Le silence de mon appartement, ce samedi matin-là, avait quelque chose de presque irréel.
Pour la première fois depuis des jours, aucun réveil ne m’avait arrachée au sommeil. J’étais restée allongée, les yeux ouverts, à écouter les bruits lointains de la ville qui s’éveillait doucement.
J’étais fatiguée. Vraiment fatiguée.
Mais d’une fatigue différente. Celle qui vient quand on a donné beaucoup, quand on a tenu bon toute une semaine sans jamais faiblir.
Je m’étirai lentement, savourant cette sensation rare : ne pas avoir à courir.
Mon téléphone vibra sur la table de nuit.
Mira.
— Alors, madame la secrétaire de PDG, tu survis ? lança-t-elle dès que je décrochai.
Je souris immédiatement.
— À peine, répondis-je en riant. Je crois que je n’ai jamais autant travaillé de ma vie.
— Raison de plus pour venir boire un verre avec moi ce soir. Tu l’as mérité.
Je regardai autour de moi. Mon appartement un peu en désordre, mes dossiers soigneusement rangés dans un coin, mon sac posé près de la porte, prêt pour lundi.
Elle avait raison.
— D’accord, soufflai-je. J’en ai besoin.
— Parfait. On se retrouve vers vingt heures. Et tu me racontes tout.
Tout.
Je raccrochai avec une légère excitation. Raconter. Partager. Mettre des mots sur cette semaine intense, sur ce nouveau monde dans lequel j’avais plongé.
Sur lui.
Pendant ce temps-là, à plusieurs kilomètres de là, Thomas n’avait pas quitté son bureau depuis le matin.
Les dossiers étaient étalés partout. Le projet Aster occupait chaque recoin de son appartement, comme s’il avait envahi son espace personnel sans demander la permission. Il relisait, annotait, comparait.
Efficace. Méthodique.
Mais quelque chose manquait.
Il se surprit à lever les yeux, par réflexe.
Lucie n’était pas là.
Évidemment qu’elle n’était pas là.
C’était le week-end.
Il soupira doucement, passant une main sur son visage fatigué.
Il avait fait le bon choix. Aucun doute là-dessus.
Lucie était carrée, rigoureuse, attentive. Elle comprenait vite, anticipait, ne laissait rien au hasard. Une professionnelle rare.
Indispensable.
Il fronça légèrement les sourcils à cette pensée.
Indispensable… au point qu’il avait presque envie de l’appeler pour continuer à avancer. Il attrapa son téléphone, puis se ravisa aussitôt.
Non.
Elle avait le droit de se reposer.
Après cette semaine, après cette soirée terminée trop tard, après cette panique qu’il n’avait pas oubliée.
Il se revit, la main posée sur son épaule, son regard affolé, ses joues rouges.
Il esquissa un sourire malgré lui.
Trop mignonne, pensa-t-il sans vraiment s’en rendre compte.
La sonnette retentit, le sortant brutalement de ses pensées.
Il se leva, alla ouvrir.
— Salut, toi.
Lina entra sans attendre, comme toujours.
Elle se pencha immédiatement vers lui pour l’embrasser sur la bouche. Il détourna le visage, par réflexe.
— Tu verras, un jour c’est toi qui voudras ce b****r, lança-t-elle en riant.
— On verra bien, répondit-il calmement.
Elle balaya l’appartement du regard.
— Tu travailles encore ? Sérieusement, Thomas… c’est le week-end.
— C’est un nouveau contrat important.
— Il n’y a pas que le travail dans la vie, tu sais. C’est bien de gagner de l’argent, mais encore faut-il savoir le dépenser.
Lina était comme ça. Libre. Insouciante. Héritière d’une immense fortune, elle n’avait jamais eu besoin de travailler. Elle profitait. Voyageait. Sortait. Vivait.
Ils se connaissaient depuis l’enfance.
Et même si elle avait toujours eu des sentiments pour lui, elle savait, au fond, qu’il la voyait comme une sœur.
— Allez, déclara-t-elle en refermant brutalement les dossiers. Tu te prépares. On sort ce soir.
Il la regarda faire, sans protester.
— Un club tranquille, ajouta-t-elle. On rejoint des amis.
Il savait que l’accompagner était la solution la plus simple.
— Très bien.
De mon côté, je me préparais lentement.
Je voulais être jolie, sans en faire trop. Juste… moi.
En me regardant dans le miroir, je repensai à cette semaine. À ce travail. À cette place que je commençais à trouver. Et, malgré moi, à Thomas.
Je secouai la tête.
Ce n’est que ton patron.
Je sortis rejoindre Mira, le cœur un peu plus léger.
Je ne savais pas encore que, ce soir-là, chacun de notre côté, nous allions apprendre une chose essentielle :
Même entourés, même occupés,
certaines absences se font plus sentir que d’autres.