Les jours suivants s’installèrent dans une routine exigeante, presque immuable.
Le projet Aster devint le centre de tout. Chaque matin, chaque mail, chaque réunion semblait y mener, comme si l’entreprise entière gravitait autour de ce dossier précis.
Et moi, je gravitais autour de Thomas.
Discrètement. Toujours.
Je remarquai rapidement quelque chose. Un détail insignifiant, en apparence.
Chaque matin, son café refroidissait sur son bureau. Intact. À peine entamé. Parfois même totalement oublié.
— Je n’ai pas eu le temps, lâcha-t-il un matin sans s’adresser réellement à moi, en repoussant la tasse devenue tiède.
Il disait souvent ça.
Je n’ai pas eu le temps.
Alors, sans en faire une affaire, sans en parler, je pris l’habitude de passer par le café en bas de l’immeuble avant de monter. Toujours le même. Serré. Sans sucre. Exactement comme il l’aimait.
La première fois que je déposai la tasse fumante sur son bureau, il leva les yeux, surpris.
— Vous n’étiez pas obligée.
— Je sais, répondis-je simplement.
Il hocha la tête. But une gorgée. Puis une seconde.
Et pour la première fois depuis que je le connaissais, il termina son café.
À partir de ce jour-là, cela devint un rituel silencieux.
Je ne disais rien. Il ne demandait rien.
Mais chaque matin, la tasse était vide.
Nous travaillions de plus en plus tard.
Le projet avançait. Lentement. Solidement.
Je devenais son point d’ancrage. Celle qui savait. Celle qui retrouvait. Celle qui anticipait.
— Vous avez vu le tableau comparatif ?
— Page vingt-trois.
— Et les projections ?
— Annexes B et C.
Il ne vérifiait même plus.
Ce soir-là, pourtant, le temps nous échappa complètement.
La lumière extérieure avait changé sans que je m’en rende compte. Le ciel, derrière les grandes baies vitrées, était devenu d’un bleu sombre, presque noir. La chaleur, elle, s’était installée insidieusement, lourde, étouffante.
Je passai la main sur ma nuque, légèrement moite, et consultai mon téléphone par réflexe.
22h30.
Mon cœur s’arrêta.
— Oh non… il est déjà vingt-deux heures trente !
Ma voix avait claqué trop fort dans le silence du bureau.
Je me levai d’un bond, paniquée.
— Je vais rater mon métro… mon dernier métro est à vingt-trois heures !
Je ramassai les documents dans un désordre inhabituel, mes gestes brusques, précipités. Tout mon calme s’était volatilisé.
— Lucie, attendez, dit Thomas en se levant à son tour.
Je ne l’écoutais déjà plus.
— Je suis désolée, je… j’aurais dû regarder l’heure… je n’ai pas vu le temps passer…
Je tentais de tout ranger en même temps, les feuilles glissaient, mes mains tremblaient.
Puis je sentis quelque chose.
Une main.
Ferme. Posée sur mon épaule.
Je me figeai instantanément.
Comme si le monde venait de s’arrêter.
— Lucie, calme-toi.
Sa voix était basse. Posée. Apaisante.
Je pris une grande inspiration, presque malgré moi.
— Excusez-moi… murmurai-je. J’habite assez loin. Mon dernier métro est à vingt-trois heures et… je ne suis pas sûre d’arriver à la gare à temps.
Il retira doucement sa main.
— Où habitez-vous ?
— À Montreval.
Il fronça légèrement les sourcils.
— Vous n’y arriverez pas à cette heure-là. Je vais vous déposer.
Je secouai immédiatement la tête.
— Oh non, ce n’est pas nécessaire, vraiment… je ne veux pas vous déranger.
— Lucie.
Il soutint mon regard.
— Soit je vous dépose, soit vous dormez ici.
Je restai silencieuse quelques secondes.
Il avait raison.
— D’accord… soufflai-je finalement. Merci. Et… désolée pour le dérangement.
— Ce n’en est pas un.
Nous quittâmes le bureau peu après.
Sa voiture m’impressionna immédiatement. Élégante. Discrète. Luxueuse sans être ostentatoire. L’intérieur sentait le cuir et quelque chose de boisé, apaisant.
Je m’installai avec précaution, presque honteuse.
J’avais l’impression de ne pas avoir le droit d’être là.
— L’adresse ? demanda-t-il.
Je la lui donnai à voix basse.
Le trajet se fit dans un silence confortable… jusqu’à ce que mon ventre trahisse tout.
Un gargouillement sonore. Puis un autre.
Je sentis mes joues s’embraser.
— Vous avez faim ? demanda-t-il.
— Non, répondis-je trop vite.
Mon ventre protesta encore plus fort.
Il sourit.
Un vrai sourire.
Franc. Chaleureux.
Je le regardai un peu trop longtemps. Ses lèvres bien dessinées, ses dents impeccables, cette expression douce qui contrastait tant avec sa rigueur habituelle.
Reprends-toi, Lucie.
Je détournai le regard, mortifiée.
— Vous aimez les nouilles ? demanda-t-il.
— Oui.
Quelques minutes plus tard, il se gara devant un restaurant de ramen.
— Venez.
À l’intérieur, une ambiance chaleureuse nous enveloppa immédiatement.
— Choisissez ce que vous voulez.
— Je peux payer, protestai-je.
— Non. C’est pour me faire pardonner.
Je rougis encore plus.
Une femme d’une cinquantaine d’années surgit soudain.
— Catherine.
Elle le prit dans ses bras.
— Qu’est-ce que tu veux, mon petit chou ?
Il devint écarlate.
— Catherine… pas devant mon employée.
— Oh mais tu rougis, mon petit chou à la crème !
Je ne pus m’empêcher de rire.
Il me lança un regard. Je me tus aussitôt, gênée.
— Tu peux nous préparer l’un de tes meilleurs plats pour deux ? dit-il.
— Bien sûr, mon petit chou.
La soirée se termina simplement.
Sans débordement.
Sans promesse.
Mais en rentrant chez moi, je compris une chose.
Je n’étais plus seulement indispensable à son travail.
Je devenais indispensable à son quotidien.
Et c’était bien plus dangereux que je ne l’aurais cru.