appartient plus. Elle m’aide à me redresser. Sa paume est douce, rassurante. Ça me fait presque plus mal que la chute. ~ Écoute, ma chérie… tu as une fracture de la hanche. Une fissure, mais une fracture quand même. Tu ne peux pas marcher. Si tu bouges, tu risques d’aggraver les choses.~ Fracture. Le mot tombe comme un couperet. Je ferme les yeux. Si seulement le sol pouvait m’engloutir. ~ J-je veux rentrer… s’il v-vous plaît… je ne-ne-ne dirai rien… je veux ju-juste rentrer chez m-moi…~ Elle ne comprend pas. Personne ne comprend jamais. Pour elle, rentrer = sécurité. Pour moi, rentrer = enfer. Elle soupire doucement, comme si elle parlait à un enfant effrayé. ~ Chut… repose-toi. On va s’occuper de toi. Tu es en sécurité ici.~ Sécurité. Mon cœur s’effondre un peu plus. Je suis piégée. Les jours se diluent. Ou peut-être les heures. Je ne sais plus. Tout est rythmé par les machines, les perfusions, les visites du personnel. Par le bip constant qui empêche mon cerveau de sombrer complètement. Je suis allongée sur le côté, un coussin coincé contre ma hanche pour éviter toute pression. Chaque mouvement, même minuscule, déclenche une douleur sourde, profonde, comme si quelque chose à l’intérieur grinçait au mauvais endroit. Je fixe le plafond. Les néons bourdonnent faiblement. Parfois, une brise froide entre par la fenêtre entrouverte, apportant une odeur de pluie et d’asphalte mouillé. Une odeur de dehors. De liberté. Personne n’est venu. Pas papa. Pas Kane. Pas Elias. Pas Enzo. Personne. L’infirmière a dit qu’ils avaient été prévenus. Ils savent où je suis. Ils ne viennent pas. Un calme étrange s’installe dans ma poitrine. Presque du soulagement. Ici, personne ne hurle. Personne ne me frappe. Personne ne me traite de p**e ou de parasite. Mais ça ne durera pas... Je finis par m’endormir, pas vraiment par choix. L’épuisement gagne, lourd, collant, impossible à combattre. Mes pensées s’effilochent, deviennent floues. Je sombre. Quelque chose me réveille. Pas un bruit. Pas une douleur. Une présence. L’air a changé. Plus chaud. Plus dense. Comme si quelqu’un occupait l’espace autour de moi. Mon cœur s’emballe aussitôt. Papa. Mes paupières restent closes. Si je ne bouge pas… peut-être qu’il partira. Peut-être que ce n’est qu’un cauchemar. Un souffle effleure ma tempe. Je me fige complètement. Pas l’odeur de l’alcool. Pas celle de la sueur. Pas celle du cuir. Forêt après la pluie. Je n’ose pas respirer. Une chaleur effleure ma joue, hésitante… puis disparaît. Je n’ose pas respirer. Quelque chose frôle mon bras. Là où l’aiguille était plantée. Là où la peau est gonflée, douloureuse, violacée. Un contact si léger qu’il pourrait ne pas exister. Un doigt. Ou plusieurs. Il glisse à peine sur la peau meurtrie, comme si le moindre appui pouvait me briser davantage. La douleur pulse sous la surface… puis s’apaise. Juste un peu. Je frissonne. Pas de peur. Autre chose. Une chaleur étrange remonte le long de mon bras, jusque dans ma poitrine. ~ P-papa… ? ~ Le mot m’échappe malgré moi. Le contact disparaît immédiatement. Comme si je venais de brûler la personne. Puis quelque chose de tiède se pose contre mon front. Doux. Immobile. Des lèvres. Puis la chaleur disparaît. Le froid revient brutalement. J’ouvre les yeux d’un coup. Personne. La chambre est vide. Blanche. Immobile. Seule la machine continue son bip régulier. Je reste là, haletante, incapable de bouger. Ai-je rêvé ? Mon cœur bat trop vite. Mais une étrange sensation persiste. Comme une trace invisible sur ma peau. Je touche mon front du bout des doigts. Chaud. Comme si quelqu’un avait laissé une empreinte invisible. Comme