Chapitre 4

1631 Words
Elle court. Sans savoir pourquoi elle court, sans savoir où elle va. Ses jambes la portent, la précipitent loin de cette porte noire, loin de cette musique, loin de ces mots qui résonnent encore dans sa tête. Ses talons claquent sur le trottoir, désordonnés, elle manque de tomber, se rattrape de justesse. Sa voiture est là, garée en double file, portière ouverte. Elle s'y engouffre comme on se jette à l'eau, claque la portière, se retrouve dans l'habitacle silencieux. Ses mains sur le volant. Elles tremblent. Elle les regarde, incrédule. Ses mains, ses propres mains, qu'elle connaît par cœur, ces mains qui tapent sur un clavier huit heures par jour, qui préparent des dîners, qui caressent un visage – elles tremblent comme des feuilles. Les doigts s'agitent, incontrôlables, indépendants de sa volonté. Elle les serre sur le volant. Les cuir est froid. Elle serre plus fort, pour les forcer à s'arrêter. Rien à faire. Le tremblement continue, remonte le long de ses bras, gagne ses épaules. Son corps tout entier se met à vibrer. Ne pleure pas. L'ordre vient de quelque part en elle, une voix autoritaire, celle qui a toujours tenu les rênes. Ne pleure pas. Pas maintenant. Pas ici. Tu es dans une rue, dans une voiture, des gens peuvent passer, te voir, t'observer. Ne pleure pas. Elle inspire. Profondément. L'air entre dans ses poumons, brûlant. Elle expire lentement, comme on apprend aux femmes à accoucher, pour gérer la douleur. Ne pleure pas. Inspirer. Expirer. Inspirer. Ses yeux brûlent. Elle les ferme. Dans le noir, les mots reviennent. Trois ans avec ce visage. Le remplacement a terminé sa mission. Elle dégage. Ses épaules se soulèvent. Un hoquet. Un sanglot qui monte, qu'elle refuse, qu'elle repousse. Elle mord sa lèvre inférieure, fort, jusqu'au goût de fer. La douleur aide. La douleur est concrète, elle, pas comme ce vide qui s'ouvre dans sa poitrine. Inspirer. Expirer. Ses yeux s'ouvrent. Ils rencontrent le rétroviseur. Son reflet. Des yeux rouges, des joues pâles, une bouche tordue par l'effort de ne pas craquer. Elle se regarde et elle pense : ce visage. Ce visage que tu as, ce n'est même pas le tien. C'est celui d'une autre. Depuis trois ans, tu prêtes ton visage à une femme qui n'est pas toi. Et elle pleure. Pas un pleur gracieux, pas des larmes de cinéma qui coulent joliment le long des joues. Non. Elle pleure comme on vomit, comme on se vide de quelque chose de pourri. Les sanglots la secouent tout entière, la plient en deux sur son volant. Sa tête heurte le cuir, une fois, deux fois, elle s'en fiche. Elle pleure. Elle pleure tout ce qu'elle n'a pas pleuré cette nuit, tout ce qu'elle a retenu, tout ce qu'elle s'est interdit. – Pourquoi, murmure-t-elle dans l'espace vide de la voiture. Pourquoi. Personne ne répond. Longtemps après – elle ne sait pas combien de temps – les sanglots s'apaisent. La fatigue prend le relais. Elle reste là, le front contre le volant, à écouter sa respiration qui peu à peu redevient normale. Elle se redresse. Ses yeux la piquent, sa gorge est en feu. Elle passe une main sur son visage, sent le sel sécher sur sa peau. La clé est sur le contact. Elle tourne. Le moteur démarre. Elle ne sait pas où aller. Pas chez elle. Pas encore. Pas avec cette table dressée, ces bougies consumées, ce homard dans le frigo. Pas avec tout ce décor de fête qui n'a pas eu lieu. Elle roule. Sans but, sans direction. Elle tourne à droite, puis à gauche, puis tout droit. Les rues défilent, les immeubles, les magasins qui ouvrent à peine, les gens qui commencent leur journée. Le monde continue. Lui, il continue. Pas elle. Elle est en suspens, dans sa bulle de verre, à regarder la vie des autres à travers une vitre. Elle repense aux nuits. Aux nuits où elle s'endormait dans ses bras, la tête au creux de son épaule, à écouter son cœur battre. Aux nuits où il lui disait « je t'aime » dans le noir, comme une promesse. Aux nuits où elle se réveillait avant lui et le regardait dormir, émerveillée qu'il soit là, qu'il soit à elle. Elle repense aux promesses. À cette conversation sur un banc, un soir d'été, quand il avait dit : « Dans dix ans, on sera là, avec des enfants peut-être, et on se demandera comment on a fait pour être aussi heureux. » À cette autre fois, dans un restaurant, quand il avait parlé de mariage sans vraiment en parler, des mots en l'air, des « un jour, quand on sera prêts ». Elle repense à la bague. Il y a trois semaines, elle passait devant une bijouterie. Une bague était exposée, simple, élégante, avec un petit diamant solitaire. Elle était restée là, à la regarder, à imaginer. Et lui, derrière elle, avait dit : « Elle te plaît ? » Elle avait rougi, s'était éloignée. Mais il avait noté le modèle. Elle en était sûre. Elle avait cru. Trois ans à croire. Trois ans à construire un avenir sur du sable. Trois ans à être le visage de remplacement d'une femme qu'il n'avait jamais oubliée. Ses mains se crispent sur le volant. La voiture s'arrête à un feu. Elle regarde autour d'elle. Elle ne reconnaît rien. Où est-elle ? Depuis combien de temps roule-t-elle ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus rien. Le feu passe au vert. Une voiture derrière klaxonne. Elle démarre, tourne au hasard, se retrouve enfin dans une rue qu'elle connaît. La leur. Celle de l'appartement. Sans réfléchir, elle se gare. Coupe le moteur. Reste là, à regarder l'immeuble où elle vit depuis trois ans. Trois ans de vie commune, de rires, de disputes, de réconciliations. Trois ans dans ces murs. Il faut qu'elle monte. Il faut qu'elle prenne ses affaires, qu'elle parte, qu'elle disparaisse avant qu'il rentre. C'est ce que ferait une femme forte. Une femme qui se respecte. Elle sort de la voiture. Ses jambes flageolent, mais elle marche. L'ascenseur, le couloir, la porte. Ses clés. Elle les sort de son sac, les doigts engourdis. La clé entre dans la serrure. La porte s'ouvre. La table est encore dressée. Les deux couverts, l'un en face de l'autre. La nappe blanche. Les bougies rouges, consumées jusqu'à la base, la cire figée en petites flaques sur les bougeoirs. Le seau à champagne avec son eau tiède. Le gâteau sous son film plastique. Tout est là, témoin muet de la soirée qui n'a pas eu lieu. Ella s'arrête sur le seuil. Elle regarde la scène. Cette table qu'elle a préparée avec tant d'amour, tant d'espoir, tant d'attente. Les heures passées à choisir les bons verres, la bonne nappe, la bonne disposition. Le soin mis à plier les serviettes, à disposer les couverts, à aligner les bougies. Tout ça pour rien. Tout ça pour un mensonge. Elle ferme la porte derrière elle. Le bruit est sourd, définitif. Elle reste là, dos à la porte, à regarder la table. Puis ses jambes la lâchent. Elle glisse le long du battant, s'assoit par terre, les genoux remontés contre elle. Le parquet est froid. Elle s'en fiche. Devant elle, à quelques mètres, la table dressée. Les deux couverts. L'absence de Luisi dans le fauteuil en face. L'absence de tout ce qui aurait dû être. Elle regarde les bougies consumées. Comme elle. Consumée jusqu'à la base, la cire figée, la flamme éteinte. Plus rien à brûler. Plus rien à donner. Le temps passe. Elle ne le mesure pas. Les ombres bougent sur le mur, la lumière change à travers les rideaux. Dehors, la vie continue. Les gens vont et viennent, parlent, rient, vivent. Ici, dans cet appartement, il n'y a qu'elle, assise par terre, à regarder une table qui n'a servi à rien. Elle ne pleure plus. Les larmes sont taries, pour l'instant. Il ne reste que le vide. Un grand vide froid qui s'étend dans sa poitrine, qui remplit tout l'espace, qui l'engourdit. Combien de temps va-t-il falloir pour que ça passe ? se demande-t-elle. La question reste sans réponse. Une heure peut-être. Peut-être plus. Elle ne sait pas. Elle est ailleurs, dans un autre monde, un monde où plus rien n'a d'importance. Les minutes s'écoulent, indifférentes. Son dos lui fait mal, appuyé contre la porte. Ses jambes s'engourdissent. Mais elle ne bouge pas. Elle ne peut pas bouger. Bouger, ce serait accepter que la vie continue. Bouger, ce serait faire le premier pas vers l'après. Elle n'est pas prête pour l'après. Alors elle reste là, assise par terre dans l'appartement vide, à regarder les deux couverts. L'un pour elle. L'autre pour un homme qui n'est jamais venu. Qui ne viendra plus jamais. Dans sa tête, une phrase tourne en boucle, les mots de Luisi au Velvet : Elle dégage. Oui. Elle dégage. Mais pas comme il l'imagine. Pas en rampant, pas en suppliant, pas en pleurant à ses pieds. Quand elle dégagera, ce sera la tête haute, les poches pleines de ce qu'elle mérite, et lui, il restera là, avec sa Sherry et ses mensonges, à se demander ce qui lui est arrivé. Mais pour l'instant, elle est là, par terre, incapable de bouger. Pour l'instant, elle est gelée. Figée dans la douleur, dans le froid, dans l'attente absurde que quelque chose change, que quelqu'un vienne, que la vie reprenne son cours. Personne ne vient. Alors elle attend. Une heure. Deux peut-être. Elle ne sait plus. Devant elle, les bougies consumées la regardent, ironiques, lui renvoyant l'image de ce qu'elle est devenue : une flamme éteinte, de la cire figée, un reste de soirée qu'on jette à la poubelle. Demain, avait-elle dit à son reflet dans le four. Demain est arrivé. Et il n'a rien apporté de bon.
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