La troisième journée débuta sans cette boule au ventre qui m’avait accompagnée les deux précédentes.
Elle était toujours là, tapie quelque part, mais moins oppressante. Comme une présence familière, presque rassurante.
Je me levai avant que le réveil ne sonne, par habitude plus que par nécessité. Mon corps commençait déjà à s’adapter à ce nouveau rythme. Les gestes étaient mécaniques, précis. Une douche rapide, une tenue choisie sans hésitation — une jupe droite, un chemisier clair, des chaussures plus raisonnables que mes talons de la veille. J’avais appris.
Devant le miroir, je pris une seconde pour m’observer.
Je ne voyais plus tout à fait la même jeune femme que quelques jours auparavant. Il y avait toujours cette retenue dans mon regard, cette prudence, mais quelque chose s’était ajouté : une forme de détermination calme. Je savais pourquoi je me levais. Je savais où j’allais.
Lorsque j’arrivai au bureau, le hall était déjà animé. Les employés se croisaient, café à la main, dossiers sous le bras. Je me fondais parmi eux, moins étrangère qu’au premier jour.
Thomas était, comme toujours, déjà là.
Je le sus avant même de le voir. Son bureau était éclairé, la porte entrouverte. À travers la vitre, je distinguais sa silhouette penchée sur son écran, concentrée, immobile. Il travaillait avec cette intensité silencieuse qui semblait lui être naturelle.
Je m’installai à mon poste, rangeai mes affaires, allumai mon ordinateur. Mon agenda clignota aussitôt.
Réunion stratégique – 10h00 – Salle Horizon.
Mon cœur accéléra légèrement.
Je parcourus les notes associées. Conseil restreint. Projet confidentiel. Partenariat en discussion depuis plusieurs mois.
C’était important. Très important.
Je pris une inspiration discrète et me levai pour frapper à la porte de son bureau.
— Entrez, dit-il sans lever les yeux.
— Bonjour, Monsieur, commençai-je calmement. La réunion de dix heures est confirmée. Tous les participants ont répondu présents.
Il hocha la tête, toujours concentré.
— Parfait. Les dossiers sont prêts ?
— Oui. J’ai préparé un exemplaire par personne, ainsi qu’une version annotée pour vous.
Il releva enfin les yeux vers moi. Un bref regard, évaluateur.
— Très bien. Merci, Lucie.
Rien de plus.
Mais ce simple remerciement suffit à me donner l’impression d’être exactement là où je devais être.
La matinée s’accéléra brusquement.
Je passai en revue chaque détail : salle réservée, vidéoprojecteur fonctionnel, bouteilles d’eau alignées, dossiers disposés avec soin. Je vérifiai trois fois l’ordre du jour. Puis une quatrième, par précaution.
À quelques minutes de la réunion, alors que je consultais une dernière fois la liste des documents, je sentis une pointe d’angoisse me traverser.
Un dossier manquait.
Mon estomac se noua instantanément. Je feuilletai à nouveau la pile. Rien. Je vérifiai sur mon bureau. Toujours rien.
C’était le document clé. Celui qui contenait les projections financières.
Je fermai brièvement les yeux, m’obligeant à respirer.
Pas de panique.
Cherche. Réfléchis.
Je me rappelai l’avoir imprimé tôt le matin. Puis être passée dans le bureau de Thomas pour lui faire signer un courrier. Avais-je posé le dossier là-bas ?
Je m’y rendis presque en courant, tentant de rester digne malgré l’urgence.
La porte était ouverte. Thomas parlait au téléphone, dos à moi. Je repérai aussitôt le dossier, posé sur un coin de son bureau, à moitié dissimulé sous une chemise cartonnée.
Je m’en approchai silencieusement, le récupérai sans un bruit. Il se retourna légèrement.
— Tout va bien ? demanda-t-il, couvrant le micro.
— Oui, Monsieur. Tout est prêt.
Il hocha la tête et se replongea dans sa conversation.
Je sortis, le cœur encore battant, mais soulagée.
La réunion débuta à l’heure exacte.
Les membres du conseil s’installèrent, sérieux, concentrés. Thomas prit place en bout de table, calme, assuré. Je restai en retrait, légèrement en arrière, carnet en main, attentive à chaque échange.
Les discussions étaient denses, parfois tendues. Les chiffres s’enchaînaient, les décisions se dessinaient. Thomas menait la réunion avec une aisance impressionnante, tranchant quand il le fallait, écoutant quand c’était nécessaire.
À un moment, il s’interrompit, fronça légèrement les sourcils.
— Le document page quatorze… Vous l’avez ?
Un silence s’installa.
Avant même de réfléchir, je fis un pas en avant et déposai le dossier ouvert devant lui, exactement à la bonne page.
— Ici, Monsieur.
Il leva les yeux vers moi, surpris une fraction de seconde. Puis il acquiesça.
— Merci.
Simple. Efficace.
Mais je sentis quelque chose changer.
Comme si, pour la première fois, il avait pris pleinement conscience de ma présence.
La réunion se termina après plus de deux heures. Les participants quittèrent la salle les uns après les autres, échangeant quelques mots polis. Je restai pour ranger, replacer les chaises, récupérer les dossiers.
Thomas s’approcha.
— Vous avez très bien géré, ce matin.
Je relevai la tête, légèrement prise au dépourvu.
— Merci, Monsieur.
— Vous avez réagi vite. C’est appréciable.
Il n’y avait ni sourire, ni emphase. Juste un constat.
Mais je sentis une chaleur étrange m’envahir. Une fierté discrète, presque intime.
La journée continua sur ce même rythme.
Thomas oublia ses lunettes deux fois. La première, je les déposai simplement sur son bureau. La seconde, je les lui tendis directement.
— Merci, Lucie, dit-il en les prenant.
— Je vous en prie.
À un autre moment, ce fut son badge qu’il cherchait. Je l’avais repéré plus tôt, posé sur l’imprimante.
Ces détails semblaient anodins. Et pourtant, ils créaient un lien imperceptible.
Une routine silencieuse. Une confiance qui s’installait sans mots.
En fin d’après-midi, il m’appela dans son bureau.
— Asseyez-vous.
Je m’exécutai, droite, attentive.
— J’aurai besoin que vous travailliez sur le suivi du projet Aster. À partir de maintenant, vous serez en charge de centraliser les informations.
Je sentis mon souffle se suspendre.
— Bien sûr, Monsieur. Je m’en occuperai.
— Je compte sur vous.
Il n’ajouta rien. Mais dans sa voix, il y avait cette certitude tranquille qui me donnait envie de ne jamais le décevoir.
En quittant le bureau ce soir-là, je réalisai quelque chose.
Je n’étais plus seulement la nouvelle.
Je n’étais plus une inconnue de passage.
Je commençais à trouver ma place.
Et sans le savoir encore, je m’installais doucement dans un espace qui allait bientôt devenir bien plus dangereux que je ne l’imaginais.