Chapitre 3Ma méditation est stoppée par la sonnerie de mon portable. Réflexe poulardin, je décroche illico, c’est la boîte.
— Capitaine Beaulieu, c’est le chef de poste. Nous avons un Delta Charly Delta – personne décédée en jargon policier – sur les bras…
Retour à la réalité.
— J’écoute ?
— C’est un nommé Rachid Ben Ahmed. Une balle en pleine tête, chez lui, rue de la Liberté, à Argenteuil. Le taulier est déjà avisé, le proc’ aussi. Je sais que vous n’êtes pas de permanence mais c’est votre adjoint, le lieutenant Martini, qui m’a chargé de vous prévenir. Il est sur place.
— Bon, j’en ai pour une heure trente environ, j’arrive…
Rachid, mon pote Rachid. Pas un enfant de chœur, mais ça fait des années qu’il est rangé des voitures. Une balle dans la tête ! Pas possible, pas lui…
On s’est connus dès ma venue à la maison Poupoule. Il bricolait à refourguer des babioles sans valeur que venaient lui proposer les mômes de la cité où il habitait. Pas une profession de foi pour un type comme lui. D’ailleurs, l’année passée en taule à cause de ça – c’est moi qui l’avais coffré – avait porté ses fruits. Depuis, il gérait une petite épicerie et se tenait à carreau. Le gros de sa clientèle étant composé, ironie de l’histoire, des flics de l’hôtel de police.
Lui et moi, au fil du temps, étions devenus, sinon des amis, du moins de bons potes. De temps en temps, il me filait des tuyaux pour certaines affaires. Toujours souriant et heureux de vivre, Rachid savait mieux que personne communiquer sa bonne humeur. Une véritable bouffée d’air frais que de passer le voir après une journée de boulot un peu compliquée.
Fire Bird a chauffé sur la route du retour. J’ai fait fi des radars automatiques. Pour ceux qui flashaient par l’arrière, vu la tronche de ma plaque numérologique, pouvaient toujours essayer de déchiffrer l’immat’.
— Salut David, alors quelles nouvelles ?
Mon collègue et ami, David Martini, fait les cent pas devant l’épicerie. Tous le dispositif est encore présent : le taulier, l’Identité judiciaire, I. J. pour les intimes, deux voitures sérigraphiées avec des fonctionnaires en tenue et… l’équipe de la crim’.
— Je te fais le topo. C’est un client qui a prévenu nos services. Il venait chercher une bricole, le commerce était ouvert. Comme il ne voyait personne venir, il est allé voir dans l’arrière-salle et a découvert le corps de Rachid. Personne n’a entendu le moindre coup de feu ni constaté la moindre allée et venue suspecte. Rien, nada, que dalle ! Un seul coup à bout portant en pleine tête de face, il y a des traces de poudre sur sa veste. Un gros calibre, on a retrouvé le plomb dans le mur criblé des morceaux de barbaque : c’est du .45 ! Jamais vu un truc pareil, de la bouillie ! J’ai fait les premières constat’ avec l’I. J., avisé le proc’ et…
— Et ?
— Très vite dessaisi par la crim’, voilà, tu sais tout.
— Des empreintes ? Quelque chose d’autre ?
— Rien, pas de traces d’effraction ni de lutte non plus.
— Bon, je vais voir le taulier, dis-je en quittant mon ami.
Le commissaire principal Meyer Georges, affairé avec les gars de l’I. J., m’aperçoit et vient à moi dès que je passe la tête à la porte de l’officine. Je me souviens encore aujourd’hui de son regard et de ses paroles.
— Sale affaire, Pierre, et dans ma circonscription en plus, mais vous n’êtes pas de permanence il me semble ?
— Rachid était un pote, c’est Martini qui m’a prévenu, patron.
— Bon, avant toute chose, je tiens à vous prévenir d’une chose : c’est la crim’ qui est chargée officiellement de l’affaire et je ne veux pas vous voir fourrer votre nez là-dedans. Vous êtes à cran en ce moment, je le sais et je ne tiens pas à apprendre que vous interférez dans l’enquête, vous m’entendez ?
J’acquiesce d’un regard muet.
— Vous êtes un bon flic et vous connaissez la procédure. Eux sont des spécialistes, vous, vous êtes un généraliste, un bon, je vous l’accorde, mais vous n’avez pas compétence sur ce type d’affaire.
Nous nous regardons un long moment. Meyer me connaît bien. J’ai l’habitude de faire mon taf sans m’embarrasser de toutes ces formalités administratives que je réprouve. Le parquet m’en a souvent fait le reproche, mais mes résultats ont toujours plaidé en ma faveur. Je bénéficie d’une sorte de dérogation morale pour diriger mes affaires, ce qui ne plaît pas toujours à ma hiérarchie, composée de ronds-de-cuir qui ne connaissent rien au terrain. Meyer n’est pas de cette trempe et m’a toujours soutenu, faisant le tampon quand le temps tournait à l’orage. Pour cette raison, j’ai pris mon grade au sein de l’équipe d’enquêteurs du service général que l’on nomme BTJTR et je suis chargé, en général, des affaires de flagrant délit tels les vols et autres cambriolages.
— C’est ces guignols qui vont enquêter, commenté-je en désignant le binôme sur la scène de crime. Je ne veux pas paraître rabat-joie, patron, mais je sens que l’enquête va rester longtemps sur la grille de départ avant de lâcher l’embrayage.
— Comment ! s’étonne le patron. Excusez-moi, votre fameux langage motard, je ne m’y ferai jamais. Cela étant dit, vous restez en dehors de tout ça, j’ai votre parole ?
— Bien sûr que non, patron, vous me connaissez assez. Au fait, qui est le proc’ de permanence ?
— N’y pensez même pas, Beaulieu.
— OK ! Dites-moi au moins si l’I. J. et ces deux gugusses ont découvert quelque chose qui aurait échappé à Martini. Je pourrais peut-être vous aider vu que je connaissais assez bien la victime ?
Le taulier lève les bras au ciel dans un geste d’impuissance.
— Rien de plus, on va conduire le corps à l’IML pour l’autopsier, mais à mon avis, on ne va pas apprendre grand-chose sur ce qui s’est passé.
— Pardon, dit une voix dans mon dos.
Je me pousse pour laisser passer un chariot sur lequel repose un grand sac en plastique blanc, poussé par deux préposés aux macchabées, qui passe devant moi. Les constatations sont finies et on emmène ce pauvre Rachid se faire découper comme un vulgaire morceau de viande sur l’étal du boucher. Drôle de fin pour un type bien tranquille. Pas normal tout ça, non ! Pas normal ni logique du tout.
Mon pote n’avait pas d’ennemis, il faisait son petit boulot tranquille, rien de plus. Je suis bien certain que s’il avait eu des problèmes il m’en aurait causé, je le connaissais assez pour ça ! Alors pourquoi, aujourd’hui, il est sous ce tissu blanc ?
J’interpelle les gars de la crim’ qui rejoignent leur véhicule.
— Alors, les gars, vos avis ?
— C’est notre domaine, vous en saurez plus par les journaux, salut.
Je me retiens d’en coller une à cette espèce d’abruti. Quel c*****d, encore un adepte de la guéguerre des services, Monsieur se prend pour un cador vu qu’il bosse à la prestigieuse brigade criminelle. « Pauvre naze, on fait le même boulot, tu ne sais pas ? »
— Je vous conseille de vous y atteler sérieusement, commenté-je, Rachid était mon pote et je vous garantis que si vous ne trouvez pas le coupable, c’est moi qui vais le faire.
— On connaît notre taf, mec, et ne nous emmerde pas, s’il te plaît, me répond le plus petit des deux.
— On verra, mais je te parie que vous serez la risée de tout le département et il ne vous restera plus qu’à trouver une planque au fond d’un vieux placard sans plus y bouger jusqu’à la fin de votre lamentable carrière, dis-je sur un ton aigre-doux.
Nous sommes face à face comme deux clébards, lui et moi, prêts à en venir aux mains. Bertin, il se nomme, l’excellent capitaine Bertin, qui a fait sa carrière en léchant sa hiérarchie, comme tout bon incompétent qu’il est. Naturellement, il ne m’aime pas et c’est réciproque, l’orage va éclater…
Une fois encore, c’est Meyer qui joue les arbitres.
— Stop, Bertin, ça suffit, et vous, Beaulieu, calmez-vous un peu. Pour cette fois, je passe l’éponge, mais à la prochaine incartade de ce genre, capitaine Bertin, j’en réfère à votre supérieur, qui se fera un plaisir de vous rappeler l’attitude qu’un vrai flic se doit d’avoir en public.
Et l’autre de partir sans un mot, le regard noir et « la queue entre les jambes ». Courageux mais pas téméraire. Je pouffe de rire.
— Bien envoyé, patron !
— Même chose pour vous, Pierre, mais votre patron, c’est moi, répond-il en esquissant un sourire. Allez, on quitte les lieux, dit-il en me poussant vers la rue.