chapitre 4

1052 Words
Le bus roulait depuis ce qui me semblait être une éternité. La nuit s’étirait encore autour de nous, mais elle n’était plus aussi sombre. À l’horizon, une lueur timide commençait à apparaître, comme une promesse silencieuse que l’obscurité ne durerait pas éternellement. Je n’avais pas vraiment dormi. Mes yeux s’étaient parfois fermés quelques instants, mais mon corps restait en alerte. Au moindre bruit, au moindre mouvement, je sursautais. La peur ne m’avait pas quittée. Je serrai légèrement mon petit sac contre moi. Dedans, il n’y avait presque rien. Mes papiers. Mon téléphone. Un peu d’argent. Toute ma vie… réduite à quelques objets. Je posai doucement ma main sur mon ventre. — Ça va aller… murmuré-je. Ma voix était faible, mais elle portait une promesse que je voulais tenir, coûte que coûte. Le bus ralentit légèrement, puis reprit sa vitesse. Je levai les yeux vers la vitre. Le ciel changeait. Le noir profond de la nuit laissait place à un bleu gris, fragile, presque hésitant. Les étoiles disparaissaient une à une, comme si elles cédaient leur place au jour. Je n’avais jamais autant regardé un lever du soleil. Jamais avec cette intensité. Jamais avec cette peur… et cet espoir mélangés. Derrière moi, l’homme du bus était toujours là. Silencieux. Présent. Il n’avait pas cherché à relancer la conversation. Et étrangement, cela me convenait. Sa discrétion était rassurante. Il n’envahissait pas mon espace. Il ne posait pas de questions. Il était là… sans être là. Comme une présence neutre dans cette nuit incertaine. Je fermai les yeux un instant. Des images revinrent immédiatement. La maison. Les murs. Les cris étouffés. Le regard d’Ahmed. Sa main serrée autour de mon cou. Je rouvris les yeux brusquement. — Non… murmuré-je. Je refusais de replonger dans ces souvenirs. Je devais avancer. Je posai une main plus ferme sur mon ventre. — On avance… d’accord ? On ne revient pas en arrière. Le bus ralentit à nouveau. Cette fois-ci, il ne reprit pas sa vitesse. Mon cœur accéléra. Je me redressai légèrement. Des lumières apparaissaient au loin. Plus nombreuses. Plus proches. Des bâtiments. Une ville. Une nouvelle ville. — Terminus dans quelques minutes, annonça une voix à l’avant du bus. Mon cœur se serra. Déjà ? Une panique sourde monta en moi. Je n’étais pas prête. Pas prête à descendre. Pas prête à faire face à ce qui m’attendait. Parce que… qu’est-ce qui m’attendait ? Rien. Je n’avais rien prévu. Aucune adresse. Aucun proche. Aucun refuge. Juste moi. Et cet enfant. Je regardai mes mains. Elles tremblaient légèrement. — Et si j’ai fait une erreur… ? murmuré-je. La pensée me traversa brutalement. Et si partir n’était pas la solution ? Et si j’avais simplement échangé une prison… contre l’inconnu ? Je fermai les yeux. Une larme coula lentement sur ma joue. — Non… non… Je secouai doucement la tête. Je savais. Au fond de moi, je savais. Rester aurait été pire. Rester aurait été me perdre. Je levai les yeux vers le ciel qui s’éclaircissait. — Ya Allah… guide-moi… Ma voix était à peine audible. — Je n’ai que Toi… Le bus entra lentement dans la gare. Les roues grinçaient légèrement. Le moteur vibrait plus doucement. Puis il s’arrêta. Un silence étrange s’installa. Puis, peu à peu, les passagers commencèrent à se lever. Des sacs furent attrapés. Des voix murmurées. Des pas dans l’allée. La vie reprenait. Et moi… Je restais assise. Immobile. Comme si mon corps refusait de bouger. Comme si descendre signifiait accepter définitivement que je n’avais plus de retour possible. — Il faut y aller. Je sursautai légèrement. Sa voix. Calme. Posée. Je tournai légèrement la tête. L’homme du bus était debout derrière moi. Pas trop proche. Toujours respectueux. Je hochai la tête. — Oui… Je me levai lentement. Mes jambes étaient faibles. Je descendis les marches du bus une par une. L’air du matin me frappa immédiatement. Frais. Différent. Plus léger. Je pris une grande inspiration. Et pendant une seconde… Juste une seconde… Je sentis quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. Je pouvais respirer. Vraiment. Je regardai autour de moi. La gare était plus petite que la précédente. Plus calme. Plus simple. Quelques vendeurs installaient leurs marchandises. Une femme disposait du pain encore chaud sur une table. Un homme balayait le sol avec lenteur. Un enfant courait après un ballon, riant doucement. La vie commençait. Une nouvelle journée. Un nouveau départ. Mais pour moi… C’était plus qu’une journée. C’était une vie entière qui recommençait. Je serrai mon sac contre moi. Une légère panique monta dans ma poitrine. — Et maintenant… ? Ma voix trembla. Je n’attendais pas de réponse. Mais pourtant… — Vous avez quelqu’un ici ? Je me retournai. L’homme du bus était toujours là. À une distance correcte. Son regard était calme. Sans jugement. Sans curiosité déplacée. Je secouai lentement la tête. — Non… Le mot me sembla lourd. Très lourd. Un silence s’installa. Puis il dit doucement : — Il y a une petite mosquée pas loin d’ici. Mon cœur se serra légèrement. Une mosquée. Un endroit sûr. Un endroit où je pourrais me poser. Respirer. Prier. Réfléchir. — Les gens y sont bienveillants, ajouta-t-il. Vous pourrez vous reposer un peu… le temps de réfléchir. Je baissai les yeux. Une émotion me serra la gorge. Ce n’était pas de la pitié dans sa voix. Ni de la curiosité. Juste… une aide simple. Sincère. Je relevai légèrement la tête. — Merci… Ma voix était douce. Presque fragile. Il inclina légèrement la tête. Comme pour dire “ce n’est rien”. Je pris une inspiration. — Vous… vous allez où ? Il esquissa un léger sourire. — Moi ? Je continue mon chemin. Bien sûr. Les gens comme lui ne restent jamais. Ils apparaissent. Aident. Puis disparaissent. Je serrai mon sac. — Merci… pour tout. Il hocha légèrement la tête. Puis il se détourna. Et il partit. Sans se retourner. Je le regardai s’éloigner quelques secondes. Puis je tournai lentement le regard. Seule. Encore. Mais différente. Je posai ma main sur mon ventre. — On va y arriver… Le soleil se levait doucement. Ses premières lueurs caressaient les bâtiments. La ville s’éveillait. Et moi… Je fis un pas. Puis un autre. Et encore un autre. Vers l’inconnu. Mais cette fois… Je n’avais plus seulement peur. J’avais aussi… de l’espoir.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD