Chapitre 4

3324 Words
Chapitre 4Les jours passent. Je continue mon train-train quotidien tout en gardant un œil sur l’affaire Ben Ahmed. Ayant suffisamment d’appuis dans la maison, je suis de très près et à l’insu de son directeur – c’est ainsi que l’on nomme le gars chargé d’une affaire, en l’occurrence le brave Bertin – le déroulement de l’enquête. J’ai ainsi appris que rien n’avait été volé, que Rachid vivait seul – ça, je le savais – et qu’il n’avait aucun ennemi déclaré. La balistique confirme le calibre, une ogive de .45, mais celle-ci n’a pas parlé, c’est-à-dire qu’elle ne provient pas d’une arme répertoriée par nos services. On sait juste qu’elle est sortie d’un automatique. Balpeau aussi pour l’autopsie. Le corps a été rendu à la famille et renvoyé au Maroc. Bye, bye, Rachid ! Ces nuits passées seul sans personne à qui parler commencent à me peser. Bien sûr que j’aurais pu inviter une de ces filles de passage, comme on dit, mais je n’ai pas le cœur à ça. La blessure est encore trop récente. Alors je passe mes soirées à lire et tenter… d’oublier ! On dit que le temps efface les blessures, j’essaye d’y croire… Pour couronner le tout, l’image obsédante de ce pauvre type sortant de mon bureau, emmené par deux pandores à la maison d’arrêt, son regard vide avant de franchir ma porte, je n’arrive pas à m’en défaire. Pendu ! m***e, et je suis un peu responsable de ça ! J’ai, bien entendu, mené ma propre enquête, en loucedé, sur l’affaire Ben Ahmed, sans beaucoup de résultats, je dois l’avouer. À croire qu’il a été assassiné par un fantôme. La famille, les clients, les voisins, rien. Pas normal, un truc comme ça ; à croire qu’une certaine loi du silence s’est instaurée, car ce n’est pas à un vieux flic comme moi qu’on pourra faire croire que personne n’est au courant, dans un quartier aussi populaire, du pourquoi d’un crime aussi horrible. Plus le temps passe, moins je comprends. La crim’ a depuis longtemps levé le pied et l’enquête est passée en préliminaire. Le crime d’un Arabe, dans un tel quartier, il ne faudra pas longtemps avant qu’on passe à un autre fait divers… Bien sûr, un échec, ça fait tache, mais bon… J’ai pris quelques jours de congé en comptant bien les mettre à profit. Peut-être ainsi y verrai-je plus clair pour trouver l’assassin de mon pote ? En tout cas, j’ai besoin de me mettre au vert, mais pas question de rester les bras croisés, Martini et moi avons décidé de bosser en sous-marin. Déchargé du taf habituel, je veux être opérationnel à 100 %. Ce tueur, je VAIS le dénicher et le serrer. David va me filer un coup de main entre ses prises de service, et c’est chez moi que nous nous retrouvons pour faire un premier point. — Bon, dis-je, on résume : Rachid se fait plomber d’une balle en pleine tête à bout portant. Pas logique, il vivait tranquillos sans emmerder personne. Le flingue, un .45 automatique, là, on nage en plein délire. Une arme de truand de l’ancienne époque, illogique, en plus personne n’entend ni ne voit rien. De plus en plus étrange et a priori pas de mobile, aucune trace, que dalle, t’en penses quoi ? — Comme toi, j’pige rien. Du côté de la famille, nada. Les voisins idem. Reste plus qu’à essayer de secouer les indics. Une seule chose est sûre : quelqu’un en voulait suffisamment à Rachid pour l’envoyer rejoindre la terre de ses ancêtres et avec la manière. Car, pour le moins, ce n’est pas un travail de rigolo. Je me lève pour me servir un café. — On sait que notre pote avait pignon sur rue et nous rencardait sur les mauvais coups. Un truc qu’il n’aurait pas eu le temps de nous dire peut-être. Ce qui me chiffonne, c’est que ça ne ressemble pas beaucoup au secteur : pas tous des enfants de chœur dans le coin, mais de là à commettre un crime pareil avec un tel sang-froid, je n’en connais pas un ici capable de faire ça. Je bois une gorgée en regardant par la fenêtre, mon cerveau tourne à cent à l’heure. — Le coupable vient d’ailleurs, continué-je, ce n’est pas un habitué. Le rapport avec Rachid, aucun à première vue. Maintenant, il va falloir découvrir ce qui se passe d’anormal dans le coin, si un truc circule, avoir l’œil partout et secouer le quartier. Je sais, la crim’ est déjà passée par là, mais ces blaireaux n’ont pas ratissé en profondeur, ce n’est pas leur terrain habituel. Nous si, on est chez nous et ça fait une sacrée différence. Maintenant que l’on a fait le constat, on commence par quoi ? — Sidi, le p’tit vieux de la rue Bergame peut-être, je l’ai à la bonne et il est de l’ancienne époque. Ce mec est clean. Si quelqu’un sait quelque chose par ici, c’est bien lui ! — Alors, ne perdons pas de temps… Là, je suis dans mon élément. Avec la moto, ce boulot m’évite de trop m’apitoyer sur mon sort. Bon, d’accord, ce n’est pas ça qui va résoudre cette envie de tout foutre en l’air qui me titille depuis quelque temps, n’empêche, ça me fait un bien fou. David me connaît bien, il ne parlera pas de ma vie privée. Certes, ça n’allait plus très fort avec mon ex, je suis bien d’accord là-dessus, mais la pilule ne passe toujours pas. Et l’éternelle question : pourquoi a-t-elle fait ça sans m’alerter ? f****e fierté à la mords-moi-le-nœud, je n’ai même pas cherché à dialoguer. Il ne faut jamais se croire à l’abri d’une avarie, surtout quand le bateau prend l’eau, bien souvent, il est trop tard pour réagir. Mon père m’avait dit ça un jour, et cette petite phrase me revient curieusement en mémoire. Mais, pour l’instant, un tueur se balade en toute impunité et mon unique objectif est de le trouver. Nous remontons à pied la rue bordée de petits commerces jusqu’à la porte du vieil Arabe. Il est assis dehors sur une chaise en bois. Entre ses doigts glisse son misbaha. Ce chapelet utilisé pour réciter le dhikr comprenant les 99 noms d’Allah ainsi que la glorification de Dieu après les prières. C’est justement Rachid qui m’avait initié à cette pratique. — Salut, Sidi, tu nous offres de ton excellent thé à la menthe ? demandé-je en saluant l’homme à la barbe blanche. Le petit vieux nous fixe de son regard perçant et esquisse un sourire. — Assalamu alaykoum, nous répond-il en nous invitant à le suivre à l’intérieur de la bâtisse. Quel âge a-t-il ? Impossible à dire. On dirait qu’il vit ici depuis la nuit des temps. Dans le quartier, tout le monde le respecte. Il a passé une bonne partie de son existence à travailler sur les chantiers sans jamais rien demander. Aujourd’hui, il vit dans sa petite maison de la rue Bergame, au milieu de ses souvenirs, avec sa fidèle Noura, qui lui a donné dix enfants, tous casés à présent. C’est sa grande fierté. Pas un n’a dérivé. L’aîné est même devenu professeur en médecine émérite, belle preuve d’intégration. Un type bien, ce Sidi, et j’aime venir passer de longs moments à discuter avec lui en l’écoutant me raconter la vie avec une sagesse que je lui envie. Mais aujourd’hui, le but est tout autre. — Sidi, ne perdons pas de temps, mon ami. Tu te doutes du pourquoi de notre visite, commencé-je, le visage un peu fermé. — Rachid, je présume ? C’est impensable qu’une chose pareille soit arrivée. Pourquoi lui ? — C’est un peu pour ça que nous sommes ici. Tu connais bien les gens d’ici, alors on s’est dit que peut-être tu pourrais nous aider à comprendre ce qui s’est passé. Car on patauge vraiment et Rachid était mon ami, tu comprends, et je tiens personnellement à serrer l’ordure responsable de son meurtre. Sidi reste silencieux un long moment, l’esprit un peu ailleurs. Puis il secoue négativement la tête avant de répondre : — Hélas ! tout le monde ici semble bien désolé, c’est tout ce que je peux en dire, même si je suis un vieux monsieur à qui on fait bien des confidences, tu le sais. Je n’ai pas réussi à en savoir plus, personne ne parle, le quartier est muet. — Rien d’anormal ces derniers temps ? interroge David. Sidi boit une gorgée du breuvage fumant avant de répondre : — Les gens vont et viennent, comme d’habitude. Rachid n’avait pas d’ennemis et il ne touchait plus à rien, ça, j’en suis sûr. — Bien, dis-je en me levant, cette rencontre n’a jamais eu lieu car on bosse de manière officieuse pour Rachid, d’accord, Sidi ? — Pas de soucis, si jamais j’apprends quelque chose, vous en serez les premiers avisés, répond le vieil homme en me serrant la main. Nous quittons les lieux un peu dépités. David et moi restons un long moment sans rien dire dans la voiture qui nous ramène au domicile de mon collègue et ami. Il m’a invité à passer la soirée, ça va me faire du bien dans cette période un peu morose. — Incroyable, quand même, finis-je par exploser. Cette fois, j’en suis certain, il se passe un truc énorme, d’ailleurs, si Sidi ne sait rien, c’est que quelque chose ne doit pas se savoir, un truc qu’avait découvert Rachid et qui l’a conduit à la morgue. À mon avis, secouer les indics ne servira à rien. Va falloir trouver autre chose. David conduit très vite, d’une main sûre. Moins de dix minutes plus tard, nous voilà devant chez lui. Il y habite avec femme et enfants dans un charmant pavillon de banlieue au ravalement légèrement défraîchi. Je l’envie un peu de cette vie de famille organisée. Plus jeune que moi, il semble destiné à un déroulement de carrière plus qu’honorable. Ambitieux, David n’en est pas moins un type formidable qui fait l’unanimité autour de lui. Jamais il ne se départ de sa bonne humeur et il est apprécié pour son côté bosseur. Lorsqu’il est arrivé au service, je venais de prendre la tête du groupe flag. Le courant est tout de suite passé entre nous et j’en ai fait rapidement mon second, officieusement, bien entendu. C’est à lui et à personne d’autre que je laissais les dossiers un peu délicats qui atterrissaient sur mon bureau. Si quelqu’un me manque aujourd’hui, depuis que je me suis installé dans le Grand Nord, c’est bien lui. *** J’interromps quelques instants le fil des mes souvenirs car quelque chose vient de me toucher le bas du dos. Je tressaute et me retourne pour me retrouver nez à nez avec une espèce de grand canidé, mi-loup, mi-chien, qui me regarde de ses yeux pleins de tendresse : c’est Wolf, ainsi que je l’ai nommé. Cet animal efflanqué traîne depuis quelques jours près de ma maison. Pas de collier, le poil sale et emmêlé d’un chien errant qu’il est bien. Pourquoi est-il venu par ici ? Je ne sais pas. J’ai passé des jours à le laisser s’approcher, jusqu’à ce qu’il accepte de me toucher la main. Depuis, je laisse une gamelle devant la porte. Il ne veut pas entrer. Je ne sais pas ce qu’il fait de ses nuits. Il vient et repart, c’est tout. De temps en temps, il s’approche de moi, toujours sans bruit, quémande une caresse et disparaît quasiment aussi vite. Qu’est-ce qui nous rapproche, lui et moi ? Un seul mot, à mon sens : liberté. Je le regarde, il semble comprendre et part très vite. Je me replonge alors dans mes pensées et dans cette affaire Ben Ahmed. *** C’est la femme de David qui nous ouvre. Tendrement, elle embrasse son mari puis me jette une œillade qui n’a rien de sympathique… Bah, je la comprends ! Elle voit en moi l’élément perturbateur du couple qu’elle tente de préserver par tous les moyens. À ses yeux, je suis le supérieur qui débauche son mari, même si c’est à des fins purement professionnelles. Elle a du mal à comprendre le boulot de flic, ses contraintes. De plus, mon récent statut de divorcé n’est pas pour la rassurer. Pour elle, un flic est presque toujours un coureur de jupons profitant de sa qualité pour assouvir les bas instincts de l’homme. Brave femme, sans être péjoratif. Jamais mon pote ne trouvera meilleure épouse et il en a conscience. Alors il tente de ménager la chèvre et le chou, le boulot et la vie de famille, pour ne pas suivre l’exemple de son chef et ami. Patricia – c’est le prénom de Mme Martini – nous a préparé un rapide en-cas, vu l’heure tardive. Je m’excuse du fait. Elle n’en pense pas un mot mais, par respect pour David, me fait un léger signe de la main pour signifier que ce n’est pas grave. Les enfants sont déjà couchés. David monte les embrasser. Patricia s’esquive très vite, invoquant le fait de devoir se lever tôt demain matin. Je reste seul un petit moment dans le salon en songeant que mon pote est un sacré veinard d’avoir réussi à construire tout ça. David redescend et vient s’installer à côté de moi, après nous avoir versé deux verres de porto et allumé une cigarette. Nous nous laissons aller quelques instants ainsi, puis c’est lui qui prend la parole : — Dès demain, je vais consulter les mains courantes des patrouilles. Je vais remonter sur deux ou trois mois. On sait jamais, un détail me