Le lendemain matin arriva trop vite.
J’avais l’impression de n’avoir fermé les yeux que quelques minutes. Mon corps était lourd, comme s’il refusait de se réveiller. Une douleur sourde tiraillait le bas de mon ventre, me rappelant à chaque instant que je n’étais plus seule.
Je posai doucement ma main dessus.
— Ça va aller… murmurai-je.
Je pris une inspiration profonde, puis me levai lentement. Chaque mouvement me demandait un effort. Mes jambes étaient faibles, mon dos encore endolori par la veille.
Je fis mes ablutions, puis priai longuement.
C’était mon seul refuge.
Le seul moment où je pouvais me sentir apaisée, loin des regards, loin des jugements, loin de cette nouvelle vie qui m’écrasait déjà.
Quand je sortis de ma chambre, la maison était en pleine activité.
Des bruits venaient de la cuisine. Des voix. Des pas.
La vie continuait.
Sans moi.
Je m’avançai timidement.
Dans la cuisine, deux employées s’activaient. L’une coupait des légumes, l’autre surveillait une marmite.
— Je peux aider ? demandai-je doucement.
L’une d’elles me lança un regard rapide.
— Va nettoyer la véranda.
Je hochai la tête.
— D’accord.
Pas de bonjour.
Pas de sourire.
Juste des ordres.
Je pris un seau, une serpillière… et je me dirigeai vers la véranda.
La lumière du matin baignait l’espace. C’était beau.
Mais je n’avais pas le temps de m’arrêter.
Je commençai à nettoyer.
Le sol était immense.
Chaque geste était lent, lourd. Mon corps me faisait mal. Mes bras tremblaient légèrement.
Mais je continuais.
Encore.
Toujours.
Parce que je n’avais pas le choix.
— Plus vite.
Je me figeai.
Je n’avais même pas besoin de me retourner.
Imane.
Je me retournai lentement.
Elle était là, debout, les bras croisés, son regard glacial posé sur moi.
— On ne te paie pas pour rêver.
Je baissai les yeux.
— Je fais de mon mieux…
Elle ricana.
— Si ça, c’est ton mieux… c’est vraiment pathétique.
Ses mots me frappèrent.
Mais je ne répondis pas.
Je repris.
Encore.
— Rahil ! appela-t-elle.
La jeune fille arriva quelques secondes plus tard.
Elle semblait plus hésitante que la veille.
— Oui ?
— Reste ici. Surveille-la.
Rahil me regarda.
Puis regarda Imane.
Et elle hocha la tête.
— D’accord.
Mon cœur se serra.
Même elle.
Je repris mon travail.
Sous leurs regards.
Sous leur silence.
—
Les heures passèrent.
Lentement.
Chaque tâche me semblait plus difficile que la précédente. Nettoyer. Porter. Ranger. Recommencer.
Imane trouvait toujours quelque chose à redire.
— Ce n’est pas propre.
— Tu fais exprès ?
— Recommence.
Je recommençais.
Encore.
Toujours.
Sans discuter.
Sans répondre.
À midi, mes forces commençaient à me lâcher.
Je n’avais presque rien mangé.
Je m’assis quelques secondes, discrètement.
Juste pour respirer.
— Tu es déjà fatiguée ?
Je levai les yeux.
Imane.
Encore.
Je me relevai immédiatement.
— Non…
— Alors bouge.
Je hochai la tête.
Mon corps criait.
Mais je continuais.
—
L’après-midi fut encore plus difficile.
La chaleur.
La fatigue.
La faim.
Tout se mélangeait.
Je posai une main sur mon ventre.
— Tiens bon… murmurai-je.
Je ne savais même plus si je me parlais à moi… ou à mon enfant.
—
En fin de journée, alors que je terminais de nettoyer la cuisine, une voix douce m’appela.
— Aïcha.
Je me retournai.
Myriam.
Son regard était différent.
Plus doux.
— Ce soir, tu vas servir le dîner.
Je hochai la tête.
— D’accord.
—
La table était prête.
Magnifique.
Les assiettes brillantes, les plats soigneusement disposés, les verres parfaitement alignés.
Tout respirait l’ordre et l’élégance.
Moi…
Je me tenais debout.
À côté.
Silencieuse.
Presque invisible.
Ils arrivèrent.
Rahil d’abord.
Elle s’installa calmement, sans me regarder.
Puis Imane.
Toujours aussi sûre d’elle.
Puis Myriam.
Et enfin…
Il entra.
Le fils aîné.
Je relevai légèrement les yeux.
Il devait avoir environ 30 ans.
Grand.
Une posture droite.
Une présence calme, mais imposante.
Son visage était sérieux. Son regard… profond, observateur.
Il salua brièvement sa mère, puis s’assit.
Son regard passa sur moi.
Une seconde.
Pas plus.
Puis il détourna les yeux.
Comme si je n’étais qu’un détail.
— Serre, dit Imane.
Je m’approchai.
Mes mains tremblaient légèrement.
Je pris le premier plat.
Je servis.
En silence.
— Plus vite, ajouta-t-elle.
Je hochai la tête.
Je continuai.
Les conversations commencèrent.
Ils parlaient entre eux.
De leurs études.
De leur quotidien.
De leurs projets.
Comme si j’étais inexistante.
Comme si je n’étais qu’une présence silencieuse.
— Elle est lente.
La voix d’Imane coupa l’ambiance.
Un silence.
Le fils aîné leva légèrement les yeux.
— Qui ? demanda-t-il calmement.
— Elle.
Son doigt me désigna.
Je baissai la tête.
— Elle ne sert à rien.
Mes doigts se crispèrent légèrement.
Mais je continuai.
— Laisse-lui le temps, dit Myriam.
— Toujours des excuses, répondit Imane.
Un silence.
Je sentais le regard du fils aîné.
Bref.
Discret.
Mais présent.
Puis il reprit son repas.
Comme si de rien n’était.
—
Je terminai de servir.
Puis je me retirai.
En silence.
Dans la cuisine, je m’appuyai légèrement contre le plan de travail.
Je respirai profondément.
Ne pas pleurer.
Pas ici.
—
Après le repas, je débarrassai seule.
Les assiettes semblaient lourdes.
Trop lourdes.
Mes bras tremblaient.
Mon dos me brûlait.
Mais je continuais.
Encore.
Toujours.
—
Quand tout fut terminé, je retournai dans ma chambre.
Je fermai la porte doucement.
Puis je m’y appuyai.
Mes jambes cédèrent légèrement.
Je me laissai glisser au sol.
Une larme coula.
Puis une autre.
— C’est dur… murmurai-je.
Je posai ma main sur mon ventre.
— Mais je vais tenir.
Ma voix tremblait.
Mais elle était sincère.
— Je vais tenir.
Je levai les yeux.
— Ô Allah… donne-moi la patience. Donne-moi la force. Ne me laisse pas sombrer. Protège-moi… et protège mon enfant.
Le silence m’enveloppa.
Je me relevai lentement.
Puis je m’allongeai sur le lit.
Mon corps était épuisé.
Mon cœur… fatigué.
Mais au fond de moi…
Une chose restait.
Je n’avais pas abandonné.
Et je n’abandonnerais pas.