À hauteur de silence

783 Words
Lucie Le lundi matin a toujours une odeur particulière. Un mélange de café chaud, de dossiers imprimés à la hâte et de concentration encore fragile. Je marche dans le hall du Groupe Asterion, un gobelet en carton à la main. Son café. Je n’y pense même plus vraiment. C’est devenu un réflexe. Comme si mon corps avait compris avant moi que ce petit geste faisait désormais partie de mes responsabilités, même si personne ne me l’a jamais demandé. Lorsque j’arrive devant son bureau, la porte est ouverte. Comme toujours. J’entre sans frapper. Thomas est déjà là, assis derrière son bureau, le dos droit, plongé dans ses dossiers. Sur le coin de la table, une tasse oubliée. Le café est froid. Intouché. Je fais quelques pas à l’intérieur. — Bonjour, Lucie. Il n’a pas levé les yeux. Mais il sait. Il sait toujours. Je m’approche et pose la tasse encore fumante près de sa main. — Bonjour. Il relève enfin la tête. Son regard croise le mien, et il sourit. Un vrai sourire. Large. Lumineux. — Merci. Et là… tout me revient. Vendredi soir. Ma panique. Mon métro. Mon ventre qui a trahi ma faim. Les ramens. Son rire. Je sens mes joues chauffer instantanément. Je baisse légèrement les yeux, gênée, honteuse presque, comme si j’avais commis une faute professionnelle. Thomas Je remarque immédiatement ses joues rouges. Je comprends sans difficulté. Vendredi ne lui est pas sorti de la tête. Et, pour être honnête… à moi non plus. Je pourrais lui dire que ce n’est rien. Que ça arrive. Mais je sens que cela ne ferait qu’accentuer sa gêne. Alors je fais ce que je sais faire le mieux. Je travaille. — Allez, Lucie, dis-je d’un ton neutre, nous avons du pain sur la planche. Je vois ses épaules se détendre légèrement. Elle hoche la tête. — Bien sûr. Lucie Je suis soulagée. Nous nous replongeons dans le dossier Aster. Les chiffres, les tableaux, les projections. Tout reprend sa place. Moi aussi. Je prends des notes, je classe, je reformule. Thomas avance vite, mais il m’écoute. Il me demande mon avis. Et quand il le fait, ce n’est jamais par simple politesse. — Qu’en pensez-vous ? — Cette option est plus stable, mais moins ambitieuse. Il réfléchit. — Vous avez raison. Ces mots me donnent une satisfaction étrange. Profonde. Silencieuse. À un moment, mon stylo glisse entre mes doigts et tombe au sol. — Mince… Je me penche pour le récupérer. Quand je me redresse, je le vois. Sa main. Posée sur le coin du bureau. Juste là. Comme un bouclier. Mon cœur fait un bond. Je comprends aussitôt. Il a voulu me protéger. M’éviter de me cogner. Je me fige une seconde, puis me redresse complètement. — Ça va ? demande-t-il. — Oui… oui, très bien. Mais ma voix me trahit. Elle est un peu trop haute. Un peu trop rapide. Thomas Je retire ma main aussitôt. Je n’avais même pas réalisé mon geste avant de voir son regard s’y accrocher. Je me redresse légèrement sur ma chaise. Pourquoi ai-je fait ça ? Ce n’était pas réfléchi. Juste… instinctif. Je la regarde. Elle est droite, concentrée, professionnelle. Mais je vois bien qu’elle est troublée. Je prends une inspiration. — Lucie. Elle relève les yeux. — J’ai besoin de vous. Elle semble surprise. Attentive. — Vous êtes indispensable à ce projet. Je le pense sincèrement. Ce n’est pas une phrase lancée à la légère. Sans elle, je n’irais pas aussi vite. Aussi droit. Lucie Ses mots me frappent de plein fouet. Indispensable. Je sens mes joues chauffer à nouveau, mais cette fois, une immense fierté m’envahit. — Merci, dis-je doucement. Cela compte beaucoup pour moi. Et c’est vrai. Plus qu’il ne peut l’imaginer. Il hoche la tête, puis se replonge dans ses dossiers, comme si cette déclaration était simplement factuelle. Pour moi, elle résonne longtemps. Thomas Le reste de la journée s’écoule dans un calme presque parfait. Nous travaillons côte à côte, chacun dans son rôle, chacun à sa place. Mais quelque chose a changé. Je le sens. Dans l’air. Dans les silences. Je remarque des détails que je n’avais jamais vraiment notés auparavant. Sa façon de froncer légèrement les sourcils quand elle se concentre. Sa rigueur. Sa discrétion. Je me surprends à penser que le bureau paraît vide quand elle se lève pour aller chercher un dossier. Je n’aime pas cette pensée. Lucie Quand je quitte le bureau ce soir-là, je me retourne une dernière fois. Thomas est encore penché sur ses documents. Rien n’a changé. Et pourtant… Je sais désormais que ma place ici n’est pas un hasard. Je sais que je compte. Et c’est à la fois rassurant… et dangereusement troublant.
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