si la chaleur refusait de disparaître. Impossible. Je ferme les yeux, épuisée. J’ai tellement bien dormi la nuit passée… je ne sais pas pourquoi. J’ai fait un rêve étrange. Quelqu’un me touchait doucement. Une chaleur. Une odeur… forêt après la pluie. Ça me semble important… mais ça glisse dès que j’essaie d’y penser. C’est ridicule. Personne ne ferait ça pour moi. Arrête de divaguer Rory, que Dieu me vienne en aide. Papa voudra savoir, tout savoir. Pourquoi j’ai attiré l’attention. Pourquoi je suis restée ici, nourrie, soignée, comme une princesse. Papa va hurler. Et ce sera pire. Ils m’ont posé des questions. Sur mes blessures. Mes cicatrices. J’ai menti. Comme toujours. La trace sur mon poignet ? Une chute. Celle sur mes côtes ? Un accident. Derrière mon oreille ? Je me suis cognée. Je souris même, pour rendre ça crédible. Une maladresse chronique, voilà tout. Mais je vois leurs regards. Ils ne sont pas dupes. Ça ne me fait pas peur ce qu'il pense, ils ne pourront rien faire ... contre lui ... Mais quand elle , l'infirmerie, me dit que quelqu'un est venu. — Une visite pour vous a été refusée ce matin. —H-hein? Qui-qui ... c'était ? —Il n'a pas voulu s'identifier ... Puis ils sortirent de la chambre, le silence revient. Épais. Écrasant. Mais moi, à l'intérieur, j'étais paniqué. Je pouvais sentir les sueurs froides glissées le long de mon dos et me glacer le sang. Je ferme les yeux. Qui peut bien vouloir me voir? Je ne suis personne ... Je fini par m’échapper ailleurs. Quand maman était encore là. Penser à elle m'a toujours detendu, comme si elle avait une sorte de pouvoir, à distance pour m'apaiser. Je devais avoir sept ou huit ans. Je ne sais plus. Les souvenirs sont flous, comme une vieille photo trop manipulée. Elle sentait la lavande et la fumée de cigarette. Un mélange étrange, mais qui signifiait maison. Elle me serrait contre elle dans mon lit trop petit pendant que les cris résonnaient en bas. Elle racontait des histoires. Toujours des princesses vivant dans des royaumes lointains. Des châteaux cachés au cœur de forêts si denses que même le soleil hésitait à entrer. J’aimais surtout les créatures qui protégeaient la princesse. Des loups immenses. Des dragons endormis sous la pierre. Des monstres aux yeux doux. Je me demande s’ils existent vraiment. — Ce ne sont pas eux les vrais monstres, Rory. ~ Alors c’est qui ?~ Elle souriait, mais ses yeux restaient tristes. ~ Parfois… ce sont ceux qui ressemblent à des rois. Des hommes bien habillés. Respectés. Ou même… des pères.~ Je n’avais pas compris, sur le coup. Pas vraiment. Mais cette nuit-là, je me suis réveillée à cause d’un vacarme. Des cris. Des objets brisés. La voix de papa, plus forte que jamais. Puis un bruit sec. Un cri étouffé. Et le silence. Le lendemain, maman avait un bleu sur la joue. Un sourire trop fragile pour être réel. Depuis, j’ai peur des monstres. Ceux qui portent des costumes. Ceux qu’on admire. Ceux qu’on croit incapables de faire du mal. Ceux comme papa. Ceux comme Xander. Je rouvre les yeux. Le plafond est toujours là. Le bip aussi. La réalité revient, lourde, étouffante. Je voudrais croire qu’il existe quelque part un endroit sûr. Quelqu’un qui m’attend. Une vie différente. Mais ce ne sont que des histoires. Personne ne viendra. Je reste immobile, suspendue entre la peur et un étrange engourdissement. Ni vraiment vivante, ni complètement morte. Doucement, ma conscience commence à s’éloigner, comme si elle flottait hors de mon corps. Un endroit très loin d’ici. Un endroit où personne ne peut me toucher. …Sauf peut-être lui.
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