Lucie
Les jours passent à une vitesse irréelle.
Parfois, j’ai l’impression de me réveiller le matin et de me retrouver déjà le soir, sans avoir vu le temps filer. Les semaines s’enchaînent, rythmées par les réunions, les dossiers urgents, les appels qui n’en finissent pas. Je suis fatiguée, souvent. Mais étrangement… heureuse.
Je me sens à ma place.
Avec Thomas, tout est devenu fluide. Naturel. Nous travaillons comme si nous nous connaissions depuis des années. J’anticipe ses besoins sans même y réfléchir. Il me fait confiance, totalement. Un regard suffit parfois pour se comprendre. Le projet prend une ampleur que je n’aurais jamais imaginée en arrivant chez Asteurion.
Et sans que je m’en rende compte… quelque chose a changé.
J’admire Thomas.
Pas seulement pour son intelligence ou son professionnalisme. Mais pour sa manière d’être. Sa patience. Sa façon de me parler, toujours avec respect, jamais condescendante. Je me surprends parfois à l’observer lorsqu’il réfléchit, concentré, les sourcils légèrement froncés. Son regard clair. Sa voix posée. Ce sourire discret que je reconnaîtrais entre mille.
Je me gronde aussitôt.
Il est mon patron.
Rien de plus.
Thomas
Je ne me pose pas de questions.
Lucie est devenue un pilier de mon quotidien professionnel. Je sais que je peux compter sur elle les yeux fermés. Elle comprend les dossiers aussi bien que moi, parfois même mieux. Le projet avance vite, très vite, et les résultats sont là.
Asteurion gagne en crédibilité. En puissance.
Et Lucie y est pour beaucoup.
Je la respecte pour ça. C’est tout.
Lucie
Le jour de ma première paie, je reste figée devant mon écran.
Le chiffre affiché me semble irréel. Mon cœur s’emballe.
— Ce n’est pas possible…
Je suis persuadée qu’il y a une erreur. J’appelle. On me confirme calmement que tout est normal. Qu’Asteurion fait partie des entreprises les plus généreuses du secteur.
Quand je raccroche, je souris. Un vrai sourire. Large. Fier.
Je pense à ce premier mois. Aux longues journées. À la pression. À Thomas. À sa confiance. À sa gentillesse. Je réalise à quel point j’ai eu de la chance.
Ce soir-là, j’invite Mira à dîner pour fêter ça.
Lucie
Après le restaurant, l’euphorie est toujours là. Nous décidons de continuer la soirée. Direction le Velvet Room. Un club animé, vibrant, où la musique résonne jusque dans la poitrine.
Installée à une table, cocktail à la main, je me sens différente. Plus libre. Plus confiante.
Et malgré moi… mes pensées dérivent vers Thomas.
Son sourire.
Sa voix.
Sa façon de me regarder quand je fais bien mon travail.
Mon regard est attiré par un homme un peu plus loin. Grand. Élégant. Une silhouette familière.
Il lui ressemble tellement…
Je souris intérieurement. Thomas ne mettrait jamais les pieds ici.
Et pourtant… je n’arrive pas à détourner les yeux.
Thomas
Je n’avais pas envie de sortir ce soir-là.
Mais Lina a insisté. Comme toujours. Alors j’ai cédé.
Un verre de whisky à la main, adossé près du bar, je laisse la musique passer sur moi sans vraiment l’écouter. Et puis je la vois.
Lucie.
Elle entre dans le club avec une amie.
Et j’ai l’impression de la découvrir pour la première fois.
Rien à voir avec la jeune femme discrète du bureau. Ce soir, elle est lumineuse. Sûre d’elle. Elle porte une robe élégante, ajustée juste ce qu’il faut. Sexy, sans être vulgaire. Ses cheveux encadrent son visage. Son sourire me coupe presque le souffle.
Je ressens quelque chose d’étrange. Une tension dans la poitrine. Un pincement lorsque je remarque les regards des autres hommes sur elle.
Ridicule.
Je la regarde rire, boire quelques gorgées, vivre. Puis nos regards se croisent.
Lucie
Je comprends immédiatement.
Il m’a vue.
Mon cœur s’emballe. Plus il s’approche, plus je reconnais sa démarche, son regard.
Ce n’est pas possible…
Ce n’est pas quelqu’un qui lui ressemble.
C’est lui.
Thomas.
Il s’arrête devant moi, légèrement gêné, mais souriant.
— Bonsoir, Lucie.
Je me lève aussitôt, encore sous le choc, et le présente à Mira. Elle reste bouche bée.
— C’est ton patron ?! me chuchote-t-elle. Comment tu fais pour ne pas craquer au bureau ?
Je deviens écarlate. Je ris nerveusement. Thomas sourit. Et ce sourire me trouble plus que je ne veux l’admettre.
Lina
Je les observe.
L’entrée de Lucie.
Le regard de Thomas.
Cette façon qu’il a de ne voir qu’elle.
Je sens quelque chose se fissurer.
Lucie
La musique devient plus forte. Mira se lève pour aller danser. Je reste seule à la table, cherchant un peu d’air.
Thomas s’approche.
— Ça va ?
Il est trop près. Je sens son parfum. Différent de celui du bureau.
— Je ne t’imaginais pas ici, dit-il doucement.
— Moi non plus…
Un silence. Lourd. Chargé.
Je me lève pour passer devant lui. L’espace est étroit. Mon corps frôle le sien.
Sa main se pose sur ma taille.
Une seconde.
Mais cette seconde suffit.
Mon souffle se coupe. Un frisson me traverse. Je m’éloigne aussitôt, le cœur battant trop fort.
Thomas
Quand elle passe devant moi, je perds le contrôle une fraction de seconde.
Sa chaleur.
Son parfum.
Sa taille sous ma main.
Je retire ma main aussitôt.
Trop tard.
Je sais déjà que je n’oublierai pas ce geste. Que je vais y repenser. Que je m’en voudrai.
Je la regarde s’éloigner, troublée.
Lina
Je les ai vus.
Ce contact furtif.
Ce recul trop rapide.
Cette tension.
Ce n’est plus innocent.
Et je sais, avec une certitude glaciale, que cette fille va devenir un problème.