La nuit est interminable.
Ella fixe le plafond comme s'il pouvait lui donner des réponses. Les minutes s'égrènent, lentes, lourdes. Elle les compte malgré elle. Une. Deux. Cinq. Dix. Le réveil numérique affiche 2h17, puis 2h43, puis 3h08. Le temps n'avance pas, ou alors il avance trop vite, elle ne sait plus.
Elle repense à trois ans.
Au premier rendez-vous, dans ce petit restaurant italien où Luisi avait commandé pour elle en italien, juste pour l'impressionner. Au premier b****r, sur ce banc public, un soir d'automne avec des feuilles mortes plein les cheveux. Au premier "je t'aime", murmuré dans son cou, un matin comme aujourd'hui.
Aux projets. À l'appartement qu'ils avaient choisi ensemble, en se disputant pour la couleur des murs. Aux vacances en Corse, cette plage déserte où il lui avait promis qu'ils reviendraient dans dix ans avec des enfants. Aux rires, tellement de rires, des fous rires bêtes pour des bêtises, des soirées entières à ne rien faire d'autre qu'être ensemble.
Est-ce que tout ça peut disparaître en une soirée ?
Est-ce qu'un message suffit à effacer trois ans ?
3h15. Elle attrape son téléphone, machinalement. Elle ouvre i********: sans réfléchir, fait défiler des photos sans les voir. Puis elle regarde la petite icône en haut, celle qui indique qui est connecté.
Luisi est en ligne.
À 3h15 du matin.
Projet urgent.
Elle fixe le petit point vert à côté de son nom. Projet urgent à 3h du matin. Bien sûr. Elle imagine des réunions nocturnes, des dossiers à finir, des collaborateurs épuisés autour d'une table. L'image ne tient pas. Elle essaie de la faire tenir, mais elle s'effondre.
Son pouce tremble au-dessus de l'écran. Elle pourrait lui écrire. Pourrait demander : « Qu'est-ce que tu fais debout ? » Pourrait exiger : « Où es-tu vraiment ? »
Elle ne fait rien.
Elle repose le téléphone sur la table de nuit, face contre le bois. Comme si ne pas voir l'écran pouvait effacer ce qu'elle a vu.
3h47. Elle ferme les yeux. Les rouvre. Le plafond est toujours là, blanc, immobile, indifférent.
4h22. Elle sombre peut-être dans un demi-sommeil, elle ne sait pas. Des images flottent, des souvenirs mélangés à des cauchemars. Luisi qui s'éloigne dans un couloir sans fin. Elle qui court sans avancer. Une porte qui se ferme.
5h08.
Elle se lève. Autant arrêter de faire semblant.
Ses pieds nus sur le parquet, le froid qui remonte. Elle va dans la cuisine, prépare du café. Machine à capsules – elle déteste ça, Luisi adore. Elle a appris à aimer parce que lui aimait. Le café passe, elle regarde le liquide noir remplir la tasse, et elle pense : à quoi d'autre ai-je appris à aimer sans m'en rendre compte ?
Elle boit son café debout, adossée au plan de travail. La cuisine est propre. Trop propre. Elle a passé sa soirée à ranger, à nettoyer, à effacer les traces du dîner qui n'a pas eu lieu. Le homard est toujours dans le frigo, il faudra qu'elle fasse quelque chose, le manger ou le jeter, elle ne sait pas.
6h30. Le jour se lève doucement derrière les immeubles. Ella est toujours là, même tasse de café refroidi entre les mains, à regarder la lumière changer sans la voir.
7h15. Elle pourrait prendre une douche, s'habiller, aller au bureau. Elle ne le fait pas. Elle reste.
7h48. Son téléphone vibre. Elle sursaute.
Jack : Salut Ella. Désolé de te déranger. Luisi est au Velvet, il a trop bu. Tu peux venir le chercher ? Je peux pas le ramener, j'ai ma fille ce soir.
Jack. L'ami de Luisi. Celui qui est toujours là, toujours serviable, toujours un peu trop gentil avec elle pour être tout à fait honnête. Elle l'a toujours soupçonné de l'apprécier plus qu'il ne devrait. Mais ce n'est pas le moment.
Elle lit le message. Le relit.
Luisi est au Velvet. Il a trop bu.
Encore.
Combien de fois est-elle allée le chercher ? Dans des bars, des restaurants, des soirées professionnelles. Toujours la même excuse : il a trop bu, il ne peut pas rentrer seul, tu peux venir ? Et elle venait. Toujours. Parce que c'était lui. Parce qu'elle l'aimait.
Ses doigts hésitent au-dessus du clavier.
Elle pourrait refuser. Pourrait dire non, pour une fois. Pourrait dire : « Il n'a qu'à prendre un taxi. »
Elle tape : D'accord. J'arrive.
Avant même d'avoir décidé de le faire.
Pourquoi ? Parce que c'est plus simple. Parce que refuser, c'est ouvrir une porte qu'elle n'est pas prête à ouvrir. Parce que tant qu'elle continue à faire les mêmes gestes, elle peut croire que rien n'a changé.
Elle repose le téléphone. Regarde autour d'elle. La cuisine propre, le café froid, la lumière du matin qui éclaire les murs.
Encore une soirée à le récupérer.
La phrase lui traverse l'esprit sans prévenir. Elle n'a pas choisi de la penser. Elle est venue toute seule, comme une vérité qui ne veut plus rester cachée.
Encore une soirée.
Encore une fois.
Combien de fois avant qu'elle arrête de compter ?
Elle expire lentement, un soupir qui vient de loin, des profondeurs de sa poitrine. Un son fatigué, résigné, qui dit tout ce qu'elle n'ose pas formuler.
Elle attrape son sac, ses clés. Elle n'a pas pris de douche, pas changé de vêtements. Elle est encore dans le vieux t-shirt de Luisi, celui avec lequel elle a dormi, ou plutôt essayé de dormir. Tant pis. De toute façon, il sera trop ivre pour remarquer.
Dans l'entrée, elle s'arrête devant le miroir. Son reflet lui renvoie une femme fatiguée, les yeux cernés, les cheveux en désordre. Elle a trente-deux ans. Elle va chercher son homme dans un bar à 8h du matin, en t-shirt, après une nuit blanche.
Qu'est-ce que tu deviens, Ella ?
Elle ouvre la porte. La referme derrière elle sans un bruit, comme pour ne pas réveiller une maison qui dort déjà.
L'ascenseur descend. Dans la cabine, seule face à son reflet dans l'acier, elle pense au point vert à 3h du matin. Au message de Jack, tombé pile au bon moment, comme s'il avait été programmé. À cette voix intérieure qui lui dit : arrête, pose des questions, ouvre les yeux.
Mais elle ne pose pas de questions. Elle n'ouvre pas les yeux.
Elle va chercher Luisi.
Encore une fois.
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La porte de l'immeuble s'ouvre sur la rue. Le soleil est déjà haut, les gens partent travailler, la vie continue. Ella marche vers sa voiture garée un peu plus loin. Ses clés tintent dans sa main.
Elle pense : ce soir, il faudra qu'on parle.
Elle pense : pas maintenant. D'abord le ramener. D'abord survivre à la journée.
Elle démarre. Le moteur ronronne. Elle roule vers le Velvet, vers Luisi, vers la suite de l'histoire qu'elle n'ose pas encore écrire.
Dans sa tête, la petite fissure s'élargit.
Invisible.
Silencieuse.
Mais elle est là.