sautera peut-être aux yeux. — Pas c*n, ça, par contre, fais gaffe, on n’est pas sur l’affaire et il ne faudrait pas que ça monte aux oreilles du taulier. Même s’il m’aime bien, tu sais ce qu’il en coûte de se mêler d’une enquête en cours. — Je vais faire attention. — Si tu n’es pas discret, il risque de faire rapidement le rapprochement avec moi, sachant très bien que je ne vais pas rester les bras croisés. Je ne voudrais pas que ça ait un quelconque impact sur ta carrière. Moi, ce n’est pas grave mais toi tu as tout ce monde à nourrir, dis-je en levant la tête vers l’étage. — Bien, papa, plaisante David. Bon, t’as fini ? On peut continuer ? — C’est sérieux ce que je te dis, continué-je. — Ce qui est sérieux, c’est qu’un meurtrier se promène toujours et qu’on doit le coincer. — Et le refiler à la crim’ si on le trouve ? — Pas à moi, Pierre, je sais très bien que tu trouveras bien un moyen pour le serrer toi-même et on va le faire ensemble. Par ce biais, et même en connaissant déjà sa réponse, je voulais me rassurer sur sa détermination. Bien entendu, en cas de coup dur, je prends tout sur moi. Si jamais Bertin apprenait qu’on jouait sur ses plates-b****s, bonjour les problèmes et sale temps pour Mézigue. — Pour résumer, on va éplucher toutes les affaires récentes, toutes les plaintes, fureter du côté des cités, des camps de nomades, que sais-je encore ? Recouper tout ça et voir au final ce qui va en ressortir. Si on constate qu’un de nos « clients » a un comportement anormal, on lui colle aux basques. — C’est un boulot de titan. — Mais on n’a pas le choix. On est que deux sur le coup et on va marcher sur des œufs. Moi, dès ce soir, je file jeter un œil dans tous les coins chauds de la circo’. Avec Fire Bird, on passe partout. Tu connais ma méthode ? — Justement, fais gaffe, commente David en allant mettre nos verres dans le lave-vaisselle. — Demain tu me tiens au parfum de ce que tu auras pu glaner au service. On marche comme ça ? — Pas de soucis. — Je te garantis que si on trouve quelque chose qui nous mette sur la piste, l’affaire – officiellement cette fois-ci – est pour nous seuls. Une heure plus tard, David me dépose devant mon domicile pour une nuit encore peuplée de rêves tortueux. Dès le lendemain soir, je m’attaquais à ce boulot de titan en commençant par user ma gomme du côté des bars et des cités, discutant bécane avec les jeunes qui ne me connaissaient pas, évitant soigneusement les autres en les gardant à l’œil. Fire Bird, dans ces cas-là, est ma meilleure alliée : elle m’attire la sympathie des jeunes et délie les langues. On ne se méfie pas d’un type qui roule avec une telle machine. Je fais mine de chercher ma route pour aborder les groupes, tombe le casque et sors le paquet de clopes, par exemple. Ma longue pratique du métier m’a entraîné à diriger les conversations sans avoir l’air d’y toucher. Pour l’instant, rien de chez rien. Du côté des bars aussi, mais là, c’est plus délicat : les clients vont et viennent, et certains sont déjà passés par mon bureau. Je ne peux faire confiance aux tenanciers. Alors je reste à distance, repère mes connaissances et note avec qui elles ont l’air de s’acoquiner. Ce genre d’endroit, on ne s’y rend pas simplement pour boire un coup mais aussi pour les préparer. J’ai ainsi tourné toute la nuit et les suivantes, sans grands résultats, je l’avoue. C’est au petit matin que je rentrais chez moi, exténué. Les collègues, me voyant ramener la bécane au sous-sol de l’hôtel de police, ont dû finir par penser que le capitaine Beaulieu fêtait son récent célibat en charmante compagnie… S’ils savaient… Quand David n’était pas de service, nous passions notre temps à étudier les affaires, essayant de comprendre pourquoi tel ou tel fait s’était déroulé là plutôt qu’ici et pourquoi. On a tout épluché : les cambriolages et autres vols de bagnoles, les prises de stup’, les contrôles d’identité effectués par les collègues. Il ne me restait plus que trois jours avant de reprendre mon service et j’avoue qu’on n’avait pas beaucoup avancé. La déception commençait à me gagner, mais David continuait d’arrache-pied, doublant ses heures de permanence. J’ai dû, à un moment donné, lui