Point de vue : Ahmed
Le verre se brisa violemment contre le mur.
Le bruit résonna dans toute la pièce.
— Inutiles !
Ma voix claqua comme un coup de fouet.
Les deux hommes devant moi baissèrent la tête, incapables de soutenir mon regard. Le silence qui suivit était lourd, chargé d’une tension presque insupportable.
— Comment ça… vous l’avez perdue ? répétai-je, plus lentement, mais avec une froideur bien plus dangereuse.
L’un d’eux avala difficilement sa salive.
— Monsieur… elle… elle a disparu à la gare. On a vérifié les bus, les taxis… on n’a aucune trace.
Je serrai les poings.
— Aucune trace ?
Ma respiration devenait irrégulière.
Impossible.
Aïcha ne pouvait pas disparaître comme ça.
Elle n’était pas comme ça.
— Vous êtes en train de me dire… qu’une femme seule… enceinte… vous a échappé ?
Le silence.
Le regard baissé.
La honte sur leurs visages.
Ma mâchoire se contracta.
Je passai une main sur mon visage, tentant de contenir la colère qui montait en moi comme une tempête.
— Elle va revenir.
Ma voix était plus calme maintenant.
Trop calme.
Les deux hommes relevèrent légèrement la tête, surpris.
— Elle va revenir, répétai-je.
Je me tournai vers la fenêtre.
Le jour commençait à se lever.
— Une femme comme elle… murmurai-je… ne survit pas seule.
Un léger sourire étira mes lèvres.
Un sourire sans joie.
— Elle n’a nulle part où aller. Elle est dépendante. Elle a besoin de ses parents, de moi… de quelqu’un.
Je me retournai lentement vers eux.
— Elle va se fatiguer. Elle va avoir peur. Et elle reviendra.
Je m’approchai d’eux.
— Et quand elle reviendra…
Ma voix devint plus basse.
Plus sombre.
— Cette fois, elle ne repartira plus.
Un silence glacial s’installa.
Puis je me redressai.
— Continuez de chercher, dis-je sèchement. Mais concentrez-vous sur ses parents. Elle finira là-bas.
— Bien, monsieur.
Ils sortirent rapidement.
La porte se referma.
Le silence envahit la pièce.
Je restai immobile quelques secondes.
Puis mon regard se posa sur la table.
Son foulard.
Oublié.
Je le pris lentement entre mes mains.
Un frisson étrange me traversa.
— Tu crois pouvoir m’échapper… ?
Ma voix n’était plus qu’un murmure.
Mais dans ce murmure… il y avait quelque chose de brisé.
Et quelque chose de dangereux.
Point de vue : Aïcha
La mosquée était calme.
Paisible.
Le contraste avec la nuit que je venais de vivre était presque irréel.
Je m’étais assise dans un coin, mon petit sac posé contre moi. L’air était frais, chargé d’une sérénité que je n’avais pas ressentie depuis longtemps.
Je fermai les yeux.
— Alhamdoulillah…
Les mots sortirent naturellement.
Comme un soulagement.
Comme une libération.
Je posai ma main sur mon ventre.
— On est en sécurité… pour l’instant.
Le sol froid sous mes pieds, le silence, les murmures lointains… tout me calmait.
Je ne savais pas combien de temps j’étais restée là.
Peut-être une heure.
Peut-être plus.
Puis une voix douce me fit sursauter légèrement.
— Ma fille… ça va ?
J’ouvris les yeux.
Une femme âgée se tenait devant moi.
Son visage était marqué par le temps, mais ses yeux étaient d’une douceur rare.
Elle s’assit lentement à côté de moi.
— Tu n’as pas l’air d’être d’ici…
Je baissai les yeux.
Je ne savais pas quoi répondre.
Mais quelque chose en elle… me rassurait.
Peut-être son regard.
Peut-être sa voix.
Peut-être cette douceur que je n’avais pas ressentie depuis longtemps.
— Je… je viens d’arriver, murmurai-je.
Elle hocha doucement la tête.
— Et tu es seule ?
Un silence.
Puis je hochai légèrement la tête.
Elle ne posa pas plus de questions.
Pas tout de suite.
Elle attendit.
Comme si elle me laissait le choix.
Et lentement…
Les mots sortirent.
Je ne racontai pas tout.
Mais assez.
Ma voix tremblait parfois.
Mes mains aussi.
Je parlais sans la regarder.
Mais elle… elle m’écoutait.
Vraiment.
Sans m’interrompre.
Sans me juger.
Quand je terminai, un silence s’installa.
Un silence doux.
Puis elle posa doucement sa main sur la mienne.
— Tu es forte, ma fille.
Mes yeux se remplirent de larmes.
Je secouai légèrement la tête.
— Non… murmurai-je. J’ai juste… fui.
Elle sourit doucement.
— Parfois, fuir, c’est survivre.
Ses mots me touchèrent profondément.
Je restai silencieuse.
Puis elle reprit :
— Tu ne peux pas rester seule comme ça.
Mon cœur se serra.
— Je vais me débrouiller…
Elle me regarda avec douceur.
— Viens chez moi. Tu pourras rester le temps qu’il faut.
Je relevai brusquement la tête.
— Non… je ne peux pas.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Je baissai les yeux.
— Je ne veux pas être un poids…
Elle soupira doucement.
— Tu n’es pas un poids.
— Si… murmurai-je.
Un silence.
Puis elle réfléchit un instant.
— Alors… d’accord.
Je relevai légèrement la tête.
— Tu viens chez moi, mais pas comme invitée.
Je la regardai, surprise.
— Tu m’aideras à la maison. Ménage, cuisine… comme tu peux.
Mon cœur se serra.
Ce n’était pas de la pitié.
C’était une solution.
Une dignité.
Je pris une inspiration.
— D’accord…
Ma voix était presque un souffle.
Elle sourit.
Un sourire chaleureux.
— Très bien. Viens.
Je me levai lentement.
Mon sac toujours contre moi.
Mon ventre légèrement protégé par ma main.
Je jetai un dernier regard à la mosquée.
Puis je la suivis.
Pas à pas.
Vers une nouvelle vie.