Je me suis levée tôt, comme pour une première journée d’école.
Le genre de matin où le réveil n’a même pas besoin de sonner pour que mes yeux s’ouvrent. J’étais déjà éveillée, le cœur battant trop vite, l’estomac noué par un mélange d’excitation et d’appréhension. Ce n’était pourtant pas une rentrée scolaire… mais j’avais cette même sensation d’inconnu, ce vertige propre aux débuts.
Je suis restée assise quelques minutes au bord de mon lit, à fixer le sol, comme si cela pouvait m’aider à me préparer mentalement à ce qui m’attendait. Aujourd’hui, je n’étais plus étudiante. Aujourd’hui, je devenais la secrétaire d’un PDG. Et rien que cette idée me semblait encore irréelle.
J’avais choisi ma tenue avec un soin presque excessif. Une robe noire, simple, classique, achetée spécialement pour l’occasion. Pas trop courte, pas trop stricte, juste assez élégante pour me fondre dans ce monde que je ne connaissais que de loin. J’avais hésité longtemps avant d’enfiler mes talons, ceux que je ne portais que pour les grandes occasions. J’avais fini par céder, malgré la petite voix dans ma tête qui me rappelait que je risquais de le regretter avant la fin de la journée.
Dans la salle de bain, je me suis coiffée avec application, rassemblant mes cheveux en un chignon sobre, discipliné. Rien ne devait dépasser. Un peu de maquillage, juste assez pour dissimuler mes cernes et me donner l’air reposé. Je voulais paraître professionnelle. Crédible. À ma place.
Devant le miroir, je me suis observée longuement.
— Tu peux le faire, Lucie, ai-je murmuré.
Je n’en étais pas totalement convaincue, mais je n’avais pas le choix.
Je suis partie plus tôt que nécessaire. Arriver en avance me rassurait toujours. La ville était encore calme, presque silencieuse. Le quartier d’affaires, d’ordinaire si animé, semblait figé dans une sorte de lenteur matinale. Mes pas résonnaient sur le trottoir, et plus je m’approchais des locaux, plus mon cœur s’emballait.
Lorsque l’immeuble du Groupe Asterion est apparu devant moi, j’ai ralenti malgré moi. Sa façade de verre reflétait le ciel gris, lui donnant une allure froide, presque intimidante. Tout ici respirait la rigueur, l’exigence, le sérieux. J’ai levé la tête, impressionnée, me sentant soudain très petite.
À l’intérieur, l’ambiance était feutrée. Trop calme. Trop parfaite. J’avais l’impression de déranger rien qu’en marchant.
Thomas était déjà là.
Assis à son bureau, concentré sur ses dossiers, il semblait parfaitement à sa place, comme s’il faisait partie du décor. Son costume était impeccable, sa posture droite, maîtrisée. Il dégageait cette autorité naturelle qui ne s’impose pas par la voix, mais par la présence. Un homme habitué à être obéi, écouté, respecté.
Je me suis arrêtée un instant sur le seuil de son bureau, hésitant à faire le moindre bruit. Puis je suis entrée doucement. Il a levé les yeux vers moi et m’a offert un sourire poli, mesuré, presque professionnel.
— Bonjour, Lucie. Je vais vous faire faire le tour des locaux, puis vous présenter à nos collègues.
Sa voix était calme, posée. Aucune émotion superflue.
— Bonjour, ai-je répondu, en essayant de masquer mon trouble.
Je l’ai suivi dans les couloirs, attentive à tout, comme si le moindre détail avait son importance. La visite a été rapide, efficace. Chaque service, chaque bureau, chaque collègue semblait fonctionner selon une mécanique bien huilée. Les regards se posaient sur moi, parfois curieux, parfois indifférents. Je me sentais observée, évaluée.
Ils ont tous l’air tellement sûrs d’eux, pensais-je.
Sûrs de leur place. Sûrs de leur légitimité.
Moi, je me sentais encore étrangère. Comme si je n’avais pas encore le droit d’être là.
La journée s’est enchaînée sans véritable pause. Très vite, j’ai compris que Thomas était un homme de discipline. Son bureau était impeccable, chaque dossier à sa place, chaque geste précis. Il donnait des instructions claires, sans jamais hausser la voix. Une autorité tranquille, mais indiscutable.
Je l’observais travailler, fascinée malgré moi. Son esprit semblait constamment en mouvement, jonglant entre plusieurs sujets à la fois. Il était exigeant, mais jamais injuste. Lorsqu’il expliquait, il prenait le temps de le faire correctement, sans condescendance.
Et quand, parfois, il me lançait un simple :
— Parfait, merci.
Mon cœur se gonflait d’une fierté ridicule.
Les heures passaient sans que je m’en rende compte. La fatigue s’installait doucement, sournoisement. Mes jambes me faisaient souffrir, mes pieds brûlaient, mais je ne laissais rien paraître. Je voulais prouver que j’étais capable de tenir le rythme.
En fin de journée, Thomas semblait toujours aussi absorbé par son travail. Puis, soudain, il a levé les yeux vers l’horloge, surpris.
— Ah… c’est déjà 20 heures. Je n’avais pas vu le temps passer.
Il s’est levé, a rassemblé quelques dossiers.
— Vous pouvez rentrer, Lucie. Je vous prie de m’excuser.
J’ai cligné des yeux, un peu décontenancée.
— Demain, vous pourrez arriver un peu plus tard, si vous le souhaitez.
Ce n’était rien. Une simple phrase. Mais pour moi, c’était beaucoup.
— Ce n’est pas un problème, ai-je répondu, sincèrement soulagée.
En quittant son bureau, mes jambes tremblaient, mes pieds étaient en feu, mais je ressentais un étrange sentiment d’accomplissement. J’avais tenu. J’avais survécu à cette première journée.
Sur le chemin du retour, je repensais à tout. À la fatigue, à la pression, à ce monde exigeant dans lequel je venais d’entrer. J’étais épuisée, mais déterminée. Demain, je ferais mieux. Différemment.
Chez moi, un bain chaud a achevé de détendre mes muscles. Puis un repas rapide, sans réelle faim. Quand je me suis glissée sous les draps, je me suis endormie presque instantanément, encore imprégnée de cette journée hors du temps.
Le lendemain matin, le réveil a sonné trop tôt. J’étais fatiguée, mais étrangement légère. Prête.
Au bureau, Thomas était déjà là.
— Bonjour, Lucie. Tu as bien dormi ?
Le tutoiement m’a surprise. Mon cœur a raté un battement.
— Oui, merci, ai-je répondu avec un sourire. Je suis prête pour cette nouvelle journée.
Et en m’installant à mon poste, je ne savais pas encore que ce simple « tu » resterait gravé dans ma mémoire bien plus longtemps que je ne l’aurais cru.