intimer l’ordre de lever le pied pour son épouse et ses enfants, qui l’attendaient tard le soir, pour la hiérarchie qui finirait bien par se poser des questions à son sujet. Mais David semblait en faire une affaire personnelle, comme si le fait de ramer autant dans notre enquête était une insulte à sa compétence de flic. Il devait arriver à un résultat. Le jour de ma reprise du travail, ça devait arriver, David et moi n’étions pas plus avancés qu’au départ de nos investigations. Nous avions émis l’hypothèse d’un gros dealer qui voulait bosser sans faire de vagues, mais rien, dans l’attitude du milieu local, n’a permis de justifier ça. Aucun mouvement particulier non plus du côté des consommateurs habituels. Les cambriolages ? Aucun pic relevé. Les vols de voitures ? Idem. Exclue donc l’idée d’un trafic à l’origine de la mort de Rachid. J’avais caressé l’idée qu’il aurait eu vent d’un truc illicite et qu’on l’aurait abattu pour ça, j’en étais pour mes frais. Du moins, dans l’immédiat. Alors pourquoi ? Une histoire de c*l ? Pas le genre du client. Une histoire de fric ? À part son épicerie, Rachid ne possédait pas grand-chose. Puis le calibre de l’arme… Bref, pour résumer, on n’avançait pas plus que la crim’. Et ça commençait à m’agacer prodigieusement. De temps en temps, pour me changer les idées, je filais au Tourist Trophy, un rade à moto tenu par un pote du côté de Bezons. Là, on passait notre temps à refaire l’histoire de la course entre passionnés de la belle époque. Quelquefois, des d’jeuns venaient se joindre à nous. Le choc des générations donnait parfois lieu à de belles « arsouilles » improvisées, toujours placées sous le signe de la mauvaise foi, cela dans le plus pur esprit motard, bien entendu. Je ressortais de là un peu apaisé. Ce bar était ma bouffée d’oxygène, au même titre que Fire Bird, et j’avais bien besoin de ça à ce moment-là. À tout hasard, David et moi étions retournés voir Sidi, au cas où il aurait réussi à glaner quelques infos, si minimes fussent-elles. Autour de son sempiternel thé à la menthe, nous avons retourné l’affaire dans tous les sens. Rien de nouveau pour lui non plus. Je m’en doutais et j’avais surtout envie de discuter de tout ça avec lui. Sidi était un homme d’une sagesse infinie, prenant le temps d’écouter et d’analyser avant de donner son avis. Une vraie âme de flic. De plus, sa culture était la même que celle de Rachid. Peut-être verrait-il un truc qui nous aurait échappé. — Bon, Sidi, on patauge total, même pas le commencement d’une piste, et il va vraiment falloir nous aider si on veut prendre l’affaire au moins par un bout. Sidi ne répondit pas tout de suite, comme perdu dans ses pensées. Il fronça ses vieux sourcils grisonnants, se gratta le menton, signe d’une intense réflexion. Nous le laissâmes méditer en silence. Que faire d’autre ? — Peut-être une petite idée, mais je n’ai rien pour l’étayer, finit-il par lâcher d’un ton monocorde, toujours plongé dans une profonde cogitation. — Vas-y, l’invitai-je, de toute façon, on est preneurs de tout. Il nous regarda longuement et secoua la tête puis se leva pour nous servir un autre verre de thé brûlant. Nous étions suspendus à ses lèvres. — Si c’est ce que je pense, j’ai bien peur que ce ne soit trop gros pour vous, mes amis, et très dangereux. — Balance toujours, on verra après. Sidi soupira, comme s’il cherchait ses mots, puis se décida à parler : — Il y a beaucoup d’agitation en ce moment du côté de la mosquée. Des types pas du quartier traînent dans le secteur. C’est tout récent. Personne ne les connaît et ici, on ne pose aucune question, tu le sais bien ? — Continue, tu m’intéresses de plus en plus, demandai-je. Nouvelle pause. — Rachid était un fervent adepte du lieu, il était curieux de tout. En comparaison, je ne suis qu’un pratiquant ordinaire, tout en observant mon environnement, et suis certain d’une chose : l’ambiance n’est pas normale en ce moment, mais je suis dans l’incapacité de dire quoi. Mais je le sens. — Merci pour le tuyau, on va voir de ce côté-là, de toute façon, c’est tout ce qu’on a, alors faudra s’en contenter, conclus-je. — Naturellement